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10/02/2013

Sait-on encore « ce qu'est la littérature ? »

Armand Gouzien, Gabriel de Yturri, Henri Houssaye, Ernest Judet, autant de célébrités dont le nom ne dit strictement plus rien à nos contemporains. D'où vient alors qu'on prend tant de plaisir à la réédition des Souvenirs littéraires de Léon Daudet (1867-1942) ?
DAUDET LE MAGNIFIQUE
D'abord grâce à l'allégresse du style, à la cocasserie des métaphores, à la vivacité des portraits - fût-ce de parfaits inconnus - troussés de main de maître, qu'il s'agisse d'amis chers ou d'adversaires. À preuve : « [Paul Déroulède] était un héros de Corneille égaré dans une pièce de son oncle Emile Augier, moitié Don Quichotte, moitié basochien. Il portait du feu dans un verre vide. L'assentiment d'autrui le grisait. » Ou encore : « Le marquis de Ségur est inexistant comme écrivain, insignifiant comme historien, craintif de tout ; mais c'est un lapin blanc des plus aimables (...). À force de trotter à travers la Société et la Revue des Deux Mondes, il est arrivé à rencontrer un fauteuil académique. Personne ne lui en veut de s'y être installé et d'y brouter, en jetant de-ci de-là des yeux inquiets, maints feuillets de sa salade anecdotique. » À part chez le cher Ghislain de Diesbach, aussi svelte que Daudet était enveloppé mais lui aussi grand dîneur en ville et commensal de toute la "Société", où trouve-ton aujourd'hui cette joyeuse férocité ?
On l'a vu avec l'évocation de Déroulède, ces Souvenirs ne se bornent pas au monde littéraire. Lui-même praticien, l'auteur des Morticoles épingle sévèrement la sphère médicale et ses mandarins (même « Charcot Imperator », ami de son père Alphonse et qu'il admire profondément, n'échappe pas à son scalpel), la basse-cour journalistique sur laquelle régnait au début du XXe siècle le directeur du Gaulois, Arthur Meyer, maître en délation (« Son désir est logé à l'enseigne de Judas ») vivant entouré d'« hommes d'affaires mystérieux, en scheim, en as, en poulo, en cohn et tronc de cohn introduits par des portes dérobées », et bien sûr la nomenklatura politique à laquelle le député Daudet Léon appartient de droit. Si, comme plus tard un certain Sarkozy, il est plein d'indulgence pour Georges Mandel et d'éloges pour « sa lucidité, son implacabilité, son érudition politique, son vouloir », d'autres sont en revanche descendus en flèche : Edouard Herriot, faux dur qu'on « sent flottant, sous ses formules friables, comme un costume de saindoux dans un caleçon de tulle illusion » ou Léon Blum, « sorte de lévrier hébreu, minaudant et hautain, type classique de dupeur du peuple, chéri des salonnards et salonnardes qu'il éblouit avec des manchettes étincelantes et des prédiction de Grand Soir ».
Commun à toute l'Action Française, l'antigermanisme rabique de Léon Daudet, qui lui fait admirer Clemenceau et exécrer Briand, ne surprend pas. Plus étonnante, du moins pour qui n'a pas lu son Voyage de Shakespeare, est son empathie avec la littérature anglaise et même la Grande-Bretagne. La campagne écossaise, l'aquarium et le jardin zoologique de Londres l'enchantent ainsi que Westminster - « Notre Panthéon parisien, avec l'innommable Zola et l'outre vide de Jean Jaurès, est à la fois grotesque et honteux. L'abbaye de Westminster, où dorment toutes les gloires authentiques de l'Angleterre, est grandiose ». Il porte aux nues George Meredith en lequel il voit l'un des plus grands écrivains du siècle, auquel la postérité rendra forcément justice. Prédiction qui ne s'est pas réalisée.
Michel Toda n'a sans doute pas eu tort d'écrire : « Sans la rencontre de Charles Maurras dont la pensée rigoureuse le brida et le disciplina pour son plus large profit, Daudet, emporté par son trop-plein d'énergie, par sa surabondance de vie, n'aurait pas évité les abîmes. » Mais ce sont justement ces emballements parfois immérités, ces attaques souvent injustifiées, ces outrances" hugotiformes" (le mot est de Daudet lui-même) qui, portés par une plume superbe, font près d'un siècle plus tard le prix de ces Souvenirs.
DES ÉCRIVAINS TROP TRANQUILLES... SAUF ZEMMOUR
Que paraissent raisonnables et convenus, en comparaison, les écrivains interrogés - d'ailleurs intelligemment, et avec une fine connaissance de leurs œuvres - par Joseph Vebret dans ses Causeries littéraires ! Bernard-Henri Lévy pose à la victime et pontifie comme à son habitude, Amélie Nothomb joue en virtuose de la fausse confidence, Patrick Poivre d'Arvor et Jean d'Ormesson rient de se voir si fascinants dans le miroir et même les provocateurs patentés comme Michel Houellebecq, Frédéric Beigbeder, Patrick Besson, Jean Dutourd ou Gabriel Matzneff restent dans le Politiquement Correct. Auquel seul déroge Eric Zemmour quand il soutient : « Depuis les années 1980, le gouvernement, les media, les élites - et particulièrement les élites juives - ont fait des Juifs LE peuple victime de la Shoah LE crime absolu de l'histoire de l'humanité, et, de fait, ont ouvert la boîte de Pandore de la concurrence victimaire. » Ajoutant que ce « crime de la concurrence victimaire » s'accompagne du « crime de la désaffiliation : plus personne, dans cette génération, ne se sentant français, on reprend ses billes ethniques, communautaires et/ou religieuses ».
Un leitmotiv dans cette quarantaine d'interviews dont, malgré leur sagesse, beaucoup sont intéressantes : les références à Céline, de très loin l'écrivain le plus cité par les auteurs contemporains, de Pierre Assouline pour qui le Dr Destouches « surplombe tous les autres » à Zemmour, encore lui, qui en fait « le plus grand écrivain du siècle », ajoutant : « Aujourd'hui, Céline est devenu une insulte suprême, parce qu'il était antisémite. Mais c'est toujours la même chose. Premièrement : on ne sait plus ce qu'est un écrivain. Deuxièmement : on ne sait plus ce qu'est la littérature. Troisièmement : on a fait de l'antisémitisme le crime absolu. Et les trois s'emboîtent. »
Il est décidément loin le temps où Léon Daudet, patriote mais fou de littérature, se battait aux déjeuners du jury Goncourt pour faire attribuer en 1919 le prix tant envié à Proust et à ses Jeunes filles en fleurs plutôt qu'à Roland Dorgelès pour ses Croix de bois, puis récidivait en 1932 en faveur du Voyage au bout de la nuit, manifeste pacifiste à mille lieues de ses propres options idéologiques...
Hervé DEMESTRE. Rivarol du 22 octobre 2010
L. Daudet : Souvenirs littéraires, éd. Grasset, collection Les Cahiers rouges. 574 pages. 13,80 €. Regrettons l'absence d'un index, indispensable dans un si gros livre, mais on se console avec la fine préface de Kléber Haedens.
J. Vebret : Causeries littéraires, éd. Jean Picollec. 448 pages (cette fois avec index !). 24,90€.

21:03 Écrit par pat dans culture et histoire | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | | |

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