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Jean de Viguerie, l'historien de la déchristianisation

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« Dans les années 1960 […], le courant a été coupé. Le savoir essentiel, le savoir indispensable à la vie n'a plus été transmis. De cet accident gravissime, le corps social n'est pas près de se remettre [...] La patrie se trouve de ce fait exposée au péril le mort. Car toute patrie est fragile. Seules les méditations des sages peuvent l'aider à survivre ». Voilà ce que déclarait Jean de Viguerie dans le numéro 85 de la Nouvelle Revue d'Histoire, résumant sa perception l'historien sur la crise que nous traversons.

Vraie et fausse éducation

À travers cette prise de conscience douloureuse se dessinent les grandes ignés de son travail de chercheur, qui a emprunté trois directions différentes; l'histoire de l'Éducation tout d'abord. Il a fait sa thèse sur les frères de la doctrine chrétienne et sur l'enseignement populaire sous l'Ancien Régime, un énorme volume de plus de 700 pages en est sorti, publié aux éditions animées par le Mouvement de la Jeunesse Catholique de France, les éditions dites de la Nouvelle Aurore en 1975. Ce travail est universellement salué, l'Académie lui décernera le prix Marcelin Guérin : il renouvelle complètement la connaissance l'un sujet qui avait été négligé par l'historiographie : le rôle de l'Église dans l'enseignement populaire au XVIIe et au XVIIIe siècle, et la souplesse le ses méthodes. Ce qui intéresse Jean de Viguerie dans ce premier aspect de son œuvre, c'est la rupture de tradition, marquée par mai 68, c’est la crise de l'enseignement que repérait déjà Hannah Arendt et que Viguerie attribuait avant tout à ceux qu'il appelait dédaigneusement Les pédagogues (Cerf 2011). L'utopie pédagogique, née au XVIIIe siècle, propose de changer l'homme et de construire une humanité nouvelle, en formatant les enfants dès le plus jeune âge sous prétexte de liberté.

Obsédé par la question de l'origine du mal moderne, c'est évidemment au XVIIIe siècle, le siècle des Lumières que remontent sans cesse les recherches de l'historien qu'il est. Sur cette période décisive, son diagnostic est nuancé. Il montre combien la société française est encore profondément chrétienne dans Le catholicisme des français dans l'ancienne France. Mais en même temps il travaille en compagnie de son ami Xavier Martin sur la déferlante des sociétés de pensée et de l'idéologie matérialiste au siècle des Lumières, au point le rédiger seul un énorme Dictionnaire du Siècle des Lumières, en collection Bouquins (1995). Il dut d'ailleurs beaucoup couper ce travail colossal. Il ne serait pas étonnant qu'aujourd'hui sortent de ses tiroirs des éléments volontairement laissés de côté de ce travail de bénédictins. Par l'ampleur de sa perspective ce livre n’a pas d'équivalent aujourd'hui. On y trouve la grande caractéristique de Jean de Viguerie son métier d'historien ne l'enferme pas dans l'événementiel. Il ne l'empêche pas de chercher des explications au torrent des événements. Comme d'autres grands historiens tel François Furet, qui n'était pourtant pas de sa paroisse, Jean de Viguerie s'est attelé à penser l'histoire en général et, à la fin du XVIIIe siècle, cet événement qui fait époque : la Révolution française. Il consigna les prodromes de sa réflexion à ce sujet dans Christianisme et révolution, cinq leçons sur la Révolution française (1986), dont on peut faire le bilan avec cette formule lapidaire : « La Révolution a réussi sa déchristianisation » (p. 266), malgré de belles mais sporadiques résistances spirituelles. La déchristianisation est un thème sur lequel Jean de Viguerie est revenu à plusieurs reprises il voyait dans la période de l'après-concile, chiffres à l'appui, la réalisation de ce grand mouvement historique de la déchristianisation sociale que la Révolution française n'avait pas totalement accompli. Quant aux résistances spirituelles, Jean de Viguerie a prouvé que, non par faiblesse mais à cause de sa formation philosophique, Louis XVI n'y était pas prêt (cf. Louis XVI le roi bienfaisant, éd. du Rocher 2003) il montre en revanche la lucidité de sa sœur Madame Elisabeth, qui refuse d'émigrer et se sacrifie volontairement auprès de son frère (Le sacrifice du soir, Cerf 2010).

Ne pas se tromper de patrie

De cette méditation historique sur la Révolution française est sorti le troisième volet de son œuvre, autour d'un livre qui a fait polémique Les deux patries (éd. DMM 1998, 3e éd. 2017). Il y a d'une part la patrie charnelle, cette France « qui a toujours existé » et d'autre part une patrie idéologique et qui s'est nourrie du sang de ses enfants, aussi bien pendant la Révolution française, les guerres napoléoniennes ou la Première Guerre mondiale. Ces deux patries sont incompatibles l'une avec l'autre. Trop souvent, les jeunes Français ont cru servir l'une et ils ont servi l'autre.

Il faut passer sur l'élan que Jean de Viguerie a donné à l'histoire religieuse dans son séminaire à l'Université d'Angers (il a dirigé d'innombrables mémoires et thèses), il faut passer aussi sur les tentatives de réflexion sur l'histoire, qui font de lui un historien accompli. Né en 1934, Jean de Viguerie nous a quittés le 15 décembre dans l'après-midi. Lui qui prenait tellement à cœur le destin de cette France qu'il aimait, nul doute qu'il n'ait abordé à un monde meilleur ! Il jouit aujourd'hui certainement d'une perspective historique imprenable.

Joël Prieur monde&vie 26 décembre 2019 n°980

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