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Le libéralisme moderne

Kolm

• Recension : Serge-Christophe Kolm, Le libéralisme moderne, analyse d’une raison économique, PUF, 1984, 230 p.

Avec ce nouveau livre de Serge-Christophe Kolm, qui nous avait déjà étonné par la justesse de ses analyses économiques et la rigueur sereine de sa critique des régimes occidentaux, on possède un nouvel outil pour notre discours contre le libéralisme théorique et ses avatars contemporains. Pour Kolm, le libéralisme économique est « la plus importante des pensées modernes », non parce qu’elle serait une des plus remarquables mais parce que le fait libéral est aujourd’hui l’un des plus importants communs dénominateurs des régimes du monde dit “libre”. Kolm écrit : « … il est le principe du monde occidental ». Ce postulat enregistré, il découle pour nous que la contestation intégrale du discours libéral est le fondement d’un refus intégral du système.

Critique de l’État, mise en valeur de la “liberté” (le libéralisme se prétend dépositaire de la seule notion, de la seule forme de “liberté” qui soit ; il exclut toute définition de la liberté autre que la sienne, en les amalgamant aux divers totalitarismes; une tactique qu’il faudra inlassablement dénoncer…) : telles sont les bases idéologiques de cette doctrine. Le libéralisme moderne se veut ainsi la « question politique majeure de toutes les sociétés modernes » et appuie son pouvoir : 1) sur les échecs relatifs des régimes se réclamant des doctrines marxistes et 2) sur les défaites militaires des “fascismes”, consécutives au second conflit mondial.

Le libéralisme se réclame en effet d’abord de la “liberté”, concept flou qui masque une pratique économique (et non politique) du pouvoir et, surtout, une conception marchande de la société civile. La variante reaganienne est alors un essai fidèle de ce libéralisme moderne, malgré le militarisme et l’autoritarisme de surface. Kolm a écrit son livre pour combler une lacune, à son sens essentielle : l’inexistence d’un exposé du libéralisme économique tant soit peu complet. Pour remplir ce vide analytique, l’ouvrage se veut d’abord “objectif”, c’est-à-dire qu’il propose une présentation non polémique du thème. À partir de ce postulat d’honnêteté intellectuelle, pari que tient Kolm pendant quelque 200 pages (!), l’auteur expose, point par point, chacune des valeurs composant la doctrine libérale ainsi que les stratégies économiques dont elle fait usage.

On lira avec intérêt le chapitre 14 qui traite avec intelligence la question essentielle de toute pensée sur la “modernité”, celle de la liberté. On ne peut en effet, selon Kolm, dissocier l’analyse de la modernité de celle du libéralisme. Cet ouvrage pionnier doit se lire avec grande attention car l’échec du socialisme et les limites, cruellement constatées, de l’État-Providence ont souvent, sans mesure, provoqué une vague d’amour pour le libéralisme, l’économie néo-classique, le capitalisme rédempteur (celui de Hayek et d’Ayn Rand) dans lesquels certains “intellectuels” voient, un peu hâtivement, des panacées. Serge-Christophe Kolm, stakhanoviste en matière de production d’idées et ennemi juré de tout dogme, a su révéler l’essentiel de la doctrine libérale : son noyau de valeurs que son discours, en apparence “rationnel”, cherche à promouvoir, à incarner dans les tissus sociaux. Kolm constate avec pertinence (p. 209) que les trémolos, les slogans, les hystéries médiatiques à propos de la “liberté”, si chère aux mercantis d’Occident, n’est en réalité que la réapparition d’une vieille lune métaphysico-théologique : le libre arbitre. Le discours politique, et c’est navrant, en est resté à la querelle entre “déterminisme” (aujourd’hui, celui, soi-disant, de la machinerie étatique) et ce cher vieux “libre arbitre” (celui que garantissent le “libéralisme”, la “libre entreprise” ou la “démocratie parlementaire”). Cette querelle est sans fin, improductive d’idées et de structures politiques nouvelles. Kolm perçoit également que les avatars libéraux du “libre arbitre” scolastique sont hissés au rang d’absolus. Les définitions de la liberté, de la justice ou de l’égalité sont multiples, tout comme il n’y a pas une seule humanité mais un kaléidoscope de peuples différents, différenciés par des histoires différentes. Le libéralisme mise sur quelques valeurs simples, quelques dogmes simplistes : c’est réduire son champs de vision que de les accepter sans critique. Le XXIe siècle voudra plus de ce réalisme pluriel, de ces connaissances variées et enrichissantes, moins d’a priori idéologiques.

Dans Le Bonheur-Liberté et dans Sortir de la crise (Hachette-pluriel, 1983), Kolm signalait que le bouddhisme, surtout celui des Japonais, était peut-être le système de valeurs le plus apte à l’efficacité économique d’aujourd’hui, tout comme Max Weber avait constaté que le protestantisme calviniste des Anglo-Saxons et des Hollandais avait été prépondérant dans la genèse du capitalisme européen et nord-américain. À Gérald Fouchet et Henri-Christian Giraud, journalistes à Magazine-Hebdo, Kolm déclarait :

« … le sociologue allemand Max Weber, dans son célèbre ouvrage L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, a expliqué le rôle clé du protestantisme dans la naissance de l’économie industrielle. Aujourd’hui, je pense que d’autres pays portent le flambeau de la croissance économique, qu’il n’est pas nécessaire d’être protestant ou chrétien pour croître. Regardez la réussite des pays asiatiques libéraux, démunis de ressources naturelles et où l’État est parfois bien présent dans l’économie (le Miti au Japon) : des taux de croissance de 6 à 10 % ! Cette réussite s’explique par des facteurs culturels et psychiques. Or le point commun de ces nations montantes du Pacifique, c’est le bouddhisme.

Il y a une étonnante corrélation entre la nouvelle croissance industrielle et la culture bouddhique… La philosophie et la psychologie bouddhiques ont, dans le passé, remarquablement servi les arts martiaux, la politique, la stratégie, la guerre, l’esthétique. En libérant l’esprit de la confusion, de l’ignorance de lui-même, de l’illusion de l’ego, elles dynamisent aujourd’hui l’efficacité économique. Le philosophe japonais Rennyo a dit : “Si nous nous engageons dans les affaires, nous devons nous rendre compte que c’est au service du bouddhisme”. Dans mon livre Le Bonheur-Liberté, j’expliquais que la culture du bouddhisme apporte une réponse fantastique aux maux de la société industrielle occidentale de tradition judéo-chrétienne et permet d’entrer dans la nouvelle civilisation industrielle parce que, loin de favoriser l’égoïsme, l’hyper-individualisme, le consumérisme inactif et le narcissisme de l’assisté inefficace, elle diffuse des valeurs d’action collective, de consensus, d’altruisme, de non-soi, de service, de dévouement au bien-être collectif, de rationalité, d’immanence de la fin dans les moyens, de l’impermanence des choses et du devenir du monde, de négation de l’idée de fin de l’histoire et d’affirmation de l’éternité des progrès possibles, d’amélioration de soi sans limite, de transmission de son savoir aux autres, d’esprit de lignage et de solidarité communautaire ». (Magazine-Hebdo n°37, 25 mai 1984).

Au total, une approche brillante d’un analyste dont les décennies à venir retiendront les démonstrations. Kolm est réellement un futur classique. Ses ouvrages sont à faire lire ; ils sont des éléments essentiels dans notre combat pour une renaissance européenne.

Patrick Jeubert, Vouloir n°7, 1984.

http://www.archiveseroe.eu/recent/99

Commentaires

  • Il me semble que S.-C. Kolm est nettement devancé par Aldous Huxley (1932) et Georges Orwell (1949), qui ont montré qu'il n'y a pas de différence substantielle entre le libéralisme, le nazisme et le communisme soviétique. Ces deux essayistes invitent à voir dans ces trois idéologies, trois discours démagogiques adaptés à des états de l'économie capitaliste différents. La promesse de liberté de la propagande libérale (la plus volumineuse des trois) s'adresse d'abord à des citoyens-consommateurs, quand Hitler et Goebbels devaient séduire des prolétaires.

    "1984" prouve que Orwell était conscient que "l'économie libérale" d'après la seconde guerre mondiale est entièrement du registre de la propagande (maquillée en "science économique").

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