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Pensées noires

 

Pensées noires
Le noir n’est pas une couleur, mais son absence. Penser est apprendre à mourir, c’est-à-dire à s’abstraire. Socrate est sans doute le père du nihilisme, car il instille la pensée critique dans le tissu resserré de l’existence, la dissolution dans le coagulé. La vie exige la foi, la certitude de régir les événements, ou du moins de les influencer. De l’adhésion sans recul à l’action résulte la force. La pensée peut réguler la force, non la produire. Elle est la carte, quand tout ce qui a lieu s’effectue sur le terrain. La trop grande lucidité peut faire perdre une bataille avant qu’elle ne soit engagée, car la raison géométrique peut persuader qu’elle sera vaine. Pensée et action ne se conjuguent qu’étroitement pour atteindre le sommet de l’être, là où, comme un dieu, on peut avoir l’impression de maîtriser la matière de l’Histoire. Tels furent par exemple les destins d’Alexandre, de César et de Napoléon. Mais, somme toute, ils ne firent qu’accompagner l’inévitable, et, se voulant maîtres et dieux, ils ne furent que les domestiques du Temps.

L’Histoire du monde ressemble à une vue aérienne : le plan panoramique révèle des lignes géologiques et le travail global des hommes, qui ont modelé le paysage sur une échelle universelle. Des champs, des prés, des forêts, des clairières, des villages, des villes, des voies se dessinent, s’étalent comme des taches, coupent, tranchent, s’évasent, se conjuguent aux blocs massifs des montagnes, aux effondrements des vallées et des gorges, aux linéaments des frontières naturelles, à la bigarrure des éléments minéraux et des végétations. Et si la vue se fait plus large et plus haute, et qu’elle emprunte le regard froid du satellite, l’apport humain se fait moins certain, les grandes logiques géographiques deviennent lisibles, les agencements géants du territoire continental et des évasements maritimes, les crispations et les relâchements titanesques de la planète apparaissent. Mais la vision se focalise-t-elle, en une sorte de travelling vertical descendant, sur les occupations microscopiques du vivant, l’agitation se fait plus fourmillante, le grouillement plus fébrile, et le temps semble s’accélérer, au grès des engagements particuliers, des rôles joués par des acteurs persuadés de tenir leur condition par l’action. La circulation se fait intense, chacun s’adonne à la tâche que sa vision implique, et si nous parvenons à cerner l’individu dans la circularité linéaire de son existence, qui est une spirale, c’est-à-dire une trajectoire répétitive du même dans le sillon d’une projection anticipative (ce que l’on appelle un destin, ou une vocation), nous avons presque la suggestion d’une liberté, d’une liberté néanmoins étranglée par la certitude de la mort.

Entre le regard des dieux et celui de la fourmi, il y a plus qu’une différence ontologique, il existe une distinction de perspectives, et c’est ce constat amer que l’on trouve avec force dans l’Iliade, cette école de l’esprit européen. Les guerriers s’agitent comme des insectes, sont pris de passion, s’entre-tuent en s’insultant, parfois quelque dieu prend parti, comme pour se divertir, souvent cruellement, dans ce jeu puéril, toujours sérieux, que les enfants entretiennent pour dompter un temps qui fuit, mais finalement, la famille des divinités se retrouve dans l’olympe, là-haut et loin, et, dans de grands rires, oubliant la dérisoire inquiétude des mortels.

Si Prométhée fut châtié d’avoir aidé les hommes, ce fut surtout parce qu’il leur donna l’illusion en leur octroyant un feu qu’il avait dérobé, un feu par conséquent illégitime. Toutes les sagesses anciennes présentent la conscience comme une faute ou une usurpation. Pensée, c’est souffrir, s’écarter de la condition naturelle du vivant, qui procrée et détruit comme une force qui va. Toutes les sagesses anciennes tenteront donc d’expliquer cette anomalie, ce fourvoiement du statut originel de l’être.

Le lourd fardeau de l’être pensant est une fatalité douloureuse, car il voit qu’il souffre, comprend sa douleur, et parfois les causes de celle-ci. Toute civilisation avancée a consisté à apprivoiser cette douleur, et à la travestir pour en faire la source de jouissances. La littérature, l’art, la philosophie, la musique sont des baumes sur nos plaies, et des vapeurs fantasmatiques qui nous permettent d’entrevoir quelque lueur d’une beauté enfuie, et peut-être enfouie. Toute civilisation aboutie formule au fond de sa conscience l’inanité de toute action. Toute la dialectique civilisationnelle, qui se nourrit du conflit constructif entre la barbarie et l’apprivoisement du sauvage, finit toujours par l’extinction de la vie dans le rêve.

Nous sommes à un moment décisif où le rêve, qui est parfois un cauchemar, s’est emparé de l’Histoire. La condition onirique supprime le temps et parodie le mythe dans l'utopie festive, la fixité d'un destin voué au plaisir. Le mythe est cette éternité originelle où tout pouvait commencer. L'éternité qui nous est promise est une agonie sans fin, un acharnement thérapeutique crépusculaire. Nous ne pouvons plus débuter car le terme, l’ultime et la finalité de notre être au monde historique a épuisé toutes ses potentialités de domestication de l’homme. Les insectes qui s’agitent ne le font plus que comme des robots téléguidés, car notre imperfection provient de notre perfection, notre faille de notre force, notre tare de notre vertu, notre stupidité animale de notre intelligence technique. C’est parce que nous avons atteint un degré de complexité incomparable que la matière vitale s’est absorbée dans la dimension mortifère du mécanique.

Peut-être qu’un effondrement géologique d’ampleur continentale nous rendrait à une sauvagerie revitalisante. Il n’est pas impossible qu’elle ne nous entraîne plus loin dans le labyrinthe de nos rêves suicidaires, cul de sac fabriqué par l'ingénieux Dédale, et il n’est pas dit que l’on trouve encore une Ariane et un Thésée, la pensée désirante et l'action tranchante, pour tuer le Minotaure.
Claude Bourrinet http://www.voxnr.com

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