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Erwin Rommel vérités et légendes

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La notoriété du generalfeldmarshall Rommel a traversé le temps et les époques pour acquérir le statut de légende. Retour sur le parcours d'un officier dont la qualité première pourrait surtout avoir été l'ambition.

par Pierric Guittaut

Après la défaite de 1918, le capitaine Rommel estime comme beaucoup que la Reichswehr n'a pas été vaincue sur le terrain, mais trahie par les politiciens et les bolcheviques. Il salue l'arrivée au pouvoir de Hindenburg, puis de Hitler dont il dira : « Il semble être appelé par Dieu afin que le Reich retrouve sa puissance séculaire. » Devenu instructeur en 1929, il rédige L'Infanterie attaque, un manuel étudié dans de nombreuses écoles de guerre jusque dans les années quatre-vingt. L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais c'était sans compter sur un sens inné de l'autopromotion et une certaine ambition-Retour à l'automne 1934 Adolf Hitler est à Goslar pour une inspection de troupes. À la tête d'un bataillon de chasseurs alpins, Rommel insiste pour que les SS n'aient pas la priorité sur ses hommes lors du défilé. L'homme capte l'attention du Führer et de Goebbels, qui ont planifié une réforme de l'armée et voient en lui l'image du jeune officier d'origine non aristocratique qu'ils cherchent à promouvoir. L'ascension de Rommel est alors fulgurante : après une nomination à l'Académie de Guerre de Potsdam en 1935, et bien que non adhérent au NSDAP il veille à la sécurité du Chancelier lors du congrès de Nuremberg en 1936, mission de confiance qu'il renouvellera à plusieurs reprises. Devenu un proche du Führer il est nommé général en 1939 et observe la campagne de Pologne depuis le Quartier Général. Début 1940, il obtient sur faveur d'Hitler le commandement d'une division blindée.

La division fantôme

Ayant conceptualisé sa propre vision de la « guerre éclair », la campagne de France le voit foncer au travers des lignes ennemies à toute vitesse. Ses troupes atteignent la Meuse en seulement quatre jours (qu'il traverse sans attendre sa division d'appui), puis Rommel est sur les côtes de la Manche le 10 juin. Le 16, il atteint la Seine à Rouen, ses panzers investissent Cherbourg deux jours plus tard et le 22, il est à La Rochelle. Son unité se voit surnommer la « Division fantôme » par les autres commandants allemands, tandis qu'il fait la guerre avec un appareil photographique et ne manque jamais une occasion de prendre la pose. Obnubilées par la nécessité de maintenir un front continu une aberration dans ce contexte -, les unités françaises adverses sont débordées et impuissantes. Durant l'été, il participe au tournage de Sieg Im Westen (Victoire à l'Ouest), un documentaire de propagande basé sur sa campagne de France. Devant et derrière la caméra, Rommel rejoue ses exploits et endosse les rôles de conseiller technique ou d'assistant-réalisateur. La grande première est programmée à Berlin pour février 1941 mais il ne pourra y assister Le Führer lui a demandé de prendre la tête d'un corps expéditionnaire pour tenter de sauver les Italiens du fiasco en Libye et surtout, empêcher l'ouverture d'un front au sud de l'Europe par un débarquement en Italie depuis l'Afrique du Nord, éventualité redoutée par le haut commandement qui prépare son opération Barbarossa.

Terreau aride mais légende florissante

À Tripoli, Rommel ignore l'état-major italien contre lequel il nourrit les pires préjugés, hérités de ses combats alpins en 1917. Il lance son offensive en avril, alors que le Chancelier lui avait demandé d'attendre mai, répétant le style vu en France : ses unités foncent sans un regard en arrière. Ralentis par des problèmes d'approvisionnement (les Britanniques coulent de nombreux ravitailleurs italiens en Méditerranée), ses panzers conquièrent toutefois la Cyrenaïque en trois semaines. Devant Tobrouk le 10 avril, un port stratégique aux portes de l’Égypte, Rommel annonce qu'il « attendra d'être en ville pour se raser. » Le siège dure finalement jusqu'en novembre 1941, et Rommel doit abandonner pour se replier jusqu'à ses positions initiales autour de Syrte face à l'opération Crusader d'Auchinlek, ayant perdu trente-huit mille hommes depuis le début de l'année.

Appuyé par la 2e flotte aérienne de Kesserling, il repart à l'offensive au printemps et enlève Tobrouk le 20 juin 1942. On fredonne partout le « Chant de l'Afrika-Korps » en Allemagne et les cartes postales d'un désormais feldmarschall Rommel bronzé et affublé de lunettes d'aviateur pris aux Anglais se vendent comme des petits pains. Le Renard du Désert échoue pourtant devant El Alamein, où ses unités fatiguées et en sous-nombre se consument en juillet, puis en octobre, contre une position fortement retranchée de la 8e Armée britannique.

Mussolini, venu avec un cheval blanc pour son entrée au Caire, repart bredouille et sans avoir pu rencontrer une seule fois l'Allemand. Le Führer a demandé « la victoire ou la mort » à El Alamein, mais Rommel retire ses troupes en bon ordre. Pris entre deux feux après le débarquement des Américains en novembre au Maroc et en Algérie, l'Afrika Korps cède les places conquises depuis 1941 et se replie jusqu'en Tunisie. Rommel est exfiltré en catimini afin qu'un autre général assume la défaite finale en mai 1943. L'Afrique a englouti cent mille soldats italiens et allemands, les Anglo-Américains débarquent en Sicile en juillet, puis en Italie en septembre.

Normalisation post-moderne

Fin 1943, Rommel est chargé de l'inspection du Mur de l'Atlantique, qu'il arpente pendant plusieurs mois. Malgré ses améliorations et sa confiance en sa capacité à battre les Alliés sur les plages mêmes où ils débarqueront, il est absent le jour fatidique, fêtant en Allemagne les cinquante ans de son épouse. Un mois après, sa voiture est mitraillée par un chasseur ennemi et il est grièvement blessé. Trois jours plus tard, un attentat fomenté par des officiers supérieurs de la Wehrmacht échoue à tuer le Führer impliqué par plusieurs témoignages, le generalfeldmarshall se voit proposer en octobre le suicide ou un procès public accompagné de représailles contre sa famille. L'homme choisit le poison et obtient des funérailles nationales, marquées par l'absence d'Hitler et de Goebbels. Fin provisoire d'une légende ternie. Avec l'accroissement des tensions entre Est et Ouest à la fin des années quarante, les Américains cherchent à intégrer l'Allemagne de l'Ouest dans l'OTAN. Pour faire admettre les anciens ennemis stigmatisés par la mise en scène spectaculaire du procès de Nuremberg, il faut trouver une figure militaire populaire qui ne soit pas liée au national-socialisme. Ce sera Erwin Rommel, dont l'entreprise de normalisation passe d'abord par la superproduction hollywoodienne de la 20th Century Fox Le Renard du désert tournée par Hathaway en 1951 (qui considère comme acquise la participation active de Rommel au complot contre Hitler), puis par la publication des ses carnets par l'historien Liddell-Hart en 1953, et judicieusement sous-titrés pour l'occasion La Guerre sans haine. L'opération de communication est un succès Rommel est blanchi et désormais considéré comme un antinazi chevaleresque s'étant trompé de combat par sens du devoir (sic). La RFA rejoint l'OTAN en 1955.

Un bilan jalonné de défaites

En France, il a commandé une division blindée sans aucune expérience de cette arme, et le sobriquet de « fantôme » attribué à son unité n'avait rien de flatteur mais traduisait la frustration des autres officiers face à ce commandant très autocentré qui ne communiquait ni ses positions ni ses intentions. La progression fut si rapide que Rommel dissémina parfois ses unités sur trente kilomètres de profondeur Sans la désorganisation ennemie, ses unités de pointe auraient pu courir à la catastrophe. En Normandie, ses aménagements défensifs n'empêchèrent ni le débarquement allié, ni l'établissement d’une tête de pont définitive dès leur première tentative, qu'il attendait le long des côtes de la Manche. Son plus grand succès militaire fut une retraite, lorsqu'il parvint à replier en bon ordre son corps exsangue depuis le front d'EI-Alamein, face à un ennemi quatre fois supérieur en nombre et lancé à sa poursuite. Rommel s'incarne désormais dans une image mythifiée au service d'une triple récupération promotionnelle la sienne d'abord, celle du Reich jusqu'en 1944, puis celle de l'OTAN dix ans plus tard. L'homme qui se rêvait nouvel Alexandre a fini en icône falsifiée de la pop culture anglo-américaine.

Réfléchir&Agir N°64 Hiver 2020

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