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Le connétable des Lansquenets 4/4

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C’est seulement auprès des troupes impériales que s’épanouit encore le Connétable. Il envahit en juillet 1524 la Provence avec le marquis de Pescara. Le siège de Marseille tourne cependant au désastre. Les Impériaux doivent battre en retraite. Leur reculade permet la reconquête rapide du Milanais par les Français. Mais leur avancée se termine par la monumentale défaite de Pavie en 1525. François Premier est fait prisonnier à Madrid. Le Connétable cherche à peser sur le cours des négociations.

Sans aucune réussite. Il ne devient pas le beau-frère de l’Empereur et le roi de France se montre intraitable à son sujet. C’est à ce moment-là qu’il intègre le monde viril des lansquenets. « Leurs costumes bariolés, leurs larges chapeaux de feutre hérissés de plumages multicolores, leurs barbes et leurs longs cheveux donnaient un aspect impressionnant aux lansquenets. Le grondement des hauts tambours et les sons aigrelets tirés des fifres accompagnaient des chants presque psalmodiés qui pouvaient glacer d’effroi leurs adversaires. » « Le mot Landsknecht francisé en lansquenet signifie tout simplement “ gens du pays ”. Il apparaît vers 1470 et désigne un combattant à pied, d’origine germanique, recruté principalement en Alsace, Pays de Bade, Wurtemberg ou dans le Tyrol autrichien. Les lansquenets sont répartis en régiments. Chaque régiment comprend environ quatre mille hommes, divisés en dix compagnies – Fähnlein – subdivisées en Rotten. Chacune de ces escouades est forte de dix lansquenets ou de six porteurs d’épée à deux mains. Le Doppelsölder, qui porte cuirasse à guimpe et bassinets de fer sur la tête, est un rude gaillard qui, outre son immense épée à deux mains, trouve encore le moyen de porter au ceinturon l’épée normale du lansquenet. »
Charles Quint charge le Connétable de Bourbon de se rendre au Tyrol. Le bon catholique qu’il est y rencontre le principal meneur des lansquenets, le réformé Georg Frundsberg. Les deux hommes de guerre s’apprécient vite. À partir de 1526, Charles de Bourbon dirige les lansquenets allemands luthériens en Italie du Nord. Tous ces marcheurs et leurs homologues à cheval, les reîtres, n’ont qu’un seul objectif en tête : fondre sur Rome la pontificale et la saccager !
Naguère vice-roi du Milanais à la demande de son souverain, le Connétable aspire à fonder un royaume. « Charles Quint lui fit croire qu’il pourrait ceindre la couronne de fer des Lombards. Il a sans doute rêvé d’un royaume d’Italie, de Milan à Naples. » Il se transforme progressivement en un aventurier à la tête des lansquenets. « Prince du sang, connétable de France puis lieutenant général des armées impériales, il finira comme un réprouvé à la tête d’une armée livrée à elle-même. » En effet, après la mort de Georg Frundsberg, les lansquenets « décidèrent les autres corps à se constituer en une république militaire et on désigna douze soldats, douze élus, pour représenter l’armée auprès de Bourbon ».

La fin d’un puissant songe géopolitique

Au printemps 1527, les troupes impériales assiègent la Ville éternelle. Le 6 mai, un coup d’arquebuse frappe Charles III de Bourbon devant les remparts. Fous de rage, les lansquenets dont le nouveau chef est le prince d’Orange, Philibert de Chalon, s’emparent de la ville et la ravagent. Cela vaudra au Connétable une excommunication posthume. « Le concile de Trente avait pris la peine de rendre un décret ordonnant l’exhumation et la dispersion des ossements. » La légende noire du Connétable commence ! Les sbires de François Premier l’accuseront de vouloir « démanteler le royaume capétien, en donner la couronne au Tudor, s’approprier un immense domaine comprenant aussi bien le Poitou, l’Anjou, le Maine, la Touraine, le Berry que ses terres patrimoniales. Une sorte de reconstitution hybride du grand duché d’Occident, de la Lotharingie et du royaume des Plantagenêts ».
En réalité, le Connétable de Bourbon serait, selon Jean-Joël Brégeon, « le dernier avatar, l’ultime tenant du rêve lotharingien, cette construction politique improbable qui naquit du traité de Verdun (843) pour satisfaire le fils aîné de Louis le Pieux, Lothaire. La Lotharingie allait des îles frisonnes à l’Italie du Nord jusqu’à l’Adriatique et au golfe de Gênes, empruntant le couloir rhénan et franchissant les Alpes pour réunir cette spectaculaire transversale. La Lotharingie disparut avec Lothaire Ier (855) et pourtant son souvenir hanta l’imaginaire médiévale. Elle inspira les ducs de Bourgogne et Charles le Téméraire en avait reconstitué une partie avant de disparaître (1477). Charles de Montpensier était familier de l’histoire de la Bourgogne; ses prétentions sur la Provence, son acharnement à constituer un immense domaine articulé entre Loire et Méditerranée indiquent bien une tentation “ lotharingienne ” qui ne pouvait être tolérée par les Capétiens ». Il s’inscrit néanmoins dans une tradition nobiliaire de contestation de l’État royal capétien. À l’instar des Cabochiens pro-bourguignons de Paris sous la Guerre de Cent Ans, des révoltes féodales de la fin du Moyen Âge comme la Ligue du Bien public et de certaines factions hétérodoxes de la Ligue pendant les Guerres de Religion, « Bourbon avait tout pour séduire ceux qui se complaisaient dans un idéal féodal volontiers frondeur à l’égard de l’institution monarchique ». La révolte justifiée du connétable de France Charles de Bourbon préfigure surtout les actions vaines d’une aristocratie soucieuse de préserver ses libertés d’état. On retrouvera ces réticences à l’extension du pouvoir royal avec la coterie autour de Gaston d’Orléans, le frère de Louis XIII, l’« esprit mousquetaire » dépeint par Alexandre Dumas contre la puissante volonté du Cardinal de Richelieu, et la Fronde des princes (1650 – 1653).
Honni autant par des générations d’historiens et que par une Église catholique romaine qui entame à ce moment-là son long déclin, Charles-Monsieur ne pouvait que plaire, par sa tenue fière et altière, à Dominique Venner. Grâce au livre de Jean-Joël Brégeon, il faut admettre le Connétable de Bourbon, chef des lansquenets de l’Empereur – Roi, parmi les rares Français d’Empire.

Notes

1 : Christian Rol, Le roman vrai d’un fasciste français, La manufacture de livres, 2015, p. 307.

2 : Jean-Joël Brégeon, Le Connétable de Bourbon. Le destin tragique du dernier des grands féodaux, Perrin, 2000, 290 p. Les citations non mises en notes sont extraites de cet ouvrage.

3 : Henry Montaigu, La guerre des Dames. La fin des féodaux, Olivier Orban, 1981, p. 95.

4 : Idem, p. 272.

5 : « François, qui voulait être le “ roi chevalier ” et le “ père des lettres ”, souligne Henry Montaigu, est donc bien davantage le père de cette “ patrie ” dont d’ailleurs il porte le nom. C’est pourquoi nous écrivons “ François Premier ” en toutes lettres et non en chiffres comme il est d’usage, parce que cela devient une manière de surnom qui marque l’origine, le départ d’un cycle nouveau. », Id., p. 282.

https://voxnr.com/53126/le-connetable-des-lansquenets/

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