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L’Europe, notre héritage commun

L’Europe, notre héritage commun

Les dernières mesures adoptées par l’UE en matière d’histoire, telle qu’elle sera revendiquée par la structure et enseignée aux jeunes Européens, ont de quoi faire peur. Valeurs démocratiques et droits de l’homme, le tout saupoudré d’inclusion des minorités et de non-discrimination, voilà visiblement tout ce que les technocrates de Bruxelles ont retenu de trois millénaires de gloires, de conflits et de beauté. Une histoire européenne : voilà qui semble aujourd’hui nécessaire, mais il s’agit à présent de proposer la nôtre, une histoire non pas pour former de dociles consommateurs, mais pour créer une nouvelle génération d’Européens fiers.

Tout récemment, le 17 janvier dernier, les autorités de l’Europe bruxelloise ont rendu public ce qu’était leur projet en matière d’histoire de notre continent. Un projet purement idéologique qui relit le passé plurimillénaire de notre Europe à la lumière des sacro-saintes « valeurs démocratiques », au prisme des inévitables « droits de l’homme ». Nous avons déjà pu constater, au cours des dernières décennies, comment certains historiens, soucieux d’échapper à tout déterminisme susceptible de remettre en cause leurs propres convictions, ont entrepris de déconstruire l’histoire de France, soupçonnée d’être le vecteur d’une identité nationale désormais perçue comme nuisible à l’harmonie universelle et à l’avènement d’une société débarrassée de tous les héritages qui constituent autant d’obstacles à l’avènement d’un monde indifférencié réduit au seul horizon de l’homo economicus complété aujourd’hui de l’homo festivus. Une fois détruite, par les bons soins de Suzanne Citron et de Patrick Boucheron, la toxicité du « roman national » supposé porteur des pires préjugés, les tenants de la table rase ne pouvaient manquer de s’en prendre à l’Europe. Ils appellent, certes, à l’émergence d’une « conscience historique européenne » mais celle-ci ne saurait échapper à un cadre étroitement contraint, commandé par les prétendues « valeurs » qu’entendent imposer les tenants d’un monde unifié par le libre marché et par les principes porteurs du projet mondialiste dont certains ont rêvé à l’issue de la guerre froide. Le langage utilisé par ces nouveaux prédicateurs – qui se perçoivent eux-mêmes comme les représentants d’une élite éclairée et toute-puissante – est très révélateur de la vision du monde et de la société qu’ils entendent imposer, fût-ce contre la volonté des peuples, devenus de plus en plus rétifs aux oukases de la bien-pensance.

Ils entendent ainsi promouvoir « l’image de l’autre dans l’enseignement de l’histoire », réaliser une « [histoire partagée] pour établir une Europe sans clivage », valoriser « la dimension européenne dans l’enseignement de l’histoire », « apprendre et enseigner l’histoire de l’Europe au XXe siècle ». Ce dernier point peut surprendre car, si l’histoire de l’Europe antérieure à la Révolution française est largement méconnue de nos contemporains, il faut reconnaître que celle du XXe siècle a été largement transmise et enseignée, même si ce fut souvent de manière partiale, incomplète et culpabilisante. Faut-il supposer dès lors que des efforts doivent encore être accomplis en ce domaine ? Pour nos dirigeants européens, l’histoire telle qu’ils la conçoivent doit en priorité contribuer à « la dénonciation du racisme et à la lutte contre l’extrémisme violent » ; à l’inverse, elle doit « favoriser la lutte contre l’intolérance, les injustices et les croyances liées à l’appartenance ethnique. Cette histoire de l’Europe ne doit jamais être instrumentalisée à des fins politiques », même si ses tenants ne font pas autre chose en prétendant fournir à l’Union européenne un système de représentation collective censé justifier son projet et ses ambitions. Il s’agit aussi de stigmatiser toute dérive « révisionniste ou négationniste » – au sens large du terme – qui pourrait remettre en cause tout l’appareil dogmatique sur lequel s’appuie ce projet. La subjectivité en matière de recherche historique est admise, mais à condition qu’elle demeure étroitement sous contrôle. La mémoire historique européenne commune est à construire mais il est entendu qu’elle doit considérer les « mythes fondateurs négatifs » tels que la mémoire de l’Holocauste ou le souvenir des victimes des régimes totalitaires et autoritaires. Les « horreurs du passé » contribueront ainsi à la construction d’une mémoire censée interdire le retour des périodes « les plus sombres » pour reprendre la terminologie à la mode ces dernières années.

Il sera indispensable, en tout état de cause, de faire disparaître « les stéréotypes et les vaches sacrées des histoires nationales », de « faire passer l’histoire de l’Europe et du monde avant l’histoire nationale », d’examiner le passé européen à la lumière des valeurs fondamentales de l’UE telles qu’elles sont formulées dans l’article 2 de son traité fondateur. Il conviendra également de lutter contre le révisionnisme historique tel que le pratique la Russie de Poutine pour justifier son agression contre l’Ukraine. Une lecture des événements qui, certes, prend en compte les ambitions géopolitiques actuelles de la construction bruxelloise mais qui mériterait sans doute un examen plus approfondi de la longue histoire de l’Europe orientale. Pour compléter le tout, la nouvelle histoire rêvée à Bruxelles devrait « faire davantage de place au multiculturalisme et à la question du genre », ce qui confirme l’inspiration wokiste de ce projet, dans lequel un journaliste du Point a dénoncé une tentative de « censure de l’histoire nationale ». C’est cependant en appelant à la mise en œuvre de « programmes d’histoire démocratiques, pluriels et inclusifs » que les idéologues bruxellois entendent favoriser l’apparition d’une conscience européenne, seule en mesure de permettre la création d’une communauté de destin.

Le projet en lui-même peut séduire et il nous apparaît souhaitable de voir naître une conscience civilisationnelle appelée à s’affirmer dans le nouveau paysage géopolitique mondial en cours de constitution mais ce n’est certainement pas en déconstruisant les histoires nationales et en effaçant ce qui fait la spécificité des peuples et des nations d’Europe qu’il sera possible d’atteindre un tel objectif. On peut d’ailleurs se demander quel serait le contenu de la conscience historique européenne ainsi constituée car la seule référence aux droits de l’homme et autres valeurs démocratiques paraît un peu courte. Mais ce déficit de contenu s’inscrit parfaitement dans la vision des libéraux mondialistes pour qui l’Europe a vocation à s’inscrire dans l’acceptation de lois du marché et dans l’impératif des droits de l’homme, dans un monde de zombies consommateurs déracinés et dépourvus de toute mémoire susceptible de leur donner une identité inscrite dans la durée. La matière est pourtant disponible car c’est une histoire prodigieuse que celle de notre Europe. Pointe occidentale du continent eurasien, elle a vu s’affirmer, au cours des trois derniers millénaires, une civilisation née de l’intervention de populations successives, celles établies dès le Néolithique, puis celles apparues dans la vaste aire culturelle du monde indo-européen. C’est dans ces conditions qu’a pu se produire, à partir du VIe siècle avant notre ère, le « miracle grec ». L’expression est aujourd’hui contestée mais elle n’en recouvre pas moins une réalité spectaculaire, alliant la naissance de la cité et du politique, l’émergence de la philosophie, l’essor des arts et de nouvelles capacités techniques. L’ordre romain s’impose ensuite pour bâtir une paix appelée à durer durant près d’un demi-millénaire. L’effondrement de l’Empire sous les coups des invasions barbares prépare ensuite l’émergence de nouvelles sociétés dans lesquelles le christianisme va s’imposer pour préparer, au lendemain du réveil qui fait suite à l’an mil, l’apogée de la chrétienté médiévale. La révolution intellectuelle de la Renaissance, les grandes découvertes et la première mondialisation qu’elles engendrent permettent, au profit des Européens, un premier décloisonnement du monde, porteur de tous les acquis de la modernité. Bientôt la révolution industrielle vient assurer l’hégémonie passagère de l’Europe sur le monde avant que le grand suicide de 1914-1945 et la décolonisation qui suivra n’engendrent un nouvel ordre planétaire dans lequel le vieux continent semble sorti pour un temps de l’histoire. Un siècle plus tard, les cartes sont rebattues. La puissance américaine voit sa domination contestée. Après la longue séquence de la révolution soviétique, la Russie renoue avec son passé historique et son héritage spirituel, la Chine se dote d’un nouvel empereur, l’Inde de Modi retrouve ses racines anciennes, la Turquie d’Erdogan entend revenir sur la scène de l’histoire un siècle après la fin de l’Empire ottoman ; rejetant eux aussi les illusions du progressisme auxquelles s’accroche encore l’Occident en crise, d’autres acteurs entendent à leur tour tenir leur place.

Dans cette perspective, l’Europe doit évidemment se doter d’une conscience historique qui lui soit propre, seule en mesure de lui permettre de renouer avec son identité et de se doter d’une nouvelle volonté de puissance. Dans le monde délétère qui nous entoure, c’est ce pari du réveil que nous avons fait en créant l’Iliade, à la demande de Dominique Venner. Dix ans plus tard, les changements en cours peuvent nous laisser espérer les sursauts nécessaires mais nous savons lucidement qu’ils ne seront possibles qu’à force de travail et de persévérance. C’est à cet effort historique d’envergure que nous vous convions pour que l’Europe vive de nouveau dans l’esprit et dans l’âme de nos enfants et de leur descendance.

Philippe Conrad

https://institut-iliade.com/leurope-notre-heritage-commun-colloqueiliade-2024/

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