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Comment l'Action Française imposa le cortège de Jeanne d'Arc

Le cortège traditionnel d'hommage à Jeanne d'are se déroulera le 13 mai 2012. Une tradition conquise et conservée de haute lutte par les camelots du roi.
L'année 1909 a été marquée par la béatification de Jeanne d'Arc, le 18 avril, à Saint-Pierre de Rome ; mais pas seulement. C'est aussi le 16 mai 1909 qu'à Paris se déroula « la première fête de Jeanne d'Arc », écrit Maurice Pujo, cofondateur avec Henri Vaugeois de l'Action française, dans son livre Les Camelots du roi (1).
À l'époque, rappelle Pujo, « Cette fête n'est encore que religieuse et la République maçonnique qui la voit d'un mauvais œil veut du moins la confiner dans les églises. Cependant un caractère populaire lui a été donné spontanément par les Parisiens qui ont pavoisé leurs fenêtres ; ces Parisiens catholiques et patriotes vont individuellement porter des fleurs aux statues de l'héroïne nationale et, dans l'après-midi, ils affluent autour de Notre-Dame où sera prononcé le panégyrique de la Bienheureuse. »
Or, le même jour, plus d'un millier de royalistes d'Action française se sont réunis pour le banquet annuel de la Saint-Philippe et, après les discours, la plupart des convives se disposent à se rendre à Notre-Dame. Les camelots du roi, fer de lance militant de la jeune Action française, prennent eux aussi la direction de la cathédrale derrière quatre drapeaux français et la bannière de Jeanne d'Arc portée par Lucien Lacour (qui giflera l'année suivante le président du Conseil, Aristide Briand).
« Tout à coup, poursuit Pujo, sans provocation, sans avertissement, sur le signe d'un monsieur dont le paletot s'est ouvert, une soixantaine d'agents en uniforme et en bourgeois se précipitent sur les drapeaux. Tout le monde se porte à leur défense. »
S'ensuit, entre camelots et sergots, une violente bagarre. Restés finalement maîtres du terrain, les royalistes reprennent leur marche vers Notre-Dame, « arborant toujours la bannière de Jeanne d'Arc et leurs drapeaux déchirés. » Mais, alors qu'elle arrive sur le parvis de la cathédrale, la colonne est de nouveau chargée par la police et une nouvelle bataille s'engage, au terme de laquelle, écrit encore Pujo, drapeaux et bannière restent aux mains des camelots du roi. Quarante et un de ces derniers, arrêtés au cours de la journée, rejoignent au quartier politique de la Santé les royalistes déjà incarcérés lors de l'affaire Thalamas (2), à la suite de laquelle Maurice Pujo lui-même avait été condamné à plusieurs mois d'emprisonnement.
Deux autres cortèges de Jeanne d'Arc sont organisés en 1910 et 1911, dans des conditions non moins mouvementées. La manifestation annuelle est finalement autorisée en 1912, et la fête de Jeanne d'Arc devient fête nationale et légale en 1921. Pour parvenir à ce résultat, les camelots du roi avaient cumulé quelque 10000 jours de prison.
En 1991 comme en 1909
Cependant, la lutte pour le maintien du cortège traditionnel devait reprendre quelques années après la Première Guerre mondiale: en 1925, Abraham Shrameck, ministre de l'Intérieur du Cartel des gauches, tente de nouveau de l'interdire, sans succès. En 1926, Jean Durand, successeur de Shrameck, met ses policiers sur le pied de guerre : cette fois, « ils » ne passeront pas ! De nouveau, des bagarres s'engagent, les royalistes forcent les barrages et une fois encore, la police renonce. Mais le bilan n'est pas léger : 150 camelots blessés, dont plusieurs grièvement, 118 agents également blessés, 221 manifestants arrêtés...
Nouvel épisode, quelque... soixante-cinq années plus tard! En 1990, Pierre Joxe, ministre de l'Intérieur de François Mitterrand, prend prétexte de l'émotion suscitée dans l'opinion par la profanation de tombes juives à Carpentras pour interdire le cortège traditionnel d'hommage à sainte Jeanne d'Arc, sous prétexte de possibles troubles à l'ordre public. Cette année-là, les militants d'Action française se contentent de déployer une banderole sur l'une des tours de Notre-Dame de Paris, en signe de protestation.
Croyant la partie définitivement gagnée, le ministre réitère l'interdiction en 1991... et s'en trouve mal. Comme par le passé, camelots et étudiants d'AF se heurtent durement aux forces de police et chargent les barrages de CRS, en dépit desquels, place des Pyramides, une gerbe est jetée - plutôt que déposée - devant la statue de la sainte, tandis que pleuvent les coups de matraque, un royaliste, le comédien Jacques Fontan, parvient aussi à poser des fleurs aux pieds de Jeanne, au nez et à la barbe des argousins. Plus de cinquante militants royalistes sont interpellés au cours de cette chaude matinée ; les autres partent s'enfermer dans le Panthéon, Temple de la République, d'où les gardes-mobiles ne parviennent à les déloger qu'au bout de plusieurs heures : une centaine de camelot rejoignent ainsi au « violon » leurs camarades arrêtés dans la matinée. Mais pour le ministre, l'opération se solde par un échec : les médias commentent les événements dans un sens favorable aux jeunes royalistes. Et l'année suivante, le cortège est de nouveau autorisé.
La tradition se maintient, chaque année : en 2012, le cortège traditionnel partira de la place de l'Opéra, le 13 mai à 10 heures, pour aller fleurir la statue de la place des Pyramides. De quoi s'aérer l'esprit après cette triste présidentielle et parler enfin d'autre chose.
Hervé Bizien monde & vie  5 mai 2012
Maurice Pujo, Les Camelots du roi, Paris, Ernest Flammarion, 1933 ; réédité par Les Éditions du Manant, 1989.
Professeur au lycée Charlemagne. Thalamas avait tenu à ses élèves des propos sur Jeanne d'Arc qui lui avaient valu un blâme du ministre de l'instruction publique. En 1909, il fut autorisé à donner un cours en Sorbonne, sans posséder les titres universitaires suffisants. Après onze semaines de protestations, de perturbations et de bagarres, les camelots du roi le fessèrent sur la chaire indûment occupée.

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