En publiant les Lettres de prison qu'écrivit Lucien Rebatet entre 1945 et 1952 à son ami Roland Cailleux, la jeune maison d'édition qui porte le joli nom de Dilettante ne se soucie certes pas de rouvrir quelque procès posthume. Rien de commun avec le scandale attendu qui devait suivre la parution récente du Journal de Drieu La Rochelle, autre écrivain maudit. Ici, il n'est pas question de politique, mais de littérature.
C'est peut-être le plus grand intérêt de ce petit livre de nous révéler un Rebatet inconnu. Certes toujours aussi violent et abrupt dans ses jugements. Mais celui qui fut sans nul doute le plus grand polémiste des « années noires » apparaît, au delà même de tout réflexe de défense, comme foncièrement obsédé par des problèmes artistiques.
Toujours haï de ses ennemis et souvent critiqué par ses amis, c'est d'abord un écrivain et même un grand écrivain, auteur de deux chefs-d'œuvre aussi incontestables que Les Décombres et Les deux étendards, quoi que l'on pense de ses parti-pris politiques et religieux. Son savoir en peinture comme en musique était immense et il créa un genre nouveau : la critique cinématographique. En dépit de ses engagements et de ses foucades, il fut aussi, avec quelque huit mille articles à son actif, un prodigieux journaliste, lié à Je Suis Partout pour le meilleur et pour le pire.
Même si certains voudraient séparer son œuvre proprement littéraire des violentes prises de position que devait prendre le plus talentueux et le plus extrémiste des journalistes partisans de la collaboration avec l'Allemagne nationale-socialiste, on doit reconnaître que Lucien Rebatet est tout d'une pièce.
Après avoir été le pamphlétaire le plus en vue du clan des «ultras» pendant l'Occupation, il a cru que même ses adversaires rendraient un jour hommage à son talent littéraire, qu'il plaçait pour sa part très haut. Parti de rien, il se crut promis à tout et accueillit défaites et échecs avec une hargne grinçante, entrecoupée de fulgurantes trouvailles, qui font de ce romantique impénitent un classique de l'imprécation.
Fils du notaire de la bourgade, il naît le 15 novembre 1903 à Moras-en-Valloire, dans la Drôme. Il se sent d'emblée plus Dauphinois que Provençal, même si sa mère, née Tampucci, avait des ascendances poitevines, parisiennes et italiennes. Il se singularisera d'ailleurs par une horreur quasi physique de la province et de tout ce qui peut ressembler au penchant régionaliste, se moquant toujours des velléités autonomisantes des Félibres et autres Occitans.
Ses études chez les Pères Maristes et son service militaire dans un régiment d'infanterie lui laissent de solides notions de théologie et un goût prononcé pour le folklore militaire et toutes ses gaillardises.
Passionné de musique et de peinture
Etudiant à Lyon, dont il saura rendre toute la brumeuse atmosphère, puis à Paris, il ne vit que pour la musique et la peinture, dans une exaltation artistique qui évoque les engouements les plus passionnés de la jeunesse du siècle précédent. Employé d'assurances au plus bas salaire, il se soucie peu de ces années de misère, puisqu'il réside à Montparnasse, copinant avec les artistes les plus cosmopolites de ce qu'on appellera un jour « les Années folles ».
S'il lit L'Action Française, ce n'est pas tellement qu'il partage les idées de Maurras et de Daudet, c'est qu'il estime ce quotidien monarchiste le seul journal bien écrit. Il rejoint pourtant cette équipe et va tenir la rubrique des concerts, avant de prendre, sous le nom de François Vinneuil, la critique cinématographique.
Il se lie dès le début des années trente avec les jeunes royalistes de sa génération, comme Brasillach ou Maulnier, et va devenir un des piliers de l'hebdomadaire Je Suis Partout, que dirige alors Pierre Gaxotte, futur académicien.
Cet itinéraire sera évoqué d'une manière fort alerte dans Les Décombres, contrepoint tonitruant à l'aimable Notre Avant-Guerre de son ami Brasillach.
De ce torrent de près de sept cents pages, il ressort certes plus une attitude que des idées. Rebatet a écrit quelque part qu'il n'est pas de problème qui ne puisse se régler avec un caporal et quatre hommes ...
Derrière cette boutade, on découvre un fascisme élémentaire et caricatural, un fascisme tel que le voient les antifascistes, fort éloigné de la construction maurrassienne qui devait vite paraître bien trop intellectuelle à quelques jeunes gens impatients.
La défaite, vécue au cours d'une courtelinesque expérience militaire le trouve bien décidé à jouer un rôle à sa mesure dans le Paris de l'Occupation, où reparaît Je Suis Partout, en mars 1941. L'hebdomadaire, qui tirait à 50 000 exemplaires avant la guerre, connaît un incroyable succès et va atteindre les 300 000 en 1943, parvenant à naviguer entre Jacques Doriot et Marcel Déat sans être inféodé directement à aucun parti et se contentant de devenir, au fil des semaines, l'organe agressif du fascisme français le plus extrême.
La parution des Décombres, chez Denoël en juillet 1942 est un prodigieux succès de librairie, le plus grand peut-être de la guerre, avec ses cent mille exemplaires en quelques jours, malgré la crise du papier. Rebatet va vite devenir prisonnier de son personnage de vedette polilico-littéraire du petit monde collaborateur. Avec Cousteau, Laubraux, Lesca et quelques autres, il proclame qu'il s'agit de ne pas « se dégonfler », même si le communiqué militaire devient de jour en jour plus favorable aux Alliés.
Tout cela ne peut que se terminer par l'exil en Allemagne, une condamnation à mort et plus de quatre mois aux chaînes, en attendant chaque matin le poteau et ses douze fusils. Ce sera la grâce et le bagne de Clairvaux.
Comparé à Stendhal
Rebatet est libéré en juillet 1952, après plus de sept ans de prison. Depuis longtemps, il travaille à un énorme roman, qu'il nomme d'abord Ni Dieu, ni Diable, puis La Théologie lyonnaise, avant de lui donner son titre définitif : Les Deux Etendards.
Le livre paraît au début de l'année 1952, peu avant sa libération. C'est, une fois encore, une œuvre «colossale», en deux tomes d'un demi-millier de pages chacun. Si l'on y rencontre les trois personnages de tout drame amoureux, on constate vite que tout l'intérêt de l'entreprise se situe sur un plan plus religieux que romanesque.
Roman-thèse de l'antichristianisme le plus virulent, il a du moins le mérite essentiel de poser les vrais problèmes des fins dernières et de la foi. Le livre aura ses admirateurs, fanatiques, qui se laisseront emporter par une démarche allègre qui gomme les inévitables longueurs de cette confrontation, passant de l'inquiétude spirituelle à des élans charnels d'une verdeur peu commune. Certains tiennent ce livre pour le plus grand roman du siècle et crient au Stendhal comme on crie au génie.
Cet auteur, sur lequel on ne peut plus faire tout à fait silence, publie encore un bref roman, Les Epis mûrs, et une monumentale Histoire de la Musique. Il garde dans ses tiroirs d'énormes manuscrits qui ont pour titre Margot l'enragée et La Lutte finale, inachevés et sans doute inachevables. Il a naguère rédigé plusieurs centaines de pages qui seraient une suite des Décombres et tenu un Journal, de sa sortie de prison à sa mort, le 24 août 1972, dans son village natal.
« Vingt ans de choses vues » !
Sont-elles publiables ? Certains l'espèrent. Beaucoup l'attendent. Quelques-uns le redoutent ; Mais il faut encore patienter pour savoir si le Rebatet de la paix sera aussi scandaleusement insolite et insolent que le Rebatet de la guerre.
Jean Mabire National Hebdo du 4 au 10 février 1993
Lucien Rebatet ; Lettres de prison, 1945-1952, adressées à Roland Cailleux. Edition établie par Rémy Perrin, 286 pages. Le Dilettante.