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La bibliothèque de Francis Bergeron

Berrichon d'origine et de cœur, âgé de 35 ans, plusieurs fois candidat malheureux à diverses élections sous une étiquette qui nous est chère, Francis Bergeron collabore  depuis une dizaine d'années à divers journaux et revues de droite. Il est en particulier rédacteur du quotidien Présent depuis son numéro 0. Après quelques   pérégrinations qui ont conduit du côté de l'URSS, puis du Liban, il s'est spécialisé dans les questions de politique étrangère.
Il est l'auteur ou le co-auteur (avec notre collaborateur Alain Sanders ou avec Philippe Vilgier) d'une dizaine de livres. Citons en particulier l’album « Les droites dans la rue : nationaux et nationalistes sous la IIIe République » (1985) « De Le Pen à Le Pen nationaux et nationalistes sous la Ve République » (1986), « Le goulag avant le goulag » (1987), « Les héros de l’Alcazar » (1987), « Paris by right : guide de l'homme de droite à Paris » (1987), « Le Pen : le livre blanc d'un phénomène » (1988).

Ma bibliothèque est à double fond. Je m'explique : il y a les livres « présentables », ou supposés tels. Ils forment les rangs de devant. Et puis, il y a les autres, ceux que les fréquentations politiques de ma très chère épouse m'obligent à cacher.
Car, voyez-vous, ma femme est giscardienne, ou plus précisément léotardienne, tendance Malhuret (sic !) Ce n'est pas une foucade, un simple gag, une plaisanterie de bistrot.
Ma bibliothèque - notre bibliothèque - est le fruit d'un savant compromis. Les sept à huit mille volumes sont rangés sur deux épaisseurs.
Il y a la partie visible et la partie invisible. Dans la partie visible, figurent les rayons chargés d'ouvrages sur le monde communiste. À côté de Soljénitsyne, Glucksmann, Annie Kriegel, Patrick Wajman, Jean-Marie Benoist... il y a de nombreux volumes, plus rares, parus avant guerre, sur le goulag, les famines en Ukraine, les persécutions religieuses ou ethniques. Dès 1918, les occidentaux pouvaient tout savoir sur ce qui se passait réellement en URSS, et des témoignages comme ceux de Joseph Douillet « Moscou sans voiles » (1928) ou de Serge de Chessin « L’apocalypse russe » (1921) disaient déjà l'essentiel. Je possède ainsi plusieurs centaines de livres et de brochures, parus avant 1940, sur la réalité soviétique. Dans les années vingt et trente, les associations qui ont beaucoup publié militaient activement pour la libération de la Russie. Elles avaient pour nom ; Les amis de la Russie nationale, l'Entente internationale contre la IIIe Internationale, Pro Deo, etc. Elles expliquaient déjà que l'avenir de l'Europe était étroitement lié au devenir de la Russie soviétisée - ce qui n'était pas si mal vu pour l'époque - alors que le pacte germano-soviétique, Yalta et les euromissiles étaient encore à venir !
Une mention particulière doit être faite pour le témoignage de Joseph Douillet : « Moscou sans voiles ». Cet ancien consul belge à Rostov-sur-le-Don avait été en poste avant et après la révolution bolchevique. Pour lui, aucun doute : la Russie des tsars était infiniment plus libre et plus développée que la « Russie nouvelle ». Joseph Douillet finira d'ailleurs par être interné dans les geôles soviétiques.
Il est amusant de savoir que c'est ce témoignage de Joseph Douillet qui a inspiré le dessinateur Hergé pour son premier album « Tintin au pays des soviets ».
Les grandes BD de la Belle époque
Une autre partie visible de ma bibliothèque est constituée précisément par les livres pour enfants. Livres du début du siècle, d'abord : beaux livres à la couverture polychrome, reliés de percaline rouge, magnifiquement illustrés : Jules Verne, Paul d'Ivoi, Hansi, Job, le colonel Danrit, des illustrateurs et des auteurs dont les noms ont enchanté l’enfance de nos grands-parents.
Au rayon des livres  pour enfants, mentionnons aussi un important rayon de bandes dessinées (un millier d’albums), Mais attention : rien de ces productions modernes, au dessin hideux, qui mélangent sans remords le cochon et le sanguinolent. Uniquement de la ligne claire, de l'école d’Hergé, dans leur édition d'origine : Hergé lui même (près d'une centaine d'albums Tintin en noir et blanc et en couleur), Jacobs (Blake et Mortimer) dans la célèbre collection du Lombard à dos dit « peau d’ours » pour les connaisseurs - Martin (Alix, Lefranc), Cuvelier (Corentin) et tous ces héros qui ont bercé l'enfance de ceux de ma génération : Astérix, jusqu'à la mort de Gosciny, Bob et Bobette, Fripounet et Marisette, Oscar et Isidore, Blueberry, Buck Danny, la Patrouille des Castors, tous les héros des journaux Tintin, Spirou, Cœurs Vaillants - Bob Morane, la collection des Signes de Piste, les aventures de Biggles, ne sont plus du domaine de la bande dessinée, même si les couvertures de ces livres sont souvent superbement illustrées. On pense d'abord, bien entendu, aux dessins de Pierre Joubert - mais ce sont des livres,de l'adolescence qui n'ont pas pris une ride, et qui méritent de figurer dans toute bonne bibliothèque, de même que certains classiques du roman policier (Conan Doyle, Maurice Leblanc ou Nestor Burma).
Pour en finir avec la partie visible de ma bibliothèque, je dois avouer le faible nombre d'ouvrages dits de littérature - quelques Musset, Stendhal, Péguy, Flaubert, etc. sans ordre, au hasard des achats, mais toujours dans des emboîtages ou des reliures de qualité. Des auteurs latins et grecs dans la célébrissime collection Budé. Des livres régionalistes sur le Berry. Mais peu de romans en fin de compte. Ceux des amis, plus Marcel Aymé et Jacques Perret. C'est suffisant pour satisfaire un appétit qui, chez moi, est peu développé.
Déplaçons maintenant ces bandes dessinées, ces romans et ces livres antisoviétiques, et découvrons les rangées d'ouvrages habituellement cachés. Voici mon « enfer », ces livres maudits qui ne doivent jamais voir la lumière du jour.
En cet enfer-là….
De quoi s'agit-il ? D'ouvrages politiques, parus sous la IIIe République ou pendant l'Occupation. Ouvrages rares, écrits le plus souvent par des auteurs maudits. Quelques auteurs pioches au hasard : Toussenel, Lucien Pemjean, Jules Guérin, Dutrait-Cruzon, Drumont, Brasillach, Drieu ou Rebatet, pour citer des noms plus connus, Ploncard et Coston (déjà !) De livres et de brochures édités par les ligues antimaçonniques, le Grand Occident, l'Action française, le PPF, les Francistes et toutes sortes d'autres ligues et partis d'avant 14, d'avant 40 ou les années d'Occupation, aux appellations qui sonnent bien à l'oreille.
Ce n'est pas que ces ouvrages conservent un quelconque intérêt politique. Ils ont essentiellement valeur historique. Mais surtout, ils gardent toute la saveur, la verve, la rumeur des combats menés par les droites d'autrefois.
Ce sont des milliers de destins individuels et collectifs qui sont ainsi ressuscites, l'espace d'une lecture : Mores, l'aventurier tricolore, Déroulède, Maurras, le gros Daudet, les Cagoulards, le parfumeur Coty, l'instable Valois, Rochefort et Xavier Vallat, et tant d'autres dont les noms me viennent à l'esprit en se bousculant.
Un grouillement d'humanité, de personnages grands et petits, motivés tous par une passion - parfois exprimée de façon totalement contradictoire - une passion pour la France et les Français.
Tous ces ouvrages ne supportent certes pas la relecture, cinquante ou cent ans après leur parution. Mais ils ont tout de même pour mérite de montrer que, par-delà les générations, l'« homo civicus», « l’homo politicus » reste confronté aux mêmes préoccupations, et finalement, au même enjeu essentiel : cette défense toujours recommencée d'une identité nationale, condition de notre survie collective dans l'espace et dans l'Histoire.
National Hebdo du 28 avril au 4 mai 1988

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