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02/07/2017

Pour une renaissance de la droite

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Entretien avec Guillaume Bernard

La droite parlementaire est en piteux état... A-t-elle des chances de s'en sortir ?

La droite modérée éliminée du second tour d'une présidentielle, cela n'était jamais arrivé depuis le début de la Cinquième République. Elle va donc essayer de constituer un groupe parlementaire, le plus puissant possible. Mais elle aura du mal à gagner les Législatives, car, profondément divisée, elle souffre d'une double distorsion : la distorsion entre les caciques et les électeurs d'abord seuls 50 % des électeurs de François Fillon ont voté En Marche. 25 % ont voté blanc et 25 % pour Marine Le Pen, malgré les consignes de tous les hommes d'appareil à commencer par Fillon lui-même on s'en souvient. François Baroin nous avait annoncé sa volonté d'une cohabitation entre la droite modérée et le mouvement En Marche. Mais ce n'est pas de cohabitation qu'il faut parler, c'est d'une terrible proximité idéologique, d'une convergence sur un programme libéral.

Pourtant une grande partie de l'électorat de Fillon n'est pas libérale...

L'électorat de Fillon est un électoral conservateur. Mais on a longtemps entretenu l'idée que libéral et conservateur, cela allait ensemble. On est en train de se rendre compte que ce n'est pas du tout la même chose. Le libéralisme reprend sa place à gauche de l'échiquier politique. Cette divergence idéologique pourrait recouper la divergence stratégique que je viens de signaler entre droite d'en haut et droite d'en bas. La base, le peuple de droite n'est pas libéral. On peut imaginer que quelques élus, proches de leur base, puissent faire sécession à droite et peut-être même, lorsqu'Emmanuel Macron aura vampirisé ce qui reste des LR, que quelques dissidents en viennent à créer leur groupe à l’Assemblée nationale. Ni Fillon ni Marine Le Pen n'ont compris l'unité du mouvement conservateur qu'ils ont incarné chacun pour le meilleur ou pour le pire. Il est un fait que cette droite conservatrice n'a d'avenir qu'en construisant des ponts avec le Front national.

Est-ce qu'une crise n'est pas en gestation au FN justement ?

Le FN n'est pas en échec dans l'absolu. On peut même dire qu'il a progressé comme jamais. Mais il est resté très en dessous de ce que les sondages avaient estimé. La prestation de Marine Le Pen, lors du débat contradictoire avec Emmanuel Macron, n'y est pas étrangère. On peut dire qu'elle a fait ce soir-là une contre-performance. Mais cela resterait purement circonstanciel, si la question plus fondamentale de la stratégie Philippot (qui représente la ligne de Marine Le Pen) n'était pas mise en cause par ce relatif échec électoral. L'idée que l'on pourrait retrouver, sous les couleurs du Front national, la majorité anti-européenne qui s'était dégagée au référendum de 2005, ne s'est pas vérifiée. Là encore, il faut attendre les résultats électoraux, savoir si le Front national peut obtenir quinze députés et créer un groupe parlementaire. S'il n'y parvenait pas, Philippot serait vraiment en danger. Marine Le Pen, quant à elle, reste protégée par le côté dynastique du Front national et aussi sans doute parce que l'on ne voit pas bien par qui la remplacer.
Vous appelez de vos vœux la constitution d'un nouveau parti de droite ?

Il faudrait créer quelque chose entre des dissidents de LR et les insoumis du FN. Mais une nouvelle force politique ne pourrait émerger qu'à deux conditions : il faudrait que convergent des forces militantes des deux rives et il faudrait que cette force nouvelle ait une véritable conscience des enjeux doctrinaux de la politique aujourd'hui, il s’agit de rejeter le libéralisme comme idéologie individualiste et subjectiviste, non pas pour lui opposer un socialisme étatique, mais quelque chose comme un nouveau subsidiarisme, si ce terme, issu du « principe de subsidiarité »(1) est exact. On pourrait aussi parler d'écologie humaine, en faisant attention de ne pas tout centrer sur l'homme et d'insister sur un ordre des choses objectif, sur une sociabilité naturelle qui a ses lois contre lesquelles l'individu ne peut rien.

Comment réaliser ce nouveau parti ?

Il faudrait plus modestement d'abord une réflexion sur le programme que porterait ce nouveau parti. Il s'agit de développer au préalable une conscience des enjeux idéologiques, qui pourrait prendre la tonne d'un programme commun. D'un point de vue pragmatique, il suffît de regarder les points de convergences entre les électeurs l'immigration l’insécurité, la liberté et la qualité scolaire, la définition des traditions sociales, la baisse des charges sur les familles et les entreprises. Au lieu de demander à cor et à cris une sortie de l'euro qui paraît bien aléatoire concrètement, il faut sur ces cinq points créer une nouvelle majorité de droite, car sur ces cinq points la droite est majoritaire dans le pays. Bien entendu, derrière tout cela, il faudrait exalter une pensée de la sociabilité naturelle, qui renvoie ultimement à Aristote et saint Thomas d'Aquin. Je veux dire nous ne devons pas nous contenter de faire du négatif, il ne faut pas s'en tenir à la critique, à la déploration, au déclinisme. Il y a vraiment quelque chose de nouveau à apporter à la France, qui ne tient pas à un ensemble de mesures administratives, mais qui constitue un esprit différent. Il est vrai que les générations plus âgées pourraient avoir une sorte de hantise à faire ce travail de renouvellement, mais les jeunes générations, au contraire en sont très demandeuses. Elles veulent savoir pourquoi elles se battent.

Au fond, vous êtes en train de souligner la nécessité d'un travail en amont de l'action politique elle-même. Vous en appelez aux intellectuels de droite ?

Le problème des intellectuels de droite, c'est un certain orgueil personnel, qui fait que chacun croit avoir raison de façon personnelle. Les dissensions entre intellectuels paralyseraient l'action, si on leur donnait trop de place. Évidemment, comme l'a fait Max Weber, on distingue toujours entre le savant et le politique. Les intellectuels ne sont pas forcément taillés pour la mise en oeuvre d'un programme. Mais à ce stade, étant donné l'échec de François Fillon et de Marine Le Pen, pour des raisons différentes, il est urgent de réfléchir et on n'en fera pas l'économie. La renaissance de la droite ne peut pas se contenter d'un pur pragmatisme politique, n faut désormais que les hommes politiques qui s'engagent dans cette recomposition ne soient pas de purs techniciens, qu'ils soient aussi des hommes cultivés, selon l'idéal platonicien du philosophe roi, avec une connaissance et une vision de l'histoire.

C'est en quelque sorte le portrait-robot d'Emmanuel Macron...

Je rejette absolument le libéralisme de Macron. Sa vision est celle d'un corps social pour lequel les seuls vrais intérêts sont matériels , c'est un homme de gauche, qui a réussi à réunifier le libéralisme économique et le libertarisme sociétal. Mais je reconnais que son succès actuel vient aussi de la « vision optimiste » qu'il a voulu donner et du discours qu'il tient, en tant qu'homme cultivé, qui tranche avec les recettes technocratiques de certains de ses concurrents.

Vous reprochez à Marine Le Pen de ne pas avoir cette dimension supérieure ?

Le problème de Marine Le Pen, avant tout, c'est son matérialisme. Elle aussi, ce qui l'intéresse, c'est de se battre pour le pouvoir d'achat des Français, dans une perspective « tout économique ». Le combat de la droite n'est pas là. C'est un combat noble, pour l'avenir, pour les générations futures. C'est un combat pour la défense du plus faible, c'est-à-dire aussi bien pour les classes populaires déracinées que pour les enfants à naître. Parmi les dimensions que l'on oublie, je pense aussi à l'écologie. Voilà un combat qui est essentiellement de droite. L'appropriation de l'écologie par l'extrême gauche est un hold-up intellectuel et politique qui doit cesser.

Vous avez fait passer dans le public l'expression d'Albert Thibaudet sur le mouvement sinistrogyre des idées. Ce critique des années 30 voyait une sorte de gauchisation fatale des idées en France. Mais vous avez parié, vous, pour aujourd'hui, d'un mouvement dextrogyre. Où voyez-vous ce mouvement vers la droite aujourd'hui ?

Le mouvement dextrogyre se traduit d'abord par un glissement des idées qui avaient niché à droite vers la gauche, dont au fond ces idées étaient issues. La droite avait admis toutes sortes d'idées de gauche depuis un siècle. Elle est en train, dans la douleur, de retrouver son identité de droite, elle s'affermit sur ses propres idées. Beaucoup de Français aujourd'hui sont classiques, beaucoup reviennent à des idées d'ordre naturel et d'ordre social, sans en avoir une conscience aiguë. On se remet à défendre l'ordre social comme existant en soi contre le multiculturalisme. On défend l'Europe comme espace de civilisation contre l'européisme. On défend la famille traditionnelle contre le nomadisme individualiste. On défend le respect de l'environnement et de la nature... Mais il y a un travail d'éclaircissement, j'allais dire un travail de réétiquetage à faire dans la confusion ambiante.

Propos recueillis par l'abbé G. de Tanoüarn monde&vie 8 juin 2017

1) Le principe de subsidiarité, développé par le pape Pie XI dans l'encyclique Quadragesimo anno (1931) est le principe selon lequel les corps sociaux doivent pouvoir être autonomes dans tout ce qu'ils peuvent faire par eux-mêmes.

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