Un sacrilège anarchiste dans le temple du capitalisme
Ce 5 mars, vers 14 h 30, Charles Gallo, âgé de 27 ans, franchit les portes du palais Brongniart, un bâtiment dont la construction avait été ordonnée par Napoléon en 1806 et achevée sous Charles X en 1826. Siège de la Bourse de Paris, le palais est alors un lieu d’effervescence permanente où se croisent agents de change, courtiers et investisseurs dans un ballet incessant de transactions en tout genre. Pour Gallo, ce décor résume tout ce qu’il abhorre : la domination de l’argent et une société fondée sur la propriété.
Fraîchement arrivé de Nancy, où il avait fondé un petit cercle anarchiste après avoir purgé cinq années de prison pour fabrication de fausse monnaie, il avait d’abord envisagé d’autres cibles symboliques, notamment l’Assemblée nationale. Finalement, il choisit la Bourse, symbole direct du capitalisme qu’il entend frapper. À l’intérieur du bâtiment, armé d’un revolver et porteur d’un petit flacon rempli d’acide prussique, qu’il imagine pouvoir provoquer un effet meurtrier, il gravit les galeries dominant la corbeille et observe la foule des agents et des courtiers affairés.
Soudainement, il jette son flacon en direction de la foule. La bouteille se brise alors au sol mais, curieusement et heureusement, aucune explosion ne se déclenche : seule une forte odeur d’amande amère se répand dans la salle. Cette émanation suffit néanmoins à susciter la panique. Profitant de la confusion, Gallo sort son revolver et tire en direction de la foule située en contrebas. Deux coups de feu partent d’abord, sans atteindre leur cible, puis trois autres dans diverses directions. Un homme est néanmoins touché à la jambe après qu’une balle a ricoché. Rapidement alertée, la police intervient, maîtrise l’assaillant et l’empêche de prendre la fuite. L’attentat a ainsi échoué, mais le symbole est frappant : la Bourse de Paris, le cœur du système économique, vient d’être attaquée.
Le profil déterminé d’un anarchiste
Bien qu’il tente d’induire les enquêteurs en erreur en se présentant sous le nom de Petrovitch, l’auteur de l’attentat est rapidement identifié par la police. Né dans le Morbihan en 1859 et abandonné dès l’enfance, Gallo affronte l’existence avec adversité. Malgré cela, il tente de se lancer dans les études, mais en vain. Ses échecs successifs nourrissent alors en lui un profond ressentiment envers une société qu’il juge responsable de ses malheurs. Ce sentiment d’injustice l’entraîne ainsi progressivement vers les milieux anarchistes.
Lors de son procès, ouvert en juin 1886, Gallo ne manifeste aucun remords. Il transforme l’audience en tribune politique et lance, à plusieurs reprises, des cris de défi : « Vive la révolution sociale ! » « Vive l’anarchie ! » « Mort à la magistrature bourgeoise ! » « Vive la dynamite ! » Les juges se montrent inflexibles et le condamnent à vingt ans de travaux forcés, assortis de la déportation au bagne de Nouvelle-Calédonie. Là-bas, à l’autre bout du monde, son rejet de toute autorité ne faiblit pas. Peu après son arrivée, il agresse un surveillant pénitentiaire en lui plantant une pioche dans le ventre, acte pour lequel il est grièvement blessé à la tête lors de son interpellation. Rejugé, il est condamné, cette fois, à la réclusion à perpétuité. Il meurt en 1923 après avoir passé des décennies à revendiquer inlassablement son engagement anarchiste, idéologie au nom de laquelle il avait sacrifié son existence.
La propagande par le fait
L’attentat de la Bourse s’inscrit alors dans une phase de radicalisation d’une partie du mouvement anarchiste européen, marquée par la stratégie dite de la « propagande par le fait ». Élaborée dans les années 1880, cette doctrine repose sur l’idée que des actions spectaculaires et violentes peuvent, à elles seules, éveiller la conscience des masses et déclencher une nouvelle révolution. En France, cette orientation radicale s’enracine largement dans le traumatisme de la répression de la Commune de Paris en 1871, dont l’écrasement sanglant a laissé une génération de militants avides de se venger et de réussir à changer la société.
Cependant, Charles Gallo ne fut pas l’initiateur de cette mouvance violente dans l’Hexagone, rôle qui revient plutôt à l’attentat de Saint-Germain-en-Laye, en 1881, contre la statue de Thiers, mais il en constitue l’un des premiers relais. Son geste s’inscrit ainsi dans une séquence plus large de radicalisation de l’anarchisme français qui, au cours des années 1880 et 1890, voit apparaître d’autres figures comme Ravachol, auteur de plusieurs attentats à l’explosif en 1892, Auguste Vaillant, qui lance une bombe dans l’enceinte de la Chambre des députés en 1893, ou encore Sante Geronimo Caserio, assassin du président de la République Sadi Carnot en 1894, à Lyon.
À travers l’attentat de la Bourse, la France découvre ainsi l’une des premières expressions modernes d’une violence politique explicitement revendiquée par l’extrême gauche. Les lois dites scélérates de 1893 et 1894, adoptées afin de réprimer la propagande anarchiste et de renforcer les moyens de poursuite et de surveillance, témoignent de l’ampleur de l’inquiétude provoquée par cette vague d’attentats et de la volonté de l’État de vouloir stopper durement, à cette époque, cette menace terroriste.