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De sang et d’or. Claude Fuilla, médecin du SAMU : « Le 15 est devenu le dépotoir de la médecine » [Interview]

Anesthésiste-réanimateur de profession, spécialiste de médecine d’urgence pré-hospitalière, le docteur Claude Fuilla a consacré plus de quarante années à arracher des vies à la mort. Vingt ans au sein de la prestigieuse Brigade de sapeurs-pompiers de Paris, des missions à l’étranger dans les pires zones de chaos — Arménie après le séisme de 1988, Haïti après celui de 2010, Afghanistan en pleine guerre comme médecin-chef de l’hôpital médico-chirurgical de Kaboul pour l’OTAN —, et trente-deux plans rouges déployés sur certaines des plus grandes catastrophes du dernier demi-siècle.

Catastrophe ferroviaire de la gare de Lyon en juin 1988, prise d’otages de la maternelle de Neuilly en 1993, mort de la princesse de Galles en 1997, incendie de la rue de Provence en 2005, sauvetage miraculeux de la jeune Darlène extraite quinze jours après le tremblement de terre haïtien : Claude Fuilla a été le témoin et l’acteur d’événements qui ont marqué la mémoire collective. Aujourd’hui régulateur du SAMU 47 à Agen, après avoir longtemps refusé d’écrire son autobiographie, il publie aux éditions Mareuil De sang et d’or — Quand l’urgence est une vie, un récit qui dépasse le sensationnel pour offrir une méditation profonde sur l’humanité au cœur du drame.

Il y évoque aussi sans détour l’état préoccupant du système de santé français, dénonçant un SAMU devenu « le dépotoir de la médecine » et appelant à un véritable plan Marshall pour la santé, particulièrement urgent dans les territoires ruraux abandonnés par les pouvoirs publics — Bretagne intérieure comprise. Il a accordé à Breizh-Info un entretien dense et lumineux, où le poids du sang n’éteint jamais l’éclat de l’or.

Breizh-info.com : Vous avez longtemps refusé d’écrire votre autobiographie. Quel a finalement été le déclic qui vous a poussé à coucher sur le papier ces quarante années d’urgences extrêmes, et pour qui ce livre est-il avant tout destiné ? :

Claude Fuilla : Je ne voulais pas écrire d’autobiographie craignant que cet écrit ne soit trop autocentré, mais les jeunes médecins que j’ai côtoyés ces dernières années m’ont poussé à partager mes nombreuses expériences professionnelles, ces interventions « de tous les jours » et d’autres qui restent imprégnés dans la mémoire collective, tels la catastrophe de la gare de Lyon en 1988, la prise d’otages de la maternelle de Neuilly en 1993, la mort de la princesse de Galles en 1997 et l’incendie de la rue de Provence en 2005.

Ainsi, avant que mes souvenirs ne s’effacent, j’ai voulu rendre hommage à tous ceux et à toutes celles qui m’ont rendu plus fort et plus humain. Progressivement, à la chance d’avoir vécu des moments intenses, s’est ajoutée le plaisir de les écrire. J’ai voulu par cet ouvrage être un passeur de mémoire et un livreur d’émotion.

Breizh-info.com : Le titre De sang et d’or est saisissant. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’il recouvre exactement, et notamment cette idée que vous avez trouvée, au cœur même des pires drames, une forme d’or — celui de l’humanité, de la solidarité, du dévouement ?

Claude Fuilla : Ma vie professionnelle de réanimateur pré-hospitalier a été jonchée de drames, de pleurs et de souffrance. Quand on pénètre chez les gens, la douleur la détresse et la mort a un visage, celui de l’intimité. Plus de huit cents décès ont jonchés ma vie professionnelle, cette vie fut une vie de sang.

Mais ma vie professionnelle, ce furent non seulement des rencontres, mais aussi du partage dans un métier où la notion d’équipe est une force, où la fierté a constamment côtoyé l’humilité.

La pierre angulaire de ma vie professionnelle, ce fut la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris. Cette magnifique unité, fut une relique dans le tabernacle de mes souvenirs. Il n’y a pas plus altruiste au monde que l’admirable devise de la BSPP : « Sauver ou Périr ». L’énoncé, au début de chaque semaine, de la liste des morts au feu force l’identité de ce sublime groupe. On ne peut comprendre pleinement la solidité, l’engagement, le professionnalisme et la fraternité d’armes de cette institution que lorsqu’on la quitte. Alors prend tout son sens l’adage « Il fait froid dehors ». Cette vie professionnelle fut une vie en or.

Les drames que j’ai vécus m’ont poussé à vivre pleinement la vie, mêlant ontologiquement la mort et l’amour m’offrant aussi une vie personnelle en or.

Enfin, je suis d’origine catalane et fier de mes couleurs de sang et d’or.

Breizh-info.com : Vous avez participé à 32 plans rouges et vécu de l’intérieur certains des drames les plus marquants de l’histoire récente : Arménie 1988, gare de Lyon, prise d’otages de Neuilly, mort de Lady Diana, séisme d’Haïti, Kaboul… Parmi toutes ces interventions, laquelle vous a le plus profondément marqué humainement, et pourquoi ?

Claude Fuilla : Il est très difficile de hiérarchiser le ressenti de ces émotions qui s’étalent sur plus de 43 ans. Mais l’une de ces interventions est particulièrement porteuse d’espoir, c’est le sauvetage le 27 janvier 2010 de la jeune Darlène extraite des décombres 15 jours après le tremblement de terre d’Haïti. Comprenant l’extraordinaire de la situation, les reporters de tous les continents se sont précipités vers nous et veulent absolument notre témoignage, mais nous n’avons envie que d’une chose, c’est de rester entre nous en communion et d’essuyer nos larmes de bonheur.

Breizh-info.com : L’épisode de la catastrophe ferroviaire de la gare de Lyon en 1988 est central dans votre récit, notamment à travers la figure du conducteur André Tanguy, qui a sacrifié sa vie pour sauver ses passagers. Que vous ont enseigné, durant toute votre carrière, ces gestes anonymes de courage absolu ?

Claude Fuilla : Même si la vie est rythmée par des souffrances et peut être tragique, et qu’elle aboutit inexorablement à la mort, elle reste surtout une source inépuisable de surprises et de plaisir. Ainsi dans un monde devenant de moins en moins altruiste, le sacrifice d’André Tanguy le 27 juin 1988 comme celui d’Arnaud Beltrame le 24 mars 2018 nous redonnent foi en l’Humanité.

Breizh-info.com : Le sauvetage de Darlène, ensevelie quinze jours sous les décombres lors du séisme d’Haïti en 2010, tient presque du miracle. Comment vit-on, en tant que médecin, ce type de moment où tout semblait perdu et où la vie l’emporte malgré tout ?

Claude Fuilla : Dans un premier temps, celui de l’extraction, nos gestes sont obnubilés par l’excellence inhibant notre réflexion. Lorsque l’ambulance part avec la jeune Darlène vers l’hôpital de campagne de la sécurité civile française, deux sentiments s’entremêlent : celui pour le médecin de l’incompréhension de cette survie « hors norme », et celui pour l’Homme du bonheur d’être le témoin privilégié d’un « miracle ».

Breizh-info.com : Vous avez exercé dans des contextes extrêmement variés : Brigade des sapeurs-pompiers de Paris, hôpital de Percy, Conseiller général du directeur de la sécurité civile, médecin-chef de l’Hôpital Médico-Chirurgical de Kaboul pour l’OTAN. En quoi votre passage en Afghanistan a-t-il modifié votre regard sur la médecine d’urgence et sur la condition humaine ?

Claude Fuilla : Au-delà de l’exceptionnelle expérience humaine que représenta ce séjour à Kaboul, j’en suis reparti fier d’avoir dirigé, en situation de conflit, une équipe au professionnalisme sans faille. Cette mission, comme celle de mes prédécesseurs et successeurs, nous a permis d’apporter un peu d’humanité, certes temporaire, dans ce chaos afghan.

2011 fut l’année la plus meurtrière pour les troupes françaises en Afghanistan. L’équipe médico-chirurgicale du Xème mandat de l’Hôpital Médico-Chirurgical de l’OTAN à Kaboul a fait honneur au baron Pierre-François Percy en prenant en charge de très nombreux patients autochtones, en particulier dans le service de réanimation où les enfants ont représenté 80 % des hospitalisations

« Allez où la Patrie et l’Humanité vous appellent. Soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre et s’il le faut, imitez ceux de vos généreux compagnons qui, au même poste, sont morts martyrs de ce dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de Foi des hommes de notre État. » (baron Pierre-François Percy, chirurgien en chef de la Grande Armée, aux chirurgiens sous-aides, 1811).

Breizh-info.com : Vous écrivez que le véritable apprentissage du médecin face à la mort « n’est pas technique mais humain ». À une époque où la médecine se technicise à outrance, où l’intelligence artificielle s’invite jusque dans le diagnostic, comment former encore les jeunes médecins à cette dimension proprement humaine du soin ?

Claude Fuilla : J’ai toujours pensé que la médecine était un « Art dont la science médicale était l’outil principal ». L’arrivée de l’IA pour moi ne devrait pas changer cet axiome, mais la « science médicale » sera de ce fait plus performante grâce à l’IA. Ainsi, la sélection des médecins devrait être basée sur des critères d’empathie, ce que n’offrira pas l’IA, : « l’intelligence naturelle » autrement dit le bon sens. La formation devra bien sûr prendre en compte l’omniprésence de l’IA qui devra rester à sa place : un outil ultraperformant et non une fin en soi.

Breizh-info.com : Aujourd’hui régulateur du SAMU 47 à Agen, vous déclarez sans détour que « le 15 est devenu le dépotoir de la médecine ». Que faut-il y voir : un signe d’épuisement du système de santé français, un effet de société, ou les deux ? Et quelles seraient, selon vous, les réformes structurelles à engager d’urgence ?

Claude Fuilla : Depuis de trop nombreuses années, nos gouvernements successifs ont « pansé » la santé au lieu de la « penser ». Pour inverser cette catastrophe sanitaire, l’offre de soins nécessite un véritable plan Marshall de la santé avec une vision à long terme qui dépasse le temps d’une législature. La santé a besoin d’une politique au sens le plus noble, une politique ayant le sens de l’État et pas celui du tweet.

On doit repenser la formation des médecins certes d’un point de vue quantitatif mais aussi d’un point de vue qualitatif.

On doit repenser l’activité médicale en réseau de soins, ce serpent de mer depuis de trop nombreuses années, en impliquant les IPA (infirmier{e}s de pratique avancée) spécialisés, en particulier, dans les maladies chroniques (cardiologie, pneumologie, diabétologie, psychiatrie…), mais aussi les autres acteurs de la santé. Les initiatives locales permettront une généralisation salutaire.

Breizh-info.com :  Sur les questions de désertification médicale, particulièrement aiguës dans les territoires ruraux — en Bretagne intérieure comme en Lot-et-Garonne où vous exercez —, quelles solutions concrètes voyez-vous pour garantir que chaque Français, où qu’il habite, ait encore accès à une médecine d’urgence efficace et humaine ?

Claude Fuilla : Je pense que la solution passe par des centres de santé pluridisciplinaires où tout doit être fait pour débarrasser les praticiens et les autres professionnels de santé de charges administratives particulièrement contraignantes afin qu’ils se concentre sur l’essentiel : le soin au sens large du terme. Je ne suis pas contre l’activité libérale, mais je pense que des contrats pourrait garantir des revenus salariés en contrepartie d’une offre de soins plus performante, en particulier en ce qui concerne les médecins généralistes. Ainsi un centre avec sept médecins généralistes pourrait assurer, 365 jours par an, la présence in-situ de deux médecins en consultation de 7h à 23 h et d’un médecin en visite à domicile (particulièrement pour les personnes très âgés) de 8 h à 22 h, tout en leur garantissant une activité de 48 h par semaine et 8 semaines de congés par an à ces praticiens. Enfin pour optimiser les visites à domicile pourquoi ne pas utiliser un chauffeur spécifique, un pays qui atteint presque 3 millions de demandeurs d’emploi doit pouvoir trouver quelques adeptes d’une mission qui a du sens.

Breizh-info.com : Quarante ans de fréquentation quotidienne de la mort changent un homme. Quel message d’espérance — vous parlez de « résilience » et de « lumière au cœur du drame » — souhaitez-vous transmettre aujourd’hui aux jeunes médecins, mais aussi à tous les lecteurs qui traversent eux-mêmes des épreuves dans leur vie personnelle ?

Claude Fuilla : J’ai compris que la mort, qui fut ma compagne de voyage pendant plus de quatre décennies, est devenue la grande inconnue dès la fin du XXème siècle. Ainsi, obnubilé par la souffrance qu’engendre tout décès, quelles que soient les circonstances, l’Homme a oublié qu’elle était simplement et biologiquement naturelle. Alors, comme Camus, je vous amène à accepter ce processus naturel et construire au-delà de cette « absurdité ».

C’est pourquoi, dans les champs des possibles, on doit être guidé par des valeurs humanistes et savoir jouir des plaisirs que nous offre la vie. Ainsi la vie restera belle.

Pour mieux appréhender cela, je vous invite à lire « De sang et d’or – Quand l’urgence est une vie », ouvrage qui est un livre d’action, d’émotion et de réflexion (à commander ici)

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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