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Saul Alinsky, l’Art de la Guerre Civile ?

L’actualité politique et militante de ces derniers jours nous offre un spectacle dont les ficelles, bien que grossières, continuent de fonctionner à merveille auprès d’un public toujours prêt à s’émouvoir.

Ainsi en va-t-il des les récentes déclarations de Bally Bagayoko, le maire LFI de Saint-Denis qui, dans un grand élan d’exaltation dramatique, n’a pas hésité à agiter le spectre d’une « insurrection populaire » en cas de victoire du camp adverse à la prochaine élection présidentielle. Son discours se résume à une binarité agressive : « Soit c’est nous, soit c’est eux », en prenant bien soin de cibler personnellement et nommément ses adversaires désignés, d’Emmanuel Macron aux médias de Vincent Bolloré.

Presque au même moment, la presse se fait l’écho de la libération de militants de la « flottille pour Gaza », avec sur le papier des âmes pures sur des embarcations civiles tentant courageusement de forcer un blocus militaire et dans les faits, un objectif pas du tout logistique mais purement théâtral : provoquer sciemment une réaction musclée de l’armée régulière sur des civils afin de susciter l’indignation, jouer les martyrs et rallier l’opinion publique internationale à leur cause.

Un naïf pourrait croire à une effervescence spontanée de la gauche radicale et de l’activisme contemporain mais il n’en est rien.

Ces épisodes d’apparence distincte appliquent en réalité à la lettre (et sans la moindre imagination) une recette vieille de plus de 50 ans : qu’il s’agisse d’utiliser la menace terrifiante d’une guerre civile pour tétaniser l’opinion, de polariser le débat à l’extrême sur des personnes physiques, ou de pousser l’adversaire à la faute violente pour s’attirer la sympathie des foules, tout est déjà méthodiquement consigné dans le manuel d’un seul homme : Saul Alinsky.

De qui parle-t-on ?

Saul Alinski était un sociologue et écrivain américain considéré comme le père de l’organisation communautaire, c’est-à-dire l’organisation permettant de créer un contre-pouvoir collectif capable de bousculer les institutions et d’obtenir des changements concrets par le conflit et la négociation. Pour cela, il prône des tactiques créatives visant à déstabiliser l’adversaire en utilisant ses propres règles contre lui. Son travail a profondément marqué la gauche américaine et l’éducation populaire en Europe.

Ce qui est intéressant dans les tactiques d’Alinsky est qu’elles ont été conçues pour être employées même par des personnes sans grande intelligence, celles-là même qu’on voit répéter des slogans tout faits dans des manifestations et qui, lorsqu’on leur demande d’expliciter leur présence, bégayent des explications vasouillardes ou des lieux communs sans intérêt : elles n’ont pas de message propre, seulement un slogan mémorisé qu’elles ne peuvent ni expliquer ni développer.

Alinsky nous laisse quelques règles permettant d’organiser des mouvements et des organisations, 12 règles pour organiser une résistance. On retrouve de ce point de vue certains des préceptes de Sun Tzu (l’Art de la Guerre), adaptés à des communautés et des cadres civils.

RÈGLE N°1

Le pouvoir n’est pas seulement ce que l’on possède mais aussi ce que l’ennemi croit que l’on possède. Le pouvoir provient de deux sources principales : l’argent et les gens. Ceux qui « n’ont rien » doivent se forger un pouvoir à partir de chair et de sang. (Ce sont deux ressources dont on dispose en abondance. Le gouvernement et les entreprises ont toujours du mal à intéresser les gens et n’y parviennent généralement qu’à l’aide d’arguments économiques.)

RÈGLE N°2

Ne sortez jamais du domaine d’expertise de vos collaborateurs. Cela engendre la confusion, la peur et le repli sur soi. Se sentir en sécurité renforce la détermination de chacun. (Les organisations prises pour cible se demandent pourquoi les radicaux ne s’attaquent pas aux « vrais » problèmes. La raison est simple : ils évitent les sujets dont ils ne maîtrisent pas les tenants et aboutissants.)

RÈGLE N°3

Dans la mesure du possible, sortez du domaine d’expertise de l’adversaire. Cherchez des moyens d’accroître son sentiment d’insécurité, son anxiété et son incertitude. (Cela arrive tout le temps. Observez combien d’organisations attaquées sont prises au dépourvu par des arguments apparemment hors de propos auxquels elles sont ensuite contraintes de répondre.)

RÈGLE N°4

Obligez l’ennemi à respecter ses propres règles. Si la règle veut que chaque lettre reçoive une réponse, envoyez 30 000 lettres. Vous pouvez les anéantir ainsi, car personne ne peut respecter toutes ses propres règles. (C’est une règle sérieuse : la crédibilité et la réputation mêmes de l’entité assiégée sont en jeu car si les militants la surprennent en train de mentir ou de ne pas respecter ses engagements, ils peuvent continuer à aggraver les dégâts.)

RÈGLE N°5

Le ridicule est l’arme la plus redoutable dont dispose l’homme. Il n’y a aucun moyen de s’en défendre, c’est irrationnel, exaspérant mais c’est aussi un moyen de pression essentiel pour contraindre l’ennemi à faire des concessions. (Plutôt grossier, impoli et méchant, n’est-ce pas ? Ils cherchent à susciter la colère et la peur.)

RÈGLE N°6

Une bonne stratégie est celle que vos collaborateurs apprécient. Ils continueront à la mettre en œuvre sans qu’on ait besoin de les y pousser et reviendront pour en faire davantage. Ils s’investissent pleinement et iront même jusqu’à proposer de meilleures solutions. (En ce sens, les militants radicaux ne sont pas différents des autres êtres humains. Nous évitons tous les activités « peu agréables », mais nous nous réjouissons et prenons plaisir à celles qui fonctionnent et donnent des résultats.)

RÈGLE N°7

Une tactique qui s’éternise finit par devenir lassante. Ne tombez pas dans l’oubli. (Même les militants les plus radicaux finissent par se lasser. C’est pourquoi, pour maintenir leur enthousiasme et leur engagement, les organisateurs imaginent sans cesse de nouvelles tactiques.)

RÈGLE N°8

Maintenez la pression. Ne lâchez jamais prise. Continuez à essayer de nouvelles choses pour déstabiliser l’adversaire. Dès que celui-ci maîtrise une approche, frappez-le sur les flancs avec quelque chose de nouveau. (Attaquez, attaquez, attaquez de tous les côtés, sans jamais laisser à l’organisation en difficulté l’occasion de se reposer, de se regrouper, de se remettre et de revoir sa stratégie.)

RÈGLE N°9

La menace est généralement plus terrifiante que la réalité elle-même. L’imagination et l’ego peuvent imaginer bien plus de conséquences que n’importe quel militant. (La perception est la réalité, les grandes organisations préparent toujours le pire scénario possible, quelque chose qui est peut-être très loin des préoccupations des militants. Le résultat est que l’organisation va dépenser énormément de temps et d’énergie, créant dans son esprit collectif les conclusions les plus catastrophiques. Ces possibilités peuvent facilement empoisonner l’esprit et entraîner une démoralisation.)

RÈGLE N°10

Si l’on insiste suffisamment sur un aspect négatif, celui-ci finira par s’imposer et se transformer en aspect positif. La violence exercée par l’adversaire peut rallier l’opinion publique à votre cause, car celle-ci a tendance à prendre le parti des opprimés. (Les syndicats ont souvent utilisé cette tactique : les manifestations pacifiques (quoique bruyantes) menées à l’apogée des syndicats du début au milieu du XXe siècle ont suscité la colère des dirigeants, qui s’est souvent traduite par des actes de violence qui ont fini par rallier l’opinion publique à leur cause.)

RÈGLE N°11

Le prix d’une attaque réussie, c’est une alternative constructive. Ne laissez jamais l’ennemi marquer des points parce que vous êtes pris au dépourvu, sans solution au problème. (Vieux dicton : si vous ne faites pas partie de la solution, vous faites partie du problème. Les organisations militantes ont un programme, et leur stratégie consiste à se faire une place à la table des négociations, à obtenir une tribune pour exercer leur pouvoir. Elles doivent donc proposer une solution de compromis.)

RÈGLE N°12

Choisissez la cible, figez-la, personnalisez-la et polarisez-la. Coupez le réseau de soutien et isolez la cible de toute sympathie. Attaquez-vous aux personnes et non aux institutions ; les personnes sont plus vite touchées que les institutions. (C’est cruel, mais très efficace. Les critiques directes et personnalisées, ainsi que le ridicule, fonctionnent.)

Un arsenal psychologique

Ces règles peuvent être présentées comme un arsenal de guerre psychologique destiné à déstabiliser le statu quo par le conflit permanent. Pour quelqu’un qui est mort il y a un peu plus de 50 ans, on ne peut que noter que les tactiques proposées sont encore en application actuellement… Avec le défaut qu’elles poussent les actuels « pratiquants d’Alinsky » à ne pas voir au-delà des critiques virulentes et ne pas apporter des solutions effectivement opérationnelles aux problèmes sociaux actuels ; la règle 11 semble de nos jours trop souvent oubliée.

Cette incapacité à proposer en plus de critiquer est une des raisons de l’émergence de plus en plus évidente de solides mouvements populistes partout dans le monde occidental.

https://h16free.com/2026/05/15/84315-saul-alinsky-lart-de-la-guerre-civile

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