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La Révolution en question

Au grand fracas du bicentenaire, qui devait magnifier la gloire révolutionnaire, a succédé un certain silence. La Révolution ne ferait-elle plus recette ?
Réponse à travers la présentation de quelques ouvrages.
Mais, au fait, quelle révolution ? La lecture des Mémoires secrets de Bachaumont permet de cerner le malentendu initial qui jeta les Français dans une tourmente qu'ils n'avaient ni prévue, ni voulue. Bien connu des spécialistes de la fin du XVIIIe siècle, Bachaumont reste cependant un mystère. L'homme qui portait ce nom, proche des milieux parlementaires, à ce titre très remonté contre Louis XV qui avait renvoyé ces Messieurs de longue robe, était mort quand parurent sous son nom des écrits dont il ne pouvait être l'auteur, puisqu'il s'agissait d'annales retraçant les événements des douze mois écoulés, politiques, religieux, juridiques, économiques, scientifiques, littéraires, artistiques, musicaux, sans oublier scandales et faits divers.
Foyer d'opposition
Ce journal rétrospectif, parfois remarquablement informé, parfois moins s'agissant de la Cour car Bachaumont, ou plutôt l'équipe qui se cachait sous ce pseudonyme, n'y était pas introduit, constitua, entre 1762 et 1787, un foyer d'opposition, même après que Louis XVI, erreur incommensurable, eût rappelé les parlements. Foncièrement hostiles au catholicisme, voire athées pour certains rédacteurs, les Mémoires secrets étaient aussi, paradoxalement, ennemis jurés de Voltaire, coupable d'avoir dénoncé, avec les affaires Calas ou La Bare, les dérives des magistrats. Pendant vingt-cinq ans, ils déversèrent leur fiel contre la monarchie, sans comprendre qu'ils tomberaient avec elle. Quand ils cessèrent de paraître, à la veille de l'assemblée des notables, les collaborateurs s'imaginaient, en toute bonne foi, la Révolution faite ! Cet aveuglement, s'agissant de gens intelligents, cultivés, de jugement rassis, donne une idée de l'irresponsabilité des boutefeux.
Jean Sgard en présente des morceaux choisis, parce qu'il est impossible aujourd'hui d'en envisager la réédition intégrale. Il les a classés thématiquement, ce qui oblige à des va-et-vient pour redonner à l'ensemble sa cohésion chronologique. Principal défaut de ce travail utile.
Sgard s'arrête peu aux faits et gestes de la famille royale, que Bachaumont évoque d'abondance. Les Mémoires secrets ont pourtant contribué à caricaturer le roi, et surtout la reine. Le drame de Marie-Antoinette fut longtemps une affaire d'image et c'est de son entourage immédiat, du salon de Mesdames, filles de Louis XV, égéries du parti dévot, farouches opposantes à l'alliance autrichienne, que partirent les pires attaques, jusqu'aux accusations d'adultère et rumeurs de bâtardise des enfants royaux. La très jeune femme qu'était alors la reine ne mesura pas la portée d'attaques qui la blessaient sans qu'elle en comprît le sens politique. Dépopularisée, Marie-Antoinette ne sut pas reconquérir une opinion qui avait adhéré à la vision fantasmatique de l'Autrichienne, monstre criminel sur lequel se focalisaient les haines de la nation... Philippe Delorme le dit très bien dans sa biographie de la reine martyre, ouvrage récemment réédité qui parvient, tout en conservant ce qu'il faut d'indispensable empathie et de sens du drame, à renouveler un sujet mille fois traité.
Vocabulaire
La France de la Révolution d'Antoine de Baecque s'inscrit dans une collection de Dictionnaires de curiosités, au sens où l'honnête homme entendait ce mot. Il s'agit d'aborder des événements, personnages, usages, expressions méconnus du grand public et de l'historiographie mais révélateurs de l'ambiance d'une époque, de ses passions, de ses enthousiasmes et de ses peurs. Spécialiste de la caricature et du vocabulaire politiques, l'auteur fait la part belle au détournement de la langue française par les révolutionnaires, dans un étonnant prélude à la langue de bois moderne. Cet "abus des mots" en fait entrer certains dans l'usage courant, les substituant à d'autres pour des raisons idéologiques que nous avons oubliées : tel "se suicider" en place de "s'homicider" qui possédait une nuance morale liée à la condamnation du suicide par le catholicisme. Antoine de Baecque démontre qu'un excès de popularité peut se retourner contre son objet : en 1789, tout était "à la royale", jusqu'aux plats, ce qui contribua à désacraliser un roi qu'il ne convenait pas de mettre à toutes les sauces... Ce sont les ridicules, aberrations, monstruosités qu'il traque et dénonce. Lui reprochera-t-on de reléguer au rang de détail de la petite histoire les colonnes infernales et les noyades de Nantes dont il minimise l'horreur, d'affirmer que Robespierre ne porta point de culottes en peau humaine, sans nier que cette industrie effarante se pratiqua ? Non car ce qui importe, c'est de dire à temps et contretemps que la Révolution, ce fut aussi et d'abord cela.
Destins croisés
Évidence impensable à exprimer hors les milieux contre-révolutionnaires voilà quelques décennies. La réédition, pour le centenaire de la naissance de Robert Margerit en 1910, de sa tétralogie laconiquement titrée La Révolution le rappelle à bon escient. À travers les destins croisés de deux Limougeauds amoureux de la même jeune fille, l'un attiré par la politique, l'autre par l'armée, Margerit entendait raconter la tourmente, de la convocation des états généraux à la Restauration. Au vrai, l'intrigue romanesque et les personnages ne servaient qu'à donner l'occasion de dire les grands moments révolutionnaires, vus côté républicain, avec un souffle digne de Michelet ou Lamartine. Nulle remise en cause de l'idéal de 89 dans ces pages, nul recul, mais une adhésion sincère à ce bouleversement en dépit de ses dérapages sanglants que le romancier déplorait sans les juger ni les condamner. Que cette somme, après son premier succès, ait peiné à retrouver un public tient sans doute à cela : les générations actuelles ne croient plus au mythe et les taches de sang sur les mains des "grands ancêtres" y restent aussi indélébiles que pour lady Macbeth...
C'est au fond le constat désabusé que dresse à demi-mot Jean-Clément Martin, directeur d'un récent Dictionnaire de la Contre- Révolution. Le temps des enthousiasmes révolutionnaires nés de 89, relayés par le bolchevisme et le maoïsme, est fini. Reste un bilan de meurtres et d'atrocités de plus en plus dénoncé à la fureur des ultimes thuriféraires. En parallèle, le courant contre-révolutionnaire, celui du « passéisme » et du « refus de la modernité, des intégristes et des réactionnaires » connaît un renouveau incompréhensible à ses détracteurs. Telle est d'ailleurs la cause de ce travail. Si la Contre-Révolution ne représentait qu'une poignée de marginaux, à quoi bon perdre son temps à en évoquer aigrement les courants, les penseurs, les héros, les tragédies et les gloires ? Pourquoi, comme le souligne le professeur Martin, ce qui laisse rêveur lorsque l'on songe à son irréprochable parcours, prendre le risque d'être soupçonné de sympathies pour ces idées honnies et maléfiques ? Pourquoi, sinon parce que le phénomène est plus vivant qu'on l'aimerait ?
Dictionnaire incomplet
Semblable dictionnaire, qui prétend couvrir deux siècles de résistances aux révolutions dans tous les domaines et sur tous les continents, se devrait d'être exhaustif. Il ne l'est pas ; le choix des rubriques est subjectif. Par ailleurs, et par principe, il écarte, sauf rares oublis, de sa bibliographie tout auteur et ouvrage qui ne soit hostile à la Contre-Révolution, en traitant à travers ses seuls adversaires. De sorte que ces analystes glosent sans jamais rien comprendre. C'est évident dans le domaine religieux : rejeter avec des ricanements de pitié la vision eschatologique d'un combat entre le Bien et le Mal, assimilé à la Révolution, dans la perspective de la Parousie, c'est s'interdire de déchiffrer pensées et comportements. Et cela souligne cette rupture révolutionnaire qui empêche tout rapprochement entre deux conceptions inconciliables de l'histoire et des destinées humaines.
Il manque une grande biographie du prince de Talmont ; elle rendrait justice à un homme qui comprit parmi les premiers les enjeux exacts du combat contre-révolutionnaire et le mena, sur tous les fronts, politiques et militaires. Sa mort fut l'un des coups les plus rudes portés à la cause. Cette biographie n'existant pas, les mensongers ragots de Mme de La Rochejaquelein s'imposent encore, et fournissent à Gilles de Becdelièvre motif à un roman historique, La Croix au coeur. Pourquoi prendre Talmont, qu'il n'aime pas, pour héros ? Peut-être parce que cela permet de démarquer le cher Chiappe... Peut-être pour le plaisir de donner un roman vaguement licencieux sur fond de guerres de Vendée... On ferme le livre avec un sentiment de regret, comme devant une mauvaise action inutile.
On s'en consolera avec une plaquette de vers, genre devenu rare, signé du docteur d'Hocquincourt, À notre chère Vendée, à ses héros et martyrs. Il y a là des passages dignes de Victor Hugo qui rappellent, appuyés sur un solide argumentaire historique, ce que fut la guerre des Géants, et la répression génocidaire qui la suivit.
Anne Bernet L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 19 janvier au 1er février 2012
✓ Bachaumont, Mémoires secrets, Tallandier, 330 p., 20,90 € ; Philippe Delorme, Marie-Antoinette, Pygmalion, 325 p., 21,90 € ; Antoine de Baecque, La France de la Révolution, Tallandier, 270 p., 17,90 € ; Robert Margerit, La Révolution, deux tomes, Phébus, 1 120 et 1 000 pages, 25 € le volume ; sous la direction de Jean-Clément Martin, Dictionnaire de la contrerévolution, Perrin, 220 p., 27 € ; Gilles de Becdelièvre, La Croix au coeur, L'A Part Buissonniere, 385 p., 22 € ; I. d'Hocquincourt, À notre Vendée, à ses héros, ses martyrs, éditions Velours (95 rue La Boétie, 75008 Paris), 130 p., 16,50 €.

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