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JACQUES BAINVILLE Un maître de l’Action française

Au fur et à mesure que sa vie avançait, Jacques Bainville a vu grandir sa notoriété personnelle comme journaliste politique, chroniqueur littéraire et artistique, économiste, et, bien sûr historien. Il ne collaborait pas seulement à L’Action Française, mais aussi au Capital, à la Liberté, et à la Revue Universelle, etc. La précision de son information, la sûreté de son le faisaient apprécier d’un très vaste public bien au delà des disciples de Charles Maurras.
D’où la tentation de certains de présenter Bainville comme un écrivain indépendant qui se serait forgé lui-même sans se soumettre à une quelconque influence extérieure. Certains admirent volontiers Bainville et goûtent ses écrits mais rejettent Maurras, trop compromettant avec son Action française.
Pourtant Jacques Bainville est demeuré royaliste toute sa vie durant. Malgré ses nombreuses relations parmi le personnel républicain, il a été jusqu’au bout aussi royaliste que Maurras. Et puis, après son élection à l’Académie française, le 28 mars 1935, il a rendu cet hommage à Maurras : « Hormis le jour, je lui dois à peu près tout ». L’expression est forte ! Il n’est pas permis de séparer Jacques Bainville de l’Action française. Il fut et demeure aujourd’hui l’un de ses maîtres.
Une illumination
Comment Jacques Bainville a-t-il rencontré Maurras ? Au printemps 1899, il a vingt ans. Revenant d’Allemagne, il achète à la gare frontière d’Igney-Avricourt, en Lorraine annexée, la Gazette de France. Il y découvre un article de Maurras qu’il lit ardemment. En effet, il vient d’effectuer son second séjour en Allemagne où il a recueilli des informations pour l’ouvrage qu’il prépare sur Louis II de Bavière. Il est attiré par la vie de ce monarque qui a mal supporté la centralisation prussienne qui s’est abattue sur son pays après la proclamation de l’empire allemand en 1871. Le roi s’est réfugié dans la musique en soutenant son ami Richard Wagner qui compose à cette époque ses grands opéras inspirés de la mythologie allemande et il s’est mis à construire des châteaux fantastiques. Inquiet de ses dépenses, le gouvernement bavarois lui retira ses pouvoirs jusqu’à ce qu’il mourût dans des circonstances mystérieuses en 1886. Il n’empêche, les châteaux du roi Louis II font aujourd’hui la fortune touristique de la Bavière !
Bainville publie son ouvrage sur Louis II de Bavière en 1899. Il s’est plu en Allemagne.
La vie à Berlin, notamment, lui a paru agréable. Cependant, alors que d’autres jeunes Français se rendent outre-Rhin comme dans la patrie de la philosophie, Jacques Bainville, lui, est frappé par le contraste politique entre l’Allemagne et la France. L'Allemagne monarchique bénéficie d’un régime d’ordre qui contraste avec la République française secouée au même moment par l’Affaire Dreyfus et qui laisse se développer une campagne de dénigrement de l’Armée. Bainville revient donc royaliste en France, alors qu’il a été élevé dans une famille républicaine radicale installée à Vincennes.
L’Action française vient alors de se fonder autour d’Henri Vaugeois et Charles Maurras. Depuis juillet 1899, elle possède sa revue à laquelle Bainville envoie des chroniques bibliographiques. Il a découvert chez les bouquinistes du théâtre de l’Odéon Trois idées politiques publiées par Maurras en 1898 et sa lecture lui fait l’effet d’une révélation. Il y trouve la condamnation du romantisme politique, de la perversité de Chateaubriand et de Michelet et l’exposé de l’empirisme organisateur, que Maurras a puisé chez Sainte-Beuve et qu’il préconise d’appliquer à l’analyse des faits politiques. C’est une illumination pour Bainville, comme c’en sera une pour beaucoup de jeunes de l’époque. Maurice Pujo a raconté la révolution mentale que provoqua Maurras chez les intellectuels de sa génération. Maurras faisait découvrir le réel à leur esprit embrumé par l’idéalisme allemand et le romantisme. Les fondateurs de l’Action française dépassaient la droite et la gauche par une nouvelle façon de concevoir et de traiter les problèmes politiques.
Cependant Bainville tardait à rencontrer Maurras. L’occasion s’en présente fin mars 1900
Naissance d’une amitié
Lucien Moreau, ami de Maurras, donne une conférence au café « Le Procope » sur l’empirisme organisateur. Maurice Barrès y a invité Jacques Bainville. Après la conférence, Henri Vaugeois entraîne Bainville au Café de Flore où Maurras a ses habitudes et qui a vu la naissance de l’Action française l’année précédente. Maurras est frappé de la jeunesse et en même temps, de la maturité de la nouvelle recrue de l’A.F. Maurras, qui fait le récit de cette rencontre dans son ouvrage Au signe de Flore, ajoute : « C’est par Henri Vaugeois que commencèrent six grands lustres de collaboration incessante et, à travers les biens et les maux de la vie une amitié vive et fidèle entre Bainville et moi. »
Entre Maurras et Bainville, il n’existe pas pourtant d’affinités naturelles. Maurras est provençal. Il a commencé son engagement politique par la Déclaration des Félibres fédéralistes en 1892. Il est venu à la Monarchie par le souci de retrouver et de défendre les libertés locales et provinciales. Bainville, lui, est un homme du Nord de la France. Ses attaches familiales sont dans le Valois et la Lorraine. Il est avant tout conscient du rôle de l’État dans la formation de la nation française. Il se rallie néanmoins à la formule maurrassienne : « l’Autorité en haut, les libertés en bas ».
Par ailleurs, Maurras et Bainville sont de tempéraments très différents. Bainville n’est pas un polémiste et ne sera jamais un militant. Il laisse parler les faits lesquels, pour lui, ont une charge de conviction suffisante. Il ne désavouera pas pour autant les actions des Camelots du Roi.
Tous au service de la France
En 1900, Jacques Bainvillle vient donc agrandir le cercle des fondateurs de l’Action française. Comme ils sont divers ! Divers par les tempéraments et, aussi par la formation intellectuelle. Charles Maurras, c’est le dialecticien implacable, formé à la philosophie de saint Thomas d’Aquin. Henri Vaugeois, lui, est venu de la philosophie idéaliste allemande qu’il a rejetée en même temps qu’il se déclarait contre le clan dreyfusard. C’est un homme exalté qui a la passion de convaincre ; il a entraîné avec lui Maurice Pujo, de huit ans son cadet, imprégné lui aussi de philosophie allemande et en réaction contre les menées dreyfusardes. Maurice Pujo est de tempérament placide mais obstiné. Il y a aussi Léon de Montesquiou, venu du positivisme, dialecticien rigoureux, Frédéric Amouretti, provençal, historien, confident de Fustel de Coulanges. Amouretti est l’auteur de la meilleure démonstration des bienfaits de la monarchie capétienne : « Citoyens, on vous a raconté que nos rois étaient des monstres. Il y eut parmi eux, il est vrai, des hommes faibles, peu intelligents, plusieurs médiocres, débauchés, et peut-être deux ou trois méchants. Il y en eut peu qui fussent des hommes remarquables. La plupart furent des hommes d’intelligence moyenne et consciencieux. Regardez leur œuvre : c’est la France ». Ce propos sera illustré par l’Histoire de France que Bainville publiera en 1922. Frédéric Amouretti mourut dans la force de l’âge en 1903. Il avait transmis à Bainville le message de Fustel.
Parmi les fondateurs de l’A.F., il y a encore Lucien Moreau, venu du protestantisme ; c’est-à-dire de l’un des « quatre États confédérés » qui, selon Maurras tenaient la République. Il appartient à la famille qui possède la Librairie Larousse.
Léon Daudet ne rejoindra l’A.F. qu’en 1905 avec sa forte personnalité, son tempérament chaleureux et truculent, sa verve de polémiste.
Tous ces jeunes hommes, dans leur diversité, auraient pu former un mélange détonnant et le groupe des fondateurs de l’.A.F. aurait alors éclaté rapidement. Il n’en fut rien. Leur collaboration dura des décennies, et seule la mort y mit fin. La supériorité intellectuelle de Maurras ne suffit pas à expliquer le maintien de leur cohésion. Chacun d’entre eux, quels que fussent ses origines, son tempérament, n’avait qu’une pensée directrice : le service de la France en diffusant la seule doctrine qui pût assurer son avenir. Ils avaient tous un esprit d’abnégation qui les faisait s’effacer devant l’œuvre de salut public qu’était l’Action française.
Vers le Roi
À ce moment, les fondateurs de l’Action française n’ont pas encore rallié la Monarchie, même Henri Vaugeois, qui est le directeur de l’A.F. Seul Maurras est royaliste. Il accueille avec enthousiasme Jacques Bainville qui, lui, l’est déjà.
Bainville répond en août 1900 à L’Enquête sur la Monarchie que Maurras a lancée dans La Gazette de France. Il est d’accord avec Maurras sur le caractère de salut public que représente l’institution d’une monarchie héréditaire, traditionnelle, antiparlementaire et décentralisée. Mais il estime que les Français ne sont plus royalistes et que pour les convertir au royalisme il faut leur montrer comment la Monarchie pourrait leur apporter la réforme judiciaire et décentralisatrice qui leur rendrait leurs libertés confisquées par la République au nom d’une Liberté abstraite.
Dans son commentaire, Maurras souligne le prix fort attaché à l’adhésion de Bainville au projet monarchique :
« M. Jacques Bainville personnifie pour moi, écrit-il, l’une des toutes premières fleurs du vaste, lent et profond travail opéré dans la sève philosophique française, depuis la Révolution, contre la Révolution. L’esprit critique, les méthodes pensives de la science, un naturalisme dépouillé de tout dessein antireligieux, en même temps que de tout dessein religieux, voilà les causes essentielles des derniers événements intellectuels. » Et Maurras estime que bientôt la concordance entre « les traditions mystiques » et « la tradition positive » devra se manifester car elle est dans la logique des choses.
Maurras va confirmer Bainville dans son royalisme. Bainville avouera publiquement trente ans plus tard qu’il était royaliste avant de l’avoir rencontré, « mais sans vous je ne le serais pas resté. À l’âge que j’avais, expliquait-il, on s’emballe facilement. Le tout est de tenir. Maurras m’a maintenu. »
La communion d’esprit entre Charles Maurras - qui a trente-deux ans - et son cadet - qui en a vingt et un ñ se fonde sur leur commune adhésion à la méthode de l’empirisme organisateur et aux idées positives que Bainville a commencé à découvrir en lisant Trois idées politiques. Ce qui intéresse Bainville, c’est de découvrir les rapports nécessaires qui découlent de la nature des choses. Il s’attachera dans ses articles et ses ouvrages à souligner les relations de causes à conséquences, les enchaînements entre les faits. Cependant, il ne pratique pas un déterminisme sans réserves. Il admet, comme Maurras, que la volonté d’un homme, ou un sursaut national, peuvent empêcher un pays d’être plongé dans le malheur. Ce sera tout l’effort de l’Action française d’entreprendre d’« inverser la mécanique de nos malheurs ». Et, à la fin de son discours de réception à l’Académie française, en novembre 1935, alors qu’il est dans l’antichambre de la mort, Jacques Bainville proclame : « Pour les renaissances il est encore de la foi ».
Pierre PUJO L’Action Française 2000 du 2 au 15 mars 2006

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