Pour essayer de mieux comprendre ces « Français oubliés », nous avons souhaité donner la parole à des maires et des élus locaux leurs difficultés reflètent celles de la population qu’ils administrent. La resocialisation des communes passe forcément par eux.
J’ai longuement rencontré chez lui Charles-Henri Jamin, conseiller municipal et communautaire de la ville de Saumur. Philosophe de formation, vieux routier de la politique locale, il est par ailleurs un membre actif du Parti chrétien démocrate et le conseiller politique de Jean-Frédéric Poisson. Il est particulièrement bien placé, en tant qu'ancien maire de la commune associée de Saint-Hilaire-Saint-Florent pour entretenir le lecteur de Monde&Vie des difficultés du métier de ce médiateur naturel qu'est le maire : « En six ans, j'ai rencontré le quart des habitants de ma commune en allant les voir chez eux. » Même son de cloche, même passion authentique du vivre ensemble chez les maires de La Suze et de Montrésor. Et cet idéal du service de chacun n'est pas le propre des maires ruraux. La maire du huitième arrondissement de Paris m'explique qu'elle ressent exactement la même impression d'être au service de tous, quelles que soient leurs opinions politiques. Il y a dans le mandat de maire une dimension d'aide aux personnes que l'on ne trouve pas dans les mandats de député ou de sénateur. Le maire est la vraie personne, la personne en chair et en os, qui s'occupe des problèmes des gens.
Pourtant les réformes territoriales successives depuis les lois Chevènement ou Voynet et tout récemment la loi Notre, vont toutes dans le même sens d'une multiplication des échelons administratifs (agglomération et communauté de communes) qui fait que les maires dans leur mairie ont de moins en moins de pouvoir réel. « En tant que maire 80 % du budget, je n'ai pas la main dessus » explique Charles-Henri Jamin. Alors que je disais à la maire du Huitième, Jeanne d'Hauteserre qu'à Paris, depuis Bertrand Delanoë, les maires d'arrondissement avaient perdu beaucoup de pouvoir, cette vieille militante UMP me répond avec conviction « Nous avons le pouvoir du dialogue ». Au fur et à mesure que se multiplient les réformes administratives, le processus de décision est de plus en plus compliqué, la charge de maire prend de plus en plus de temps à son titulaire. C'est sans doute une des explications de la vague de démissions qui a secoué le monde des maires ruraux « nous sommes quasi bénévoles, nous avons besoin de plus en plus de temps et nous avons de moins en moins de pouvoir ». Pas étonnant que plusieurs des maires interrogés en appellent à la simplification administrative que devrait réaliser Emmanuel Macron ! En attendant, en fait de simplification, les couches du millefeuille administratif se multiplient et chaque décision devient plus difficile à prendre.
Le cas du Levrette café
Dans ce contexte, Charles-Henri Jamin plaide avec conviction : « Quelle que soit sa couleur politique, le maire ou l'élu local sont d'abord des responsables de proximité, des ferments d'harmonie. Le lien s’est distendu entre la population et ceux qui doivent la représenter Aujourd'hui un élu est trop souvent considéré, en cela même qu'il est un élu, comme quelqu'un d'immédiatement critiquable ». En outre le processus d'incarnation n'existe pas. Internet devient la seule médiation entre le citoyen et l’administration. C'est un peu court. Le lien social se dissout lentement dans une logique rationalisatrice et centralisatrice, qui dépasse les Partis et les programmes politiques, mais qui prévaut, sous prétexte de "modernisation" dans les think tanks parisiens.
Si l'on veut en finir avec la France à deux vitesses, il devient urgent de rendre aux maires leur rayonnement personnel à travers de vraies capacités d'action. Ce plaidoyer pour le pouvoir personnel n'est guère à la mode ? On risque de retrouver ce que l'on n'appelait pas pour rien « des tyranneaux de village », en donnant un blanc-seing au pouvoir des maires ? Il faut pour conclure insister sur l'importance des contre-pouvoirs. Un simple particulier peut aller devant le Tribunal administratif et remettre en cause telle décision, s'inquiéter de telle subvention abusive, comme l'a fait ce Parisien qui a obtenu qu'une subvention d'Anne Hidalgo à une association musulmane soit reconnue comme contraire à la laïcité. Charles-Henri Jamin nous parle du levrette café, ce débit de bière qui a défrayé la chronique, par son nom provocateur. Il devait ouvrir à Saumur dans une chapelle du XIIe siècle, en plein Centre-ville. Le maire cherche avant tout à valoriser l'un des 54 monuments historiques de sa commune, l'un des 27 qui appartiennent à cette petite ville de 28 000 habitants. Il est dans son droit. Mais cette affaire n'est pas seulement une affaire de droit, c'est aussi une question de respect : respect de l'affectation traditionnelle du lieu. Respect des riverains. Respect des normes contraignantes édictées par les monuments historiques. Deux recours de riverains sont partis devant le Tribunal administratif. La démocratie municipale c'est cela aussi. Chacun devrait avoir à son niveau la passion du bien commun, pour que vivent les territoires et que s'affirment les terroirs avec leurs richesses et leur spécificité.
Alain Hasso monde&vie 15 novembre 2018