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Les Grecs et leurs dieux 4/4

Ce n’est aucunement là pour le Grec comme pour Goethe un article de foi, mais bien plutôt la plus profonde de toutes les expériences qu’il éprouve, les sens en éveil et l’esprit clair. Winckelmann, que nous réapprenons aujourd’hui à écouter après une longue période d’obscurité et de pensée tourmentée, a fort bien su que l’accompli et le divin sont repos et silence. Les Grecs le lui avaient appris (cf. Histoire de l’art, 5, 3, 3 ff.).

« Créez une beauté grecque, lance-t-il aux artistes, qu’aucun œil n’a encore vue, et élevez-la, si cela est possible, au-dessus de toute sensation qui pourrait altérer les traits de la beauté. Qu’elle soit comme la sagesse qui fut engendrée du dieu, plongée dans les délices de la félicité, et qu’elle soit, sur de douces ailes, portée jusqu’au silence divin » (lettre du 14 avril 1761).

Par là Winckelmann a atteint l’image du divin dans l’esprit grec, cette image qui même à Épicure était si chère qu’il ne put l’abandonner, malgré son strict matérialisme, lors même assurément que ce matérialisme le rendait au contraire aveugle au fait que justement ces dieux silencieux, qui vont se promenant dans une félicité sans trouble, sont les puissants animateurs de tout ce qui a lieu. Il y voyait une contradiction insupportable.

Mais c’est uniquement si l’on connaît les dieux dans leur bienheureux silence, qu’on comprend aussi la manière dont ils œuvrent et agissent. Et inversement, à qui comprend cette œuvre et cette action au sens authentiquement grec, se manifeste aussi le silence bienheureux des dieux. Parmi les Modernes, c’est Hölderlin, d’une piété grecque, qui s’en avisa le mieux. Chaque fois qu’il évoque la perfection, le divin, la beauté divine, ce qui les caractérise, c’est le silence et le sourire bienheureux […].

L’amour au lieu de la volonté et de l’obéissance

Le dieu grec n’est pas un maître, ni une volonté impérieuse. En tant que dieu, il réclame reconnaissance et vénération, mais pas de parti-pris, pas d’obéissance inconditionnelle, et encore moins une foi aveugle. Les divers types de conduite morale ne sont point des injonctions de sa volonté à laquelle l’homme doit se soumettre, mais des réalités qui portent en elles-mêmes leur vérité et leur valeur et qui éveillent le respect et même l’amour. Lorsque chez Platon, ces réalités, en tant qu’« idées », c’est-à-dire Figures, appartiennent au royaume de l’être éternel et que l’amour est ce qui entraîne l’âme de l’homme vers elles, on peut dire que la langue les a déjà précédées, dans la mesure où elle a vu la justice et toutes les autres vertus comme des figures vivantes et au fond divines. Et elles apparaissaient aussi, comme on le sait, dans la religion et souvent dans le culte à côté des grands personnages divins.

Ici se fait jour l’une des principales différences entre la religion grecque ancienne et la religion chrétienne, dans laquelle la volonté et l’obéissance jouent un rôle qui était tout à fait étranger à l’esprit grec. La langue grecque ne possède même pas de mot pour ce que l’homme moderne entend par volonté. Le Grec […] est avant tout réaliste, là où l’époque moderne pense subjectivement. Les règles de conduite et d’action sont pour lui des perfections qui appartiennent à l’économie de l’existence et du monde, et qui par conséquent n’en appellent pas à la volonté et à l’obéissance, mais au discernement et à l’expérience.

Un parallèle entre saint Augustin et Plotin permet de mettre en évidence le portée de cette opposition. Saint Augustin explique (dans La Cité de Dieu, livre XIX, chap. XXV) que celui qui respecte et aime les vertus pour elles-mêmes et non uniquement par obéissance à l’égard de la volonté du vrai Dieu, doit être plutôt qualifié de vicieux que de vertueux. Ce jugement a encore des répercussions chez Kant, quand il estime que l’action droite par penchant n’est pas la vertu com parée à celle qui requiert une soumission obéissante à la loi.

Comme il en va autrement chez Plotin qui, à l’époque de la montée du christianisme, a une dernière fois donné l’expression la plus vivante de l’attitude grecque !

Plotin dit dans son texte sur le beau : « De même que l’on ne peut parler de la beauté des choses visibles avec un aveugle de naissance, on ne peut pas non plus s’entendre sur l’auréole de la «Vertu » [arétè] avec quelqu’un qui n’a pas vu combien le visage de la justice et de la sophrosyné est beau, bien plus beau que l’étoile du matin et que l’étoile du soir. On doit voir, se réjouir et être transporté de ravissement ; il doit y avoir de l’étonnement, un doux effroi et du désir et de l’amour […] Elles sont vraiment, ces choses [suprasensibles], et elles apparaissent, et celui qui les a vues une fois ne peut rien dire d’autre qu’elles sont les véritables étants » (Ennéades, I, 6, 4).

Ainsi l’amour, l’amour tout-puissant, au lieu de la volonté et de l’obéissance !

Ce qui est exprimé ici dans un langage proprement platonicien, la piété grecque l’a toujours su. Elle était libre d’aimer et d’honorer les figures éternelles comme divines — ce qu’elles sont —, car elle n’avait nul besoin de craindre un maître jaloux, qui se sent offensé lorsque ce n’est pas uniquement à sa seule personne que l’on pense.

Mais la noblesse qui saisit l’âme humaine avec sa propre divinité est également le caractère des grandes figures des dieux. Le mythe peut bien raconter à leur sujet certaines choses qui choquent la morale bourgeoise, elles n’en sont pas moins toujours grandes et d’une sublime majesté, et sont aussi vénérables dans leur courroux que dans le charme céleste de leur sourire et de leur grâce généreuse. Elles ne sont pas des législatrices, mais de lumineux idéaux. Et l’avantage incomparable de la religion grecque, qui demeure jusqu’à une période tardive, c’est que les grandes divinités se sont tout d’abord manifestées aux héros royaux. Car Athéna est la déesse d’un Achille, d’un Ulysse, et il en va de même pour les autres.

Que l’on regarde en face les statues de ces divinités et que l’on se demande si la figure de l’homme, qu’on dit avoir été créé à l’image de Dieu, a jamais été vue de façon plus noble, plus pure, plus lumineuse et plus divine qu’ici.

Essence de l’expérience grecque des dieux : manifestation de l’infinie richesse de l’être

De même que ces divinités manifestent à l’homme la vraie noblesse, la véritable grandeur, non par des injonctions, mais uniquement par leur être, c’est aussi par cet être que les profondeurs et les vastitudes du monde s’ouvrent à lui. Par là nous touchons à l’essence de l’expérience grecque du dieu.

Les dieux montrent à celui qui regarde leur visage en face la richesse infinie de l’être. Ils la lui montrent chacun à sa manière : Apollon montre l’être du monde dans sa clarté et dans son ordre, l’existence comme connaissance et comme chant d’initiés, comme pure de toutes complexités démoniques. Sa sœur Artémis manifeste une autre pureté du monde et de l’existence, elle qui est éternellement vierge, qui toujours joue et danse, qui est l’amie des animaux et les chasse joyeusement, qui éconduit avec froideur et ravit en charmant. Des yeux d’Athéna jaillit l’éclair de la majesté de l’acte viril et plein de sens, de l’instant d’éternité, de tout ce qui s’accomplit avec succès. Dans l’esprit de Dionysos, le monde est mis en lumière en tant que monde originaire, en tant que sauvagerie primitive et ravissement illimité. Au nom d’Aphrodite, le monde est d’or, toutes les choses montrent le visage de l’amour, du charme divin qui invite à l’attachement sans réserve, à la fusion et à l’union.

Nous pourrions continuer ainsi, mais ces images suffisent. Ne sont-elles pas toutes des figures originaires de la vie infinie du monde, de ses ravissements et de ses sombres secrets ? Les réalités du monde ne sont ainsi en vérité rien d’autre que les dieux, des présences divines et des manifestations. Chacune d’elles est dans toutes ses sphères et ses degrés pleine du dieu dont témoignent ce qui concerne les éléments, les plantes et les animaux, et qui se montre à son point culminant dans le visage de l’homme. Et c’est toujours le monde entier qu’ouvre un des dieux. Car c’est dans sa manifestation singulière que toutes les choses sont fixées.

Walter Otto, extraits de : L’Esprit de la religion grecque ancienne : Theophania, Berg international, 1995.

[traduit de l’allemand par Jean Lauxerois et Claude Roëls] [extraits publiés dans Krisis n°23, 2000]

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/34

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