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L’affaire Henri Rochette

Commission d'enquête sur l'Affaire Rochette

L’Affaire Henri Rochette est l'un des exemples symptomatiques de la collusion de la finance et du monde politique (Et plus particulièrement des radicaux et radicaux-socialistes) sous la troisième République. Tous les ingrédients y sont : Escroquerie ; corruption ; dévoiement de la Justice ; manipulation de l’opinion à des fins politiques; Acquisition de société de presse par moyens illégaux ; assassinat d’opposant.

Acte 1

L’affaire commence le 23 mars 1908 avec l’arrestation d’Henri Rochette à son domicile. Après diverses perquisitions dans les locaux de ses sociétés faites dans la matinée, l’homme d’affaires sera conduit en début d’après-midi à la prison de la Santé.

C’est maître Fernand Rabier qui défendait ses intérêts, avant de laisser la place à un autre avocat quelques semaines avant le déclenchement de l’Affaire. Détail symptomatique de cette époque : Maître Rabier n’est pas un inconnu ; bien au contraire ! Il est en 1906 député radical-socialiste du Loiret et vice-président de la Chambre des députés. C’est donc un des principaux membres du radicalisme de cette époque d’avant-guerre, proche de Joseph Caillaux.

Le lendemain 8 mars, l’Echo de Paris titre : « L'épargne française vient d'être atteinte par un krach formidable. On parle de cent millions et plus, représentés par des titres et valeurs émis dans ces dernières années, pour la constitution de sociétés industrielles diverses. Le créateur de ces sociétés, M. Henri Rochette a été arrêté sous l'inculpation d'escroqueries, abus de confiance et infractions à la loi sur les sociétés. On assure que plusieurs hommes politiques sont compromis dans ce scandale. »

Quelques lignes plus bas, L’Echo de Paris accuse sans citer de noms : « On assure que plusieurs hommes politiques sont impliqués dans ce scandale. On parle notamment d’un membre influent du « Bloc » (Il s’agit du Bloc des Gauches ») qui touchait des mensualités de 15 000 francs aux guichets de la Banque franco-espagnole ». S’agit-il de Joseph Caillaux alors ministre radical des Finances du gouvernement de Georges Clemenceau qui a tant fait parler de lui avec son projet de loi sur l’impôt général sur le revenu ?

Henri Rochette était administrateur de cette dernière banque et également du Crédit minier. Ces deux établissements d’affaires étaient « spécialisés » dans la création de sociétés ayant des actifs très faibles ou, pire, sans aucun actif. L’escroquerie consistait à vendre des titres de ces sociétés et à financer les dividendes à verser par de nouvelles créations.

Les plaintes déposées par des souscripteurs mécontents ne tardèrent pas. De son côté, le Parquet avait eu son attention attirée à plusieurs reprises par les émissions successives faites par ces deux établissements. Henri Rochette s’était toujours arrangé pour indemniser les plaignants avant que la justice vienne mettre son nez dans ses affaires.

En mai 1907, un ingénieur du nom de Gustave Gadot déposa plainte pour escroquerie contre Henri Rochette. Il lui avait confié l’exploitation de son brevet d’invention d’un compteur d’eau. La société anonyme avait bien été créée, mais le banquier ne tint pas ses engagements.

Bien qu’un juge d’instruction ait été nommé par le Parquet, l’affaire traina en longueur. La justice n’était visiblement pas pressée d’enquêter sur les affaires d’Henri Rochette ! Le plaignant finit par déposer une seconde plainte par voie écrite. La conclusion parut dans le journal L’Echo de Paris : « Je me fais fort, Monsieur le juge, de prouver que M. Rochette a grâce à ses sociétés soustrait plus de 60 millions à l’épargne française. Je me fais fort de vous donner les moyens de constater que ces sociétés n’ont pour actifs que des mines inexploitées ou sans aucune valeur. Je prouverai, en outre, soit par des documents, soit par des témoignages, que M. Rochette a fait de faux bilans, qu’il a constitué des sociétés en fraude des lois françaises ». L’escroquerie consiste à faire des émissions d’actions à jet continu afin de pouvoir payer les dividendes des sociétés créées précédemment et qui ne sont que fictives.

Alors que depuis plusieurs semaines, une vingtaine de plaintes arrivaient sur le bureau des juges, plaintes qui étaient systématiquement classée sans suite grâce aux amitiés dont bénéficiait Henri Rochette en haut lieu, une enquête générale fut décidée au plus haut niveau de l’état à la suite d’une réunion entre Georges Clemenceau (Président du Conseil), Aristide Briand (Ministre de la Justice) et le procureur général. Le Président du Conseil ne voulait pas voir rejouer le scandale de l’Affaire de Panama qui avait été si dommageable au Parti radical (Et dont les conséquences avait été étouffées en haut lieu par la non divulgation de la liste de la centaine d’hommes politiques radicaux corrompus, les fameux « Chéquards »).

Mais ce qui décida de l’arrestation d’Henri Rochette à ce très haut niveau est une toute autre affaire. Selon le même journal, « D’accord avec un homme politique dont on a beaucoup parlé il y a quelque temps, Rochette avait décidé de mettre la main sur un grand journal du matin, dont le directeur actuel est lui-même un homme politique. Le plan était simple : Il s’agissait de s’emparer de la majorité des actions de la société du journal en question. Rochette se procura la liste des actionnaires, et peu après ces actionnaires recevaient une circulaire très alarmante dans laquelle on les engageait à vendre de suite leurs titres. »

Le directeur du journal tant convoité fut avisé et déposa une plainte contre X ; l’enquête remonta par trois intermédiaires successifs à Henri Rochette. Le journal convoité est le « Petit journal », un des trois plus grands tirages de son temps, classé dans la presse populaire et d’orientation de Droite. Le directeur du journal est Charles Prevet, sénateur de Seine-et-Marne inscrit sur les bancs de la Droite libérale et conservatrice, membre du conseil d’administration du Figaro. Ce dernier dut insister lourdement pour qu’une plainte fût engagée contre Henri Rochette ! L’homme politique commanditaire de cette affaire d’escroquerie pourrait être Joseph Caillaux, ministre des Finances en place, qui a fait beaucoup parlé de lui avec son projet très controversé d’Impôt généralisé sur le revenu. La Lumières n’a jamais été faite à ce sujet car masquée par le scandale financier et par l’assassinat du directeur du Figaro !

Henri Rochette sera jugé dans un premier procès en correctionnel durant lequel il mettra en place une défense combative et très habile. Finalement, il sera condamné à deux ans de prison le 27 avril 1911. Il fera appel, ce qui suspend l’exécution de la sentence.

L’affaire est ensuite appelée devant la chambre correctionnelle le 27 avril 1911, mais Henri Rochette obtient un renvoi au premier décembre grâce aux pressions exercées par Joseph Caillaux sur le ministre de la Justice (Ce nouveau scandale fera l’objet d’une commission d’enquête parlementaire dirigée par Jean Jaurès). Il faudra attendre le 26 juillet 1912 pour connaitre le dénouement de ce premier épisode : La cour d’appel de Rouen élève la peine à trois ans ferme. Aussitôt la peine prononcée, Henri Rochette prend la fuite et part vivre dans l’anonymat. Cela ne l’empêchera pas de revenir « exercer » en France après la grande Guerre.

Acte 2

Affaire Rochette : Assassinat du directeur du Figaro

Le second acte de ce scandale politico-financier commence début février 1912 et prend un tournant politique. Suite à la publication par Le Figaro d’une information révélant qu’Henri Rochette n’aurait pu obtenir le report du procès en appel sans l’intervention d’Ernest Monis, Président du Conseil alors qu’il était ministre de la Justice, suite à l’insistance de Joseph Caillaux, alors ministre des Finances et détenteur de ce portefeuille en 1912.

Dans Le Figaro, Gaston Calmette, son directeur, va brandir pendant deux ans la menace de publier la preuve de cette intervention, le « Document Fabre ». Ce dernier consiste en un procès-verbal  dressé en 1911 par le procureur général Victor Fabre dans lequel il accuse Joseph Caillaux et Ernest Monis de l’avoir forcé à solliciter le report du procès.

Début 1914, plusieurs quotidiens de Droite commencent une violente campagne de presse contre Joseph Caillaux. Ministre des Finances depuis décembre 1913, ce dernier est pressenti pour prendre la tête du gouvernement à l’issue des élections législatives du printemps 1914. La Droite lui reproche son pacifisme qui le conduira à être traduit en 1917, à la demande de Georges Clemenceau, devant la Haute Cour pour intelligence avec l’ennemi durant la grande Guerre.

Continuant sa campagne de presse contre Joseph Caillaux, Le Figaro annonce en première page, le 13 mars 1914, qu’il détient « La preuve des machinations secrètes de M. Caillaux ». L’article est assassin : « J’ai depuis longtemps prouvé que M. Caillaux, rétribué par les banques étrangères qu’il préside et au profit desquelles il supprime les prescriptions du Code pénal, avait dirigé tous les efforts de ses puissantes fonctions politiques vers un seul but : La recherche de l’argent. J’ai démontré qu’il allait jusqu’à violer la loi quand il lui plaisait d’arracher à la prison, pour le rendre à ses vols, un ami, comme Rochette, dont les spéculations, ruineuses pour l’épargne publique, étaient utiles à la politique personnelle du ministre ».

Le 16 mars 1914, Gaston Calmette publie une lettre personnelle de Joseph Caillaux adressée à sa maîtresse (Qui deviendra ensuite sa femme) dans laquelle toute l’hypocrisie du ministre des finances au sujet de l’impôt sur le revenu est mise en lumière. En fin de missive, il y écrit à sa maîtresse : « J’ai écrasé l’impôt sur le revenu en ayant l’air de le défendre ». Attitude très ambiguë, sachant que son électorat étant plutôt à gauche ou extrême gauche, il se veut être le promoteur d’une réforme fiscale exigée par les socialistes depuis 1905 ! Très fâcheux pour l’homme et ses amis radicaux à la veille des élections législatives du printemps 1914.

Craignant d’autres publications de lettres intimes dans Le Figaro, la femme du ministre, Henriette Caillaux, se rend le jour même de la publication dans la rédaction du journal vers quinze heures ; attend le retour de Gaston Calmette pendant une heure ; l’assassine de six balles de révolver. Arrêtée, Henriette Caillaux est inculpée de meurtre avec préméditation.

Au terme d’un procès qui fit la une de la presse, elle sera acquittée par le jury d’assise en juillet 1914, les psychiatres évoquant un « Cas typique d’impulsion subconsciente avec dédoublement complet de personnalité survenu sous l’influence d’un état émotionnel et continu ». Face à la Justice de la troisième République, il vaut mieux être puissant que misérable !

Epilogue

Le lendemain du meurtre de Gaston Calmette, 17 mars 1914, Joseph Caillaux démissionne de son poste de ministre des Finances (Sa carrière politique ne s’arrêtera pas là !). A la Chambre, Louis Barthou, ministre de la Justice au moment des faits, lit la note du procureur général Fabre sur l’affaire Rochette ; un débat d’une extrême violence met aux prises l’orateur avec Jean Jaurès et Ernest Monis. La commission d’enquête qui suivra ne permettra pas de faire la lumière sur cette affaire, chacun niant les faits qui leurs sont reprochés. On ne saura jamais si Joseph Caillaux est intervenu afin de faire reporter le procès de son ami Henri Rochette !

Le 13 mars 1924, Henri Rochette et deux autres complices sont arrêtés à Paris. Ils sont accusés d’avoir soutiré 40 millions à des petits porteurs en plaçant des titres sans valeur ou de sociétés inexistantes. Pour cela, ils gonflaient les cours des sociétés placées dans un faux journal économique qu’ils envoyaient à leurs futures victimes. En 1934, alors qu’Henri Rochette est à nouveau jugé lors d’un procès en appel, il se suicide en pleine audience de la cour d’appel pour, selon ses mots, « Hâter sa réhabilitation » ! Dans le livre qu’il rédigea durant ses derniers jours, l’heure de Spartacus, il accuse le politique d’être intervenu dans des affaires judiciaires. Il veut-dit-il, dénoncer les tyranneaux qui tiennent les leviers de commande du pays.

Cette affaire Rochette ne pourrait être qu’un épisode de plus dans la longue listes des affaires politico-financières à mettre à l’actif des radicaux et radicaux-socialistes. Ce qui est triste est que ces gouvernements de gauche qui ont dirigé la France durant les dix ans précédant la grande Guerre ont été avant tout mu par des ambitions personnelles sous tendu par un enrichissement personnel. L’instabilité ministérielle qui en est résulté est la cause directe de l’impréparation de l’Armée française en août 1914 : L’allongement du service militaire à trois ans sera finalement voté au printemps 1914 alors que les gouvernements successifs savaient que l'Armée allemande était largement plus nombreuse depuis plusieurs années (Les français se battront à un contre quatre au début du conflit) ; le canon de plus longue portée que celle du canon de 75mm ne sera jamais fabriqué après dix ans de discussions alors que les gouvernements connaissaient la puissance de l'artillerie allemande depuis dix ans (Les français seront hachés par l’artillerie allemande sans jamais avoir vu l’ennemi même de loin jusque début 1915).

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2017/12/l-affaire-henri-rochette.html

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