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Brève réponse à Rodolphe Cart et aux souverainistes, du point de vue d’un identitaire européen

Château de Dunguaire au coucher du soleil, Co. Galway, Irlande
 

Le livre de Rodolphe Cart, « Feu sur la droite nationale ! Réponse à Daniel Conversano et aux identitaires » (La Nouvelle Librairie), suscite débats et controverses. Cela tombe bien, c’est le nom de la collection dans lequel il a paru. Jean Montalte, auditeur de l’Institut Iliade (promotion Léonidas), a pris la plume pour lui donner la réplique en faisant valoir le point de vue d’un identitaire européen fort d’une histoire vieille de 3 000 ans, aujourd’hui en péril de mort.

« Il arriva que le feu prît dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On pensa qu’il faisait de l’esprit et on applaudit : il insista ; on rit de plus belle. C’est ainsi, je pense, que périra le monde : dans la joie générale des gens spirituels qui croiront à une farce. »

Kierkegaard

« L’Europe que Boutang aimait, c’est celle où Poussin chevauche à travers les Alpes pour rejoindre l’Italie et s’inspirer du Caravage, où Shakespeare passe dans cette Hollande où se réfugieront le français Descartes et Spinoza le portugais, où Bach le luthérien s’empare du papiste Vivaldi, l’Europe où Larbaud va rêver à Londres, sur les pas de Butler, et même celle où, en pleine occupation, Morand invite Jünger chez Maxim’s pour s’entretenir avec lui d’une fraternité retrouvée. »

Alexandre Astruc dans Le Dossier H Pierre Boutang

Nous sommes placés en face d’une crise existentielle qui engage notre identité, notre être même, matière et forme comprises, pour parler en langage aristotélicien. L’identité est la condition nécessaire d’une politique vraiment française, sans quoi le pays en est réduit à ses éléments d’organisation politico-administrative, qui donnent le champ libre à une technocratie, non plus bruxelloise cette fois, mais celle des hauts fonctionnaires nationaux, dont François Asselineau est un exemplaire typique. Que la France multicolore trouve un pâtre souverain pour mener le troupeau sur les verts pâturages du multiculturalisme, en attendant que l’islamo-gauchisme remette de l’ordre dans cette cacophonie, la belle affaire ! Et pourvu que la Cour des comptes compte, que le Parlement discutaille entre deux ronflements. Le Frexit salutaire réalisera ce que le Brexit a réalisé : une absence totale de politique migratoire distincte de tous les autres pays d’Europe, un accompagnement sauce british du Grand Remplacement. Le souverainisme pakistanais de la Grande-Bretagne doit-il être brandi comme un exemple et salué comme une victoire alors qu’il a fortement contribué à discréditer la position souverainiste plus universaliste qu’identitaire ? L’Angleterre est-elle plus attachée aux naans au fromage et au bon fonctionnement de la City qu’à la civilisation européenne et à la préservation ethnoculturelle de son identité ? Ce sont des questions qui se posent, à l’heure du crépuscule.

L’ironie grinçante dont j’use ici ne vise pas Rodolphe Cart lui-même, qui mérite le respect pour sa probité intellectuelle et dont la position n’a rien à voir avec la caricature que je viens de dresser. C’est entendu. Mais enfin, tour à tour séduit et contrarié par le court essai-libelle qu’il a publié aux éditions de la Nouvelle Librairie, je voulais faire entendre une petite voix identitaire qui considère que le problème auquel nous faisons face est d’ordre existentiel et donc absolument prioritaire. Comme disait saint Thomas d’Aquin : « Prium vivere. » Il faut d’abord vivre ! Un mort n’est souverain de rien sauf à prendre au pied de la lettre la très belle formule d’Auguste Comte : « Les morts gouvernent les vivants. » Les pouvoirs régaliens restaurés ne consoleront jamais aucun cimetière.

Une crise globale de civilisation

« Le sursaut identitaire est majoritairement adolescent et postadolescent – ce qui est sa force mais aussi sa limite », affirme Rodolphe Cart (page 23), avant de poursuivre en citant les figures tutélaires des identitaires, « penseurs à aphorismes (Nietzsche, Jünger, Evola, Drieu la Rochelle) ». Je me permets d’apporter une rectification sur ce point. Parmi les auteurs cités, seul Nietzsche pratique systématiquement – si j’ose dire – la forme aphoristique. Quant à citer deux Allemands, un Italien germanophile et un partisan de la Collaboration active avec l’Allemagne, c’est laisser entendre que les identitaires accusent un tropisme germanique unilatéral. Peut-être est-ce en partie le cas. Mais il y a une raison à cela. Les identitaires ont conscience que la crise actuelle est une crise de civilisation et la philosophie de la culture, qui étudie les phénomènes civilisationnels, s’est particulièrement illustrée outre-Rhin, avec Nietzsche, Spengler, Musil – ce dernier, Autrichien, dans une perspective hostile au pessimisme de Spengler et à la philosophie vitaliste de Klages.

Patrick Wotling va jusqu’à affirmer que la pensée de Nietzsche a pour centre le « problème de la civilisation ». On doit également à l’Allemagne la distinction entre Culture et Civilisation, la première représentant la phase organique d’une culture et la deuxième sa phase critique déclinante, pour aller très vite. Il est vrai que les identitaires gagneraient probablement à étendre le cercle de leurs influences, à les chercher dans des pays latins comme l’Italie (Giambattista Vico), en Espagne (Ortega y Gasset), mais aussi en Belgique (Marcel De Corte), chez les philosophes tchécoslovaques (Jan Patočka, l’auteur de Platon et l’Europe), en Russie avec Nicolas Berdiaeff, en Angleterre avec Roger Scruton et finalement en France avec le regretté Jean-François Mattéi dont Le regard vide. Un essai sur l’épuisement de la culture européenne est un ouvrage incontournable pour penser le phénomène du nihilisme européen.

Quand notre domus brûle

Platon est également un penseur avec lequel il serait bon de renouer, tant sa philosophie possède une force de destruction de tous les sophismes. Un nietzschéisme un peu caricatural en est souvent l’obstacle. « Homère contre Platon », formule nietzschéenne bien connue devrait être remplacée par « Homère et Platon », puis « Dionysos et Apollon », « l’art et la philosophie ». Vincent Descombes, dans son livre Le platonisme, rappelle que « le platonisme, c’est la métaphysique occidentale ». Alfred North Whitehead, philosophe et mathématicien britannique, voyait dans la philosophie et la science européennes « une série de notes en bas de page de Platon ».

Il me semble que le travail auquel s’emploie magistralement Antoine Dresse, animateur de la chaîne Ego Non, contribue à élargir le corpus doctrinal nécessaire au combat identitaire européen. Si ce corpus reste multiple, s’il n’offre pas l’unité systématique qu’arbore un Hegel ou un Marx, le devons-nous à une faiblesse dans l’élaboration théorique des identitaires, au refus de réduire l’Histoire à un sens déterminé par la lutte des classes, l’avènement de la raison ou bien l’urgence de la situation ? Laquelle provoquerait une paralysie de la pensée, tétanisée par la menace de notre disparition ? Lorsque la maison brûle, les discussions autour de la décoration prennent, certes, un tour fâcheusement désordonné.

D’où tu parles camarade ?

Je partage avec Rodolphe Cart des origines sociales communes, étant issu de la classe moyenne déjà en voie de paupérisation. Ma famille, du côté paternel, s’est installée en Haute-Savoie après le rapatriement des français d’Algérie. Je suis d’origine espagnole et allemande et j’ai vécu en banlieue parisienne métissée toute ma vie. Autant dire que la solidarité de classe entre prolétaires blancs et extra-européens m’apparaît comme une chimère, certes réconfortante, mais qui se dissipe comme nuage au ciel, sous le plus tranquille zéphyr du réel. J’ai suivi ma scolarité dans le public. J’ai appris, de mes professeurs, quasiment tous gauchistes patentés, que le mélange des cultures allait nous enrichir. Il m’a fallu sécher de nombreuses heures de cours pour m’atteler à la lecture de Shakespeare et de Rimbaud, dont je pensais naïvement qu’ils puissent réellement intéresser mes professeurs. J’ai alors savouré des moments de liberté indicibles, où le sentiment de soi, dont parle Rousseau dans ses Rêveries, n’était jamais interrompu par le catéchisme diversitaire. La découverte de Beethoven fut aussi décisive. La peinture de Turner m’a saisi, extatique, dans l’ignorance que tant de génie était possible. L’Europe tout entière, son génie propre, orchestrait dans mon âme la symphonie du sens et de la beauté, dont la promiscuité avec des camarades de lutte des classes à chaussures Nike, dévoreurs de kebab, m’aurait privée. J’ai découvert, en somme, que « toute âme est une mélodie qu’il s’agit de renouer », pour citer Mallarmé, et que la civilisation européenne était ce diapason qui donne le la, c’est-à-dire le sens d’une destinée unique et sans équivalent. En effet, il n’y a pas un grand mouvement culturel et artistique surgi d’un pays européen qui n’ait essaimé ensuite sur tout le continent : humanisme, rationalisme, romantisme, libéralisme, socialisme, impressionnisme, etc.

Pierre-Yves Rougeyron, quant à lui, déclare très tranquillement, dans son entretien avec Rodolphe Cart : « Pour moi, l’Europe ça n’a pas de sens. » Et d’affirmer que les identitaires sont incapables de la définir. Donc exit Husserl qui trouvait un sens à l’Europe, à laquelle il souhaitait voir réassigner un sens spirituel, une téléologie, après la crise des sciences européennes qui a détruit l’unité du savoir. Exit Jean-François Mattéi également. Et que dire de Paul Valéry, dont on ne peut difficilement soutenir que la bêtise était son fort (cf. Monsieur Teste), lorsqu’il écrit, dans la note de 1924 à « La crise de l’esprit » : « Partout où les noms de César, de Gaius, de Trajan et de Virgile, partout où les noms de Moïse et de saint Paul, partout où les noms d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont une signification et une autorité simultanées, là est l’Europe. Toute race et toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise, quant à l’esprit, à la discipline des Grecs, est absolument européenne » ? Il est vrai que Rougeyron se déclare disciple de Régis Debray, auteur d’Un été avec Valéry. Il ne pouvait donc donner aucun sens à ces billevesées…

Un horizon spirituel

Pour citer Dominique Venner qui avait un sens exceptionnel des formules lapidaires : « Exister c’est combattre ce qui me nie. » Et l’Europe tout entière, en tant que civilisation, émanation d’un peuple aux composantes biologiques stables et dûment caractérisées, est l’objet d’une immense négation qu’il est urgent de combattre. Je suis prêt à soutenir tous les efforts de restauration de la souveraineté si c’est la condition nécessaire de la sauvegarde de notre identité biologique et culturelle. Il faut, cependant, s’entendre sur le fait que la souveraineté, si elle s’avère être une condition nécessaire, n’est pas une condition suffisante. On peut souverainement accompagner le mouvement de remplacement des populations, comme le montre l’exemple britannique. Et alors, tous ces débats byzantins pour arriver aux mêmes résultats que la Commission européenne nous auront fait perdre un temps considérable ? J’ajouterais, pour conclure, que ni la souveraineté ni l’identité ne suffisent pour mettre une civilisation sur les bons rails tant qu’il n’existe aucun horizon spirituel à atteindre.

Photo : © Château de Dunguaire. Galway, Irlande

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