Le système meurt mais ne se rend pas. Face aux chances de victoire du camp national à Toulon, le front républicain fourbit ses armes avant de sortir de sa tranchée et prépare sa blitzkrieg. Une offensive qui pourrait ravir au RN une victoire que beaucoup lui pensait acquise. Et pour cause. Avec ses sept députés RN, sur les huit que compte le département, le Var apparaît comme une terre promise pour le parti de Jordan Bardella. Et sa capitale de 180.000 habitants figure comme le dernier village gaulois à conquérir. Aurait-on crié victoire trop tôt, à Toulon ? La responsabilité provient-elle des observateurs parisiens qui sous-estimeraient la force d'un front anti-RN qu’il ne faut jamais enterrer ? Dans l’imaginaire collectif, depuis plusieurs mois, le RN est donné vainqueur, à Toulon. « Un discours qui tend à démobiliser l’électorat patriote qui pourrait estimer l’élection gagnée d’avance, analyse un acteur local, et qui, inversement, est de nature à surmobiliser le camp adverse. »
La socialiste Josée Massi
« On aurait pu rêver d’une victoire au premier tour. » Auprès de BV, Laure Lavalette concède une campagne « incertaine » qui prend un nouveau tour. Car les candidats sont nombreux, désormais, sur la ligne de départ. Josée Massi, maire sortant et ancienne première adjointe d’Hubert Falco, a mis du temps à partir officiellement dans la bataille. Le sénateur LR Michel Bonnus a finalement obtenu le soutien de l’ancien maire emblématique de la ville, condamné pour détournement de fonds publics. Certes, Laure Lavalette est donnée largement en tête au premier tour dans le dernier sondage Elabe publié le 2 mars par Var-Matin. Avec 41 %, elle écrase ses adversaires. En cas de triangulaire, la candidate de 49 ans l’emporte, mais en cas de duel contre le maire sortant, elle est devancée et s’incline, avec 47 % des voix. Or, le cas de figure d’un duel ne fait aucun doute. « Michel Bonnus se désistera », regrette un parlementaire LR auprès de BV. Quant à Josée Massi, elle dresse déjà « les heures sombres » comme argument ultime : « Soyez-en sûrs : si Laure Lavalette prend Toulon, la ville sera divisée, fragmentée. Toulon ne doit pas être un terrain d’affrontement », lançait-elle en meeting, le 3 mars, au Palais Neptune, devant 800 supporters. Le vieux refrain est de retour. « On ne gouverne pas en excitant les peurs. On ne gouverne pas en désignant des boucs émissaires », explique le maire sortant de 75 ans. Ce dernier va jusqu’à affirmer n'être « ni de droite, ni de gauche, ni même du centre », lors du débat télévisé organisé par BFM TV. « C’est évidemment une femme de gauche », nous rétorque Laure Lavalette, « elle a été pendant six ans conseillère municipale d’un maire PS. » Celle qui a rejoint Hubert Falco en 2014 fut, en effet, élue sur une liste socialiste en 1983 dans la petite commune de Joyeuse, en Ardèche, à l’époque où elle était enseignante.
Une liste ouverte
Du côté du RN, on contre-attaque et alerte les électeurs : « L’entièreté des villes françaises ont envie de se débarrasser de la Macronie, des écolos et de la gauche. Donc, on ne va pas laisser tomber Toulon aux mains de la gauche, c’est pas possible », clame-t-on dans l'entourage de la candidate. La stratégie du RN est claire : s'adresser et tendre la main aux électeurs LR qui voteront Michel Bonnus, crédité de 14 %. Mère de cinq enfants, catholique pratiquante, Laure Lavalette n’a pas le visage de l’extrême droite radicale dépeinte par les antifas. Son profil est en mesure de séduire les électeurs de droite sincères. « C’est une personne qui défend bien ses valeurs et ses convictions, constate, auprès de BV, le sénateur LR des Alpes-Maritimes Henri Leroy, je crois qu’elle est en mesure de convaincre une partie de l’électorat de droite traditionnelle. » L’enjeu, pour le RN, est aussi de mobiliser le camp patriote. « Les gens se réveillent un peu, maintenant, constate Laure Lavalette, dans une campagne qui se durcit brusquement. L’électorat RN se réveille souvent très tard. » La candidate, réputée pour faire partie du cercle proche de Marine Le Pen, a voulu une liste très ouverte où seulement 15 des 59 colistiers sont encartés au RN. De nombreuses personnalités issues de la société civile sont là : Sébastien Soulé, l’ancien policier de la BAC nord de Marseille, un ancien officier de marine, le contre-amiral Jacques Mallard, l’ancienne Miss Var 2025 Mélanie Auzoux, l’ancien joueur de rugby David Gérard.
Attaques et contre-attaque
Face à la menace, les adversaires du RN jusque-là relativement tapis dans l’ombre se dressent soudainement et donnent une idée de l’ambiance de l’entre-deux-tours. Il y a une semaine, Le Canard enchaîné relayait les dénonciations de la candidate socialiste Magali Brunel qui accuse les colleurs d’affiches du RN d’avoir filmé et photographié les militants se rendant à l’une de ses réunions publiques.
Qu’à cela ne tienne, Pierre Charron, proche conseiller de la députée du Var et cheville ouvrière de la campagne toulonnaise, annonce à BV que 35 plaintes seront déposées pour « insinuation calomnieuse ». Le Canard n’en est pas à sa première attaque. Il y quelques mois, il évoquait la résidence de Laure Lavalette. Ils ont aussi accusé la députée RN d’avoir dit, dans l’hémicycle du palais Bourbon, lors de la chute du gouvernement Barnier : « On s’est enfin débarrassés de ce vieux con. » Ce que cette dernière a formellement nié.
Ce lundi 9 mars, c’est au tour de StreePress de déverser ses élucubrations concernant la candidate patriote. L'imagination n'est pas débordante : « positions anti-IVG », « soutien de la Manif pour tous », membre d’un « groupuscule étudiant violent » dans sa jeunesse. Les tartes à la crème - tropéziennes, dirons-nous à Toulon - dont le camp national a l’habitude. Les attaques ad personam ne sont pas en reste. Il y a quinze jours, un colistier de la candidate socialiste tenait des propos ignobles sur la fille handicapée de Laure Lavalette. Les médias usent et abusent, aussi, de l’expérience ratée de Jean-Marie Le Chevallier (FN), en 1995, à la tête de la ville portuaire. « C'est une légende urbaine, on veut nous faire croire que c’était l’horreur, qu’il y avait des barricades sur les plages, mais personne ne parle de ça », constate un observateur toulonnais auprès de BV. « Forcément, le système se défend, il y a des salariés à la métropole qui gagnent 10.000 euros par mois et ont peur de tout perdre. » Pour contrecarrer la malédiction d’un énième échec face au front républicain, on sonne la mobilisation, dans l’équipe de la candidate. On évoque un « front de gauche » et on appelle à la raison les électeurs LR honnêtes. Dans le dernier sondage, dans la configuration d’un duel face au maire sortant, seulement 15 % des électeurs LR se reporteraient sur Laure Lavalette. Un paradoxe alors que figure, par exemple, sur la liste de la candidate RN Philippe Vitel, ancien député UMP du Var durant quinze ans. « La liste de Josée Massi est une liste de gauche qui n’incarne pas la droite républicaine à Toulon », prévient Pierre Charron. « Les sondages sont bons, l'accueil est excellent, il se passe quelque chose dans cette campagne, constate Amaury Navarranne, conseiller municipal à Toulon depuis dix ans, mais pour faire basculer l'élection, il faut que nos électeurs se déplacent. Josée Massi est la candidate de la gauche unie ; il faut que ceux qui rejettent la gauche aillent voter. »
« Une espèce d'élan »
Ce samedi 7 mars, Laure Lavalette tient une réunion publique dans le quartier de la Loubière, sur une petite place où les Toulonnais aiment se retrouver pour jouer à la pétanque. Dans une ambiance conviviale, devant 150 badauds, curieux ou supporters, la candidate RN bat le rappel. « Le 22 mars, ça va être serré, avertit la députée patriote, ils vont utiliser tous les moyens, on les connaît. » La parlementaire, qui quittera l'Assemblée nationale en cas d'élection, annonce même un dispositif pour lutter contre « la triche » en surveillant les bureaux de vote et appelle à « la mobilisation générale ».
D’aucuns pourraient reprocher à Laure Lavalette une campagne trop tiède ou fade, où l’appartenance au RN est dissimulée dans la communication et dans la campagne. « Ça va se jouer au centre, elle n’a pas intérêt à être trop radicale », confie à BV un cadre RN local. « Elle bénéficie, au contraire, d’une bonne notoriété, d’un fort capital sympathie et d’une autorité certaine que lui confèrent ses trois années de député. »
Lors des législatives de 2024, pourtant en tête au premier tour, avec 42 % des voix, le RN échouait à faire élire son candidat à Toulon (première circonscription), tandis que Laure Lavalette était réélue dans la deuxième. Augmenter les réserves de voix, mobiliser les abstentionnistes et les électeurs de Marine Le Pen et Jordan Bardella aux derniers scrutins, viser les 43-44 % au premier tour pour créer un effet de masse et une dynamique que rien ne pourra renverser. Voici le défi de Laure Lavalette. La mère de famille de cinq enfants le sait. Elle reste pour autant confiante dans ses capacités à renverser le front républicain, car elle sent « une espèce d’élan » qui la porte dans cette campagne et qui fera la différence.
« J’ai besoin de vous », lance-t-elle ce jour-là, pleine d’enthousiasme dans sa petite réunion de quartier. « Nous avons une semaine pour convaincre, il reste huit jours, alors on donne tout dans la bataille. »
