
Par Gaston Le Torch
Il y a quelque chose d’étrange, presque de tragiquement comique, dans la manière dont l’Europe — cette vieille dame qui aime tant se croire lucide — désigne ses ennemis. Toujours la même antienne : la Russie, éternelle menace, spectre commode qui hante les couloirs de l’Europe. Soit.
Mais pendant que les europiomanes agitent ce fantôme familier, qui donc menace l’intégrité territoriale du Danemark au Groenland ? La réponse est moins confortable : les États‑Unis. Et que fait alors le président Emmanuel Macron, qui aime à se présenter comme l’incarnation d’un souverainisme européen renaissant ? Il envoie — geste à la fois symbolique et un peu théâtral — vingt-cinq chasseurs alpins. Vingt-cinq. On imagine déjà les skis crissant sur la neige arctique, la République se redressant dans le blizzard. Il y a là quelque chose de presque beckettien.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car pendant ce temps, des drones venus de l’Iran visent Chypre, cette île orthodoxe qui flotte à la lisière de l’Europe et du Levant. La cible touchée est une base britannique. On pourrait croire que le Royaume-Uni réagirait. On se trompe. C’est encore Emmanuel Macron qui intervient. Bah oui, quoi, la Défense de l’Europe c’est lui…
Et voici donc missionnée la frégate Languedoc (D653), fleuron de la classe FREMM de la Marine nationale. Geste plus sérieux, dira-t-on, que l’envoi de quelques chasseurs alpins. Certes. Mais regardons d’un peu plus près : la Languedoc est une frégate anti-sous-marine, pas une frégate de défense aérienne. Or, les sous-marins iraniens, que l’on sache, ne croisent pas en Méditerranée orientale ; ils surveillent le détroit d’Ormuz, là où se joue une autre partie du grand échiquier stratégique. Mauvaise pioche, donc. Et le symbole devient presque trop parfait lorsque l’on découvre que la Languedoc appartient déjà au groupe aéronaval escortant le porte-avions Charles-De-Gaulle (R91). La voilà détachée de sa mission première — protéger le navire amiral aux côtés de la frégate anti-aérienne Forbin (D620) — pour une opération dont la dimension médiatique saute aux yeux.
Adieu danger russe, adieu OTAN, adieu la Baltique et la protection des États baltes, direction le véritable et vieil ennemi de la France, le Hezbollah. Pourtant, dans la pratique diplomatique du gaulliste Chirac, certaines de ses positions furent perçues comme relativement protectrices ou conciliantes vis-à-vis de ce mouvement musulman. Mais passons, le Charles-De-Gaulle a franchi le détroit de Gibraltar le 6 mars. La Languedoc, elle, pourrait se positionner au sud ou au sud-est de Chypre. Quant au porte-avions, il devrait se poster au large du Liban, à bonne distance des côtes — entre 150 et 300 kilomètres — comme le veulent les règles non écrites de la guerre navale contemporaine. Et voici le président qui, alors que le bâtiment navigue encore devant la Crète, monte à bord. Les mauvaises langues parlent de séance photo. L’effet est connu : la mer, les uniformes, les ponts d’envol ont toujours eu une vertu politique. Dans ce pays où l’armée demeure l’une des dernières institutions auxquelles la nation accorde encore sa confiance… mais la vérité est plus triviale : Emmanuel Macron ne pense pas seulement à Chypre et au Liban, ni même aux Français à éventuellement rapatrier. Non, il pense d’abord à l’Europe. À ce destin continental qu’il poursuit avec une obstination presque maladive alors même que l’édifice européen vacille un peu plus chaque jour qui passe.
Et pendant ce temps, la malheureuse Royal Navy, jadis maîtresse des mers, et victime principale à Chypre, se trouve étrangement silencieuse. Eh oui, beaucoup de ses bâtiments sont en entretien, immobilisés dans les bassins anglais. Pas très forts les rosbeefs !
Alors oui, il faut le dire, la Marine française tient son rang. Elle reste l’un des rares instruments de puissance dont dispose encore la France — avec sa dissuasion nucléaire et cet empire maritime discret que constitue son immense zone économique exclusive, la deuxième du monde. C’est là qu’il faut mettre du budget et non pas dans des associations bidons. Et pour le porte-avions, l’urgent c’est les moyens de lutte contre les drones-suicides.
https://www.actionfrancaise.net/2026/03/12/la-royale-cest-aussi-la-puissance-francaise/