
Plus de678 000 citoyens ont déjà signé la pétition contre la proposition de loi portée par Caroline Yadan, apparentée Renaissance. Cette mobilisation ne doit rien au hasard : le texte prétend lutter contre les « formes renouvelées d’antisémitisme », mais repose sur un postulat lourd de conséquences, selon lequel la critique de l’État d’Israël serait « consubstantielle » à la haine des Juifs. Une affirmation d’autant plus problématique qu’un tribunal correctionnel a récemment rappelé la distinction fondamentale entre critique politique et attaque contre une communauté.
La proposition de loi apparaît ainsi comme un moyen de contraindre les juges à opérer un amalgame que le droit positif, jusqu’ici, refusait. En assimilant antisionisme et antisémitisme, elle ferait basculer toute critique de la politique israélienne dans le champ pénal. Ce serait une première dans notre droit : ériger un État en entité juridiquement sanctuarisée, intouchable, au-dessus de tout examen critique. Une telle exception interroge : pourquoi un seul État bénéficierait-il d’un tel privilège ? Et si ce principe était étendu, qu’adviendrait-il de la liberté d’expression ?
On invoquera la nécessité de protection. Mais protéger une communauté ne signifie pas criminaliser le débat public. La liberté d’expression n’est pas un luxe : elle est la condition même de la démocratie. La réduire à ce que la loi autorise, c’est substituer au débat contradictoire une logique de mise au silence. Et dans une société où l’on préfère interdire plutôt que répondre, la pensée s’appauvrit, le vocabulaire se rétrécit, la contradiction devient suspecte. Ce qui est déjà le cas, d’une certaine façon.
Pourquoi dans ce cas ne pas l’étendre à l’ensemble des pays du globe, ainsi qu’à nous même, faisant des oppositions au régime en place des hors la loi. Pratique pour conserver le pouvoir, et réduire au silence toute contestation. Contrôler à ce point la pensée devient du pur arbitraire, mais après tout rien de bien nouveau dans une société qui a pris l’habitude d’être guidée, et de penser le bien en fonction de ce que la classe dirigeante autorise et décrète. Nous avons admis devoir nous plier à ce qui a été décidé comme étant bon pour nous, et toute contestation devient douteuse. Lutter contre les dérives est une chose, sanctuariser un Etat pour soi-disant protéger sa communauté en est une autre et qui ne va pas dans le sens de liberté. On va nous dire que la liberté ne peut pas tout autoriser, ce qui est exact, mais elle ne peut pas non plus être contrainte à ne s’exprimer que sous le contrôle permanent de la justice.
C’est pourtant ce vers quoi nous glissons tous les jours un peu plus. Sous prétexte de protéger les minorités il est interdit de critiquer ou de faire des allusions sur tellement de sujets et de particularismes qu’il est préférable aujourd’hui de se taire. Ce n’est pas une victoire et les censeurs, en agissant ainsi, ne corrigent pas une déviance, ne rétablissent rien, ils étouffent une pensée, mais la tendance elle, persiste, la colère, le ressenti ne s’abolissent pas par décret. Comme le souligne Jean-Frédéric Poisson, nous sommes englobés dans un Etat dans lequel « le désaccord n’est pas un état de l’intelligence, mais une faute morale. »
Le sujet d’Israël, déjà hautement sensible, se trouve ainsi encore davantage électrisé. La Shoah, tragédie absolue, est trop souvent instrumentalisée pour disqualifier toute critique de l’État hébreu. Le résultat est connu : gêne, silence, autocensure. Une démocratie ne peut pas fonctionner sous le régime de la culpabilité anticipée. Il en est de même avec l’Islam, où il devient inconvenant de mettre en avant le radicalisme religieux de certains de ses membres, qui violent, tuent, sans que l’on soit autorisés à mettre en avant la particularité de l’auteur et ses attachements à une idéologie volontairement communautarisée, ethnicisée.
Au RPF, nous condamnons toutes les formes de racisme, sans hiérarchie entre les communautés. Nous défendons une conception exigeante de la liberté d’expression : celle qui repose sur la réponse, l’argumentation, la contradiction, le factuel, non sur l’interdit. Une « dictature du bien » n’en reste pas moins une dictature.
Cette loi ne doit pas être adoptée. Les textes existants suffisent. Et si le législateur doute, il peut consulter plus largement : un débat national, voire un référendum, serait une manière de reconnaître la légitimité des centaines de milliers de citoyens qui refusent d’être considérés comme des anomalies et qui entendent pouvoir s’exprimer contre un Etat et ses agissements, fut-il Israël lui-même.