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culture et histoire - Page 1359

  • Islam : Déviance judéo-chrétienne ou imposture historique ?

    Pour découvrir le grand secret de l’islam, son imposture historique et la vérité sur ses origines véritables, il convient de s’intéresser à l’Histoire, au Coran et à la biographie islamique de Mahomet. Les différentes recherches conduisent à devoir constater que l’islam est le résultat d’un processus très long et très complexe de réécriture de l’Histoire, s’enracinant dans des croyances juives et chrétiennes dévoyées, et manipulé par les califes pour satisfaire leurs visées de domination politique.

    Qui sont les judéo-nazaréens, ancêtres des musulmans ?

    Les travaux historiques ont permis de mieux comprendre l’influence de ce groupe dès la fin du premier siècle, dans des milieux et sous des formes très diverses. Groupe ethniquement juif (et de langue araméenne, comme les Hébreux), il s’est accaparé l’appellation de « nazaréen » (donc « judéonazaréen »). Ces judéonazaréens se considèrent comme les Juifs véritables et comme les seuls vrais disciples de Jésus. En tant que Juifs, ils conservent scrupuleusement les coutumes et la loi ancestrale articulées dans la révérence aux écritures saintes, à la Torah. Ils conservent aussi la vénération du temple, bien que détruit pour le moment, la vénération de la terre promise et du peuple « ethnique » juif, du peuple élu par Dieu. Ils s’opposent néanmoins au mouvement pharisien qui donnera la réforme rabbinique. En effet, contrairement aux autres, ils ont reconnu en Jésus le messie annoncé par les écritures, venu pour libérer la terre sainte, rétablir la royauté, rétablir la vraie foi (en chassant les autorités juives corrompues par le truchement des Romains) et le vrai culte du temple (ce qu’il n’avait pu faire), bref, libérer et sauver le monde. Ils se considèrent aussi comme les vrais chrétiens et accusent les judéochrétiens de s’être trompés, de s’être dévoyés. Ils nient fondamentalement la dimension divine de Jésus. Ils accusent les judéochrétiens d’avoir « associé » à Dieu un Fils et un Esprit Saint. Au contraire, ils affirment : « Je témoigne de ce que Dieu est un et il n’y a pas de dieu excepté lui » ! La distance est donc énorme entre ce que les apôtres ont enseigné et la contrefaçon messianiste que les judéonazaréens en ont faite. Et il apparaît déjà une certaine parenté entre cette contrefaçon et ce qu’affirme la profession de foi musulmane… Vrais Juifs et vrais Chrétiens, ils se considèrent comme les héritiers uniques et véritables d’Abraham, les « purs ».

    Leur installation en Syrie, sur le plateau du Golan, puis par la suite jusqu’au Nord d’Alep – toujours à l’écart des païens et des impurs – est vécue comme une forme de nouvel exode au désert. A l’image du peuple hébreu sortant d’Egypte et conduit par Moïse, il s’agit d’un temps de purification et de préparation. Le vin sera ainsi interdit à tous les consacrés à Dieu jusqu’au jour du retour du Messie. Leurs « messes » seront célébrées par leurs prêtres avec de l’eau et non du vin.

    Se purifier soi-même n’est qu’un préalable dans le projet des judéonazaréens de purifier le monde pour le sauver de son mal et de son injustice. Leur « recette du monde parfait sur terre » inclut la reconquête et la purification de la terre sacrée (Israël), de la ville sacrée (Jérusalem), pour que les purs puissent accéder aux lieux saints, rebâtir le temple saint dans les conditions de pureté requises et y réaliser les rites et sacrifices. C’est comme cela que sera alors provoqué le retour du messie. Et avec le messie à leur tête, les judéonazaréens sauveront le monde de son mal, de son injustice, contre lui-même s’il le faut.

    Dans cette vision, on voit que s’affrontent deux parties de l’humanité : celle qui travaille au salut et celle qui s’y oppose. Les purs et les impurs. A l’aune de cette vision idéologique, de cette surréalité, la morale se transforme : est jugé bon, juste, vrai, noble tout ce qui contribue au projet ; est jugé mauvais, exécrable, blâmable, faux, à anéantir tout ce qui y fait obstacle. Est également jugé mauvais tout ce qui dévie du projet. Les femmes, par exemple, considérées comme tentatrices, détourneraient les justes de leur combat. De la même manière, tout mouvement divergeant de la foi pure, toute pensée dissidente sont donc à combattre absolument. Si les Juifs rabbiniques et les chrétiens, les deux ennemis de leur vraie religion, s’étripent sous leurs yeux dans des guerres incessantes et stériles, c’est bien que Dieu les y conduit. Voilà qui conforte les judéonazaréens : eux seuls pourront libérer la Terre et Jérusalem, eux seuls pourront relever le temple.

    Avec le temps, les judéonazaréens finiront par persuader les tribus arabes nomades voisines de rentrer dans leur projet messianiste de reconquête de Jérusalem et de la « terre promise ». Ces arabes auraient été les descendants d’Abraham (de la Bible) par son fils Ismaël, qu’Abraham eut dans des temps immémoriaux avec sa servante Agar. Selon l’histoire musulmane, ils vivaient selon un système de clans et de tribus, avaient pour religion une sorte de polythéisme mal connu, des cultes païens anciens, et obéissaient à des coutumes rustiques – par exemple, ils maltraitaient leurs femmes et il se raconte même qu’ils enterraient vives leurs petites filles. De plus, la région était en proie à l’anarchie, à de nombreuses guerres entre clans plus ou moins régies par ces coutumes religieuses troubles. C’était le temps de la jahiliya, de l’ignorance, de l’obscurantisme propre aux temps païens.

    à suivre

    https://infocomnet.wordpress.com/2015/05/15/islam-deviance-judeo-chretienne-ou-imposture-historique/

  • Quand les Académiciens se paient Hollande et Vallaud-Belkacem

    La remise en cause de la réforme de Najat Vallaud-Belkacem par les Académiciens contraint le président de la République à une réponse politique sur un débat auquel tous les Français s’intéressent.
    À l'Académie française, sous les ors et dorures du quai Conti, les luttes idéologiques et politiques furent bien souvent féroces, et elles le demeurent encore. Il y a un flanc droit (que l'essayiste Marc Fumaroli incarne avec délice), un centre (que l'historien Pierre Nora représente avec finesse) et une aile gauche (par exemple Danielle Sallenave et sa démarche pesante). Les uns et les autres se sont encore étripés au sujet de la récente élection d'Alain Finkielkraut au fauteuil de l'ultra droitier Félicien Marceau. D'aucuns, dans l'illustre compagnie, considéraient en effet le philosophe par trop ... réactionnaire. Ce fut un affrontement violentissime, comme on n'en connut plus depuis l'intronisation du vichyste Paul Morand en 1968. De Gaulle avait refusé de le recevoir à l'Élysée ainsi que le veut le protocole et le poète-résistant Pierre Emmanuel avait sur le champ claqué la porte. L'affaire Finkielkraut s'avéra parfois d'une violence identique- ce qui est, notons-le au passage, d'une rare injustice. Mais au moins l'épisode nous rappelât que l'Académie ne se tient jamais bien éloignée des affaires de la cité.
    D'ailleurs, elle vient de le signifier à nouveau. D'un seul bloc, à l'unanimité, toutes tendances et sensibilités confondues, l'Académie française a massacré sans plus de manières, le projet de loi de la ministre de l'Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, valant réforme du collège et de ses programmes. Pas un mot outré ; pas une phrase spectaculaire ou excédée; rien de tout cela. Une exécution, voilà tout. D'autant plus meurtrière que la manière et les mots, choisis, y sont. En cela, les Académiciens demeurent d'une stricte fidélité à leur rôle tel que le cardinal de Richelieu, le fondateur de la compagnie, l'avait lui-même défini avec la plus grande simplicité :"défendre la langue française". Alors ils s'exécutent, en faisant preuve d'un sens politique particulièrement avisé.
    Une exécution
    Leur attaque en effet n'a rien d'hautaine, encore moins de nombriliste ou de corporatiste. Les Académiciens défendent un bon apprentissage du français, lequel, selon eux serait mis en cause, et gravement, par cette réforme, pour"éviter l'aggravation des inégalités". Et c'est précisément pour cette raison- une volonté de défendre les plus démunis, les défavorisés de la culture et de l'enseignement, que cette mise en cause de "gauche" titrée non sans goût de la provocation "Pour une vraie égalité des chances", touche de plein fouet un gouvernement en principe lui aussi de "gauche". Et ils insistent, les Académiciens, avertissant sans relâche le président Hollande, le premier ministre Valls et la ministre de l'Éducation Nationale Vallaud-Belkacem : "le redressement du système scolaire devra résister à la tentation de la facilité qui n'a jamais eu d'autre résultat que l'aggravation des inégalités. L'exigence constitue le principe fondateur de l'école de la République. Elle doit le rester ou le redevenir". Que les princes du quai Conti délivrent une leçon "d'égalité" aux gouvernants socialistes, voilà qui ne manque pas de piquant.
    Une difficulté très directement politique
    Saluons la précision des mots; ils ont été choisis et chacun a pour fonction de faire mal. C'est d'ailleurs réussi. Florilège académique :
    -"Ce n'est pas une réforme de plus, c'est un coup fatal porté à la langue française". -"Le patrimoine littéraire constitue un élément essentiel de l'enseignement de la langue française. L'Académie regrette vivement la disparition quasi complète, concernant la classe de 6ème, de toute référence à des textes, des œuvres ou des courants littéraires".
    -"Réduire la place des humanités, matrice de notre civilisation, mettre le latin et le grec sur un pied d'égalité avec les langues régionales est aussi un mauvais coup porté à la langue française".
    -"Ces projets posent en fait le principe d'un effacement des disciplines traditionnelles au profit de "thématiques interdisciplinaires dont l'objet est le plus souvent ponctuel, dicté par l'actualité ou directement appelé par l'environnement immédiat des élèves".
    Rincé, le projet de Najat Vallaud-Belkacem - elle s'en moque, paraît-il, puisque le texte a été passé en force, vite fait (mal fait).
    Interpellé, le chef de l'État puisque, de par sa fonction, François Hollande est officiellement le "protecteur de la compagnie". Cette fois, la fameuse "compagnie" lui provoque une difficulté très directement politique. Car la remise en cause des projets de Najat Vallaud-Belkacem n'a rien de réactionnaire ni de conservatrice. A l'inverse, les Académiciens français insistent tant et plus sur la reconstruction d'une école républicaine, fidèle à ses valeurs, à ses principes et qui de la sorte accélère "l'égalité des chances" plutôt que "l'aggravation des inégalités". Le président est piégé puisqu'il ne pourra rester sans réaction ni commentaire. D'autant moins que les Académiciens ne sont pas manchots en ... politique. Les explications de l'un d'entre eux, Marc Fumaroli, mettent en avant une dialectique parfaitement au point: "Tout cela relève d'un esprit au-dessus des partis, ce sont des questions d'ordre national qui intéressent tous les Français, quelle que soit leur couleur politique, quelles que soient leurs préférences idéologiques. L'état de la langue est un point sur lequel les Français sont d'accord et pour lequel tous se passionnent".

  • Un peu de vocabulaire : le fascisme

    Parce que j’en ai un peu marre de tous ces peigne-culs incultes, de droite comme de gauche, qui emploient les mots, souvent sous forme d’invective, sans en connaitre le sens !…

    « Le fascisme est une conception totalitaire de l’état. mais beaucoup plus qu’une doctrine, le fascisme est une action, une volonté de lutte, c’est aussi une tentative pour créer un homme héroïque, un combattant. Mussolini croyait que sa tâche serait facilitée par le fait que, pour la plupart, les adhérents de son parti, au début, étaient d’anciens combattants, provenant des formations de choc de l’armée italienne, les Arditi.

    Il pensait que la solidarité du front continuerait dans la vie civile, et qu’elle serait plus forte que la solidarité de classe. Le même phénomène se produisit en Allemagne après la première guerre mondiale.

    Du point de vue idéologique, le fascisme dérive :

    – de Maurras pour la critique de la démocratie.

    – de Nietzsche pour al volonté de puissance.

    – de Sorel pour l’emploi politique de la violence.

    – et aussi, dans une certaine mesure, des premiers écrits de Lénine, Mussolini pouvant être tenu, comme lui, pour un « révisionniste révolutionnaire » du marxisme.

    Le fascisme se veut aristocratique, par la sélection d’une élite et opposé à tout égalitarisme, en particulier l’égalitarisme démocratique.

    – Le fascisme est tout naturellement anti-communiste, né qu’il est d’une lutte à mort contre les socialo-communistes et son anti-communisme est total dans le sens où il entend détruire le marxisme, ses structures et même ceux qui la diffusent. D’un autre côté Mussolini, ancien socialiste utilisera toujours une terminologie socialisante, qui lui ralliera les anciens partisans du marxisme, en particulier lors de la renaissance du fascisme, en septembre 1943, à la création de la République de Salo.

    – Le fascisme est aussi anti-capitaliste, c’est à dire qu’il s’oppose, comme contraire à l’intérêt de l’état, à la formation de trusts gigantesques et anonymes, capables d’influencer la vie du pays ; il respecte la propriété privée dans la mesure où l’intérêt de l’État ne s’y oppose pas.

    Cette tendance plus ou moins rejetée dans l’ombre pendant le fascisme 1925-1943 sera mise en lumière lors de la « République Sociale Italienne » où l’étatisation sera un fait et où le régime deviendra rapidement un état de forme socialiste, malgré les protestations des allemands, fort soucieux de voir l’industrie italienne leur échapper par ce biais.

    – Le fascisme est anti-démocrate car il refuse de reconnaitre la même valeur à tous les êtres humains sans exception. Comme tous les états totalitaires modernes, il se considère cependant comme investi de son autorité par le peuple, et comme jouissant de sa confiance, puisqu’il le consulte fréquemment (il conserve même la Chambre des Députés jusqu’en 1938).

    – Si le fascisme nie les principes de 1789 ce n’est pas parce qu’un désir frénétique de retour en arrière et de réaction sociale le meut, c’est parce que loin d’être contre-révolutionnaire, le fascisme a dépassé ce vague conformisme qu’est devenue la déclaration des droits de l’homme et cherche à créer un monde nouveau.

    – Le fascisme est impérialiste. Ceci peut s’expliquer pour deux raisons :

    – Mussolini est imprégné de ce que fut la grandeur romaine et toute sa vie il poursuivra le rêve de voir la Méditerranée redevenir le « Lac Romain ». Il voudra donc essayer de conquérir le maximum de territoires possible sur la rive africaine de la Méditerranée afin d’en contrôler le plus grand secteur possible.

    – Les Italiens se sont considérés comme frustrés par les Traités de Paix de 1919 dont ils jugent l’actif dérisoire, eu égard aux sacrifices consentis, et aux promesses mirifiques des Alliés, lorsqu’ils tentaient d’entraîner l’Italie à leurs côtés.

    Par suite, le fascisme est d’abord un Nationalisme mais encore la volonté pour l’État de se bâtir un Empire.

    Au départ, Mussolini avait déclaré : « le fascisme n’est pas un article d’exportation » mais rapidement il revint sur cette idée et déclara que, au prix de modifications inhérentes au caractère particulier de chaque nation, le fascisme avait un caractère d’universalité, ses grands traits en particulier, pouvant être appliqués partout. Il déclara même que toute l’Europe deviendrait bientôt fasciste et que le XXe siècle serait le siècle du fascisme.

    Il est de fait que dans un grand nombre de pays naquirent des mouvements fascistes. le salut à la romaine devint vite universel pour les nationalistes chinois comme pour les rexistes belges, pour les « chemises vertes » brésiliennes et pour l’Union des fascistes britanniques.

    – Le fasciste n’était pas raciste du fait de la conception état-nation qui était la sienne. Après l’union avec le Reich quelques mesures anti-sémites furent édictées en 1938 mais oubliées aussitôt après. De nombreux juifs avaient d’ailleurs adhéré au mouvement fasciste et milité dans ses rangs.

    Durant la guerre, les troupes italiennes d’occupation protégèrent les juifs en de nombreux pays. Même la République Sociale Italienne refusa de livrer des juifs aux allemands, quoique ayant accepté, sous leur pression, que les israélites soient tenus pour membres d’une Nation Ennemie, à interner pour la durée de la guerre.

    – Le fascisme était la réaction de Musolini face aux évènements qui agitèrent l’immédiate après-guerre, ce fut sa création et on ne peut pas le séparer de lui. Les Italiens ne s’y trompaient pas, eux qui vénéraient Mussolini comme un Dieu.

    En ce qui concerne sa doctrine, il y a peu à en dire sinon qu’elle fut essentiellement banale. Mussolini ne croyait pas aux doctrines mais à l’action. L’effort de mise au point d’une doctrine ne fut qu’un hochet pour occuper les intellectuels. En réalité Mussolini fut toujours un pragmatiste et ne se laissa jamais lier les mains par un quelconque a-priori doctrinal.

    Le fascisme est une organisation de l’état, une mise en forme de la nation en faisceaux d’énergie, non plus séparés mais unis en œuvrant dans le même but. A l’origine, ce n’était pas une idéologie messianique. Mais les admirateurs que le fascisme ne manqua pas d’avoir dans le monde entier élevèrent celui-ci à la hauteur d’un dogme absolu et éternel.

    Dans cette optique le fascisme international tendit à se confondre avec le national-socialisme, lui aussi transformé et épuré mais surtout dégermanisé. »

    François Duprat, Les mouvements d’extrême droite en France depuis 1944. Ed. Albatros.

     

    https://lecheminsouslesbuis.wordpress.com

  • II.- Race, langage

    Nous continuons aujourd'hui notre cycle "Patrie" commencé le 8 juin, destiné aux jeunes militants et à ceux qui iront au CMRDS 2015*, à partir des cours de philo d'André Bridoux (1893-1982). Voici la deuxième des quatre lectures espacées de quinze jours.

    I.- Terroirs et frontières
    II.- Race, langage
    III.- Coutumes et communauté
    IV.- Patrie et humanité
    - billet 1949 remplaçant le 5000 francs Union française des 4 races -

    Préambule
    Nous avertissons le lecteur qu'il n'y a pas de "race française" au sens commun, mais que cette expression est une convention dialectique pour distinguer cet assemblage jusqu'ici réussi de peuples divers. D'ailleurs les rois parlaient à "leurs" peuples. A partir d'ici, c'est du Bridoux pur (sauf les ndlr).
    21.- La race
    On a pu soutenir que la communauté de race est à la base de la patrie, que les hommes se sentent unis dans la mesure où ils ont conscience d'appartenir à une même race dont ils sont dépositaires, et dont ils doivent assurer la permanence ainsi que la pureté. Ce point a été et est encore vivement discuté (le texte est de 1944).
    Il est certain qu'on trouve dans le monde de grandes divisions : race blanche, race noire, race jaune, que ces divisions se traduisent par des différences profondes dans les sentiments relatifs à l'origine, au destin, au patrimoine commun ; certain également que l'affinité du sang crée des liens entre les êtres et que des sols différents façonnent des hommes différents. 
    Plusieurs historiens ont donné à cette notion de race une grande importance. Augustin Thierry voit dans l'antagonisme des races une des causes essentielles des événements. L'Histoire de France d'Henri Martin, qui eut une si grande diffusion, est inspirée de la première à la dernière page par une idée unique : la permanence de la race et de l'esprit gaulois. "La France moderne, l'ancienne France, la Gaule sont une seule est même personne". De ce point de vue, un patriotisme ethnographique deviendrait concevable. Ces idées ont trouvé leur expression la plus extrême dans le livre de Gobineau (Essai sur l'inégalité des races, 1854) où la notion de pureté de race se trouve exaltée.
    On peut penser avec Renan que la race a joué un certain rôle à l'origine des sociétés ; mais ce rôle n'a jamais été absolument déterminant, et son importance a beaucoup diminué à mesure que le monde se compliquait et que les populations se brassaient. Observons d'ailleurs qu'il est impossible scientifiquement de définir la race pure. 

    Aujourd'hui, l'origine des races se perd dans les ténèbres incalculables. Depuis les temps préhistoriques, les mélanges ont été si nombreux qu'on ne saurait raisonnablement trouver de ce côté aucune indication précise pour tracer la frontière de deux peuples. L'ethnographie ne peut avoir aucune application politique.

    Ndlr : Les moyens scientifiques récents fondés sur les génomes, après l'avoir été sur les groupes sanguins, permettent de situer des agrégations territoriales, de suivre aussi des migrations sur l'espace et dans le temps.
    - en français du Québec -

    22.- La langue
    La langue, qui est en affinité avec la race, représente un des signes majeurs et un des éléments essentiels de la patrie. Il tombe sous le sens qu'une patrie c'est la maison commune d'une famille dont tous les membres se comprennent. L'étranger se reconnaît naturellement à l'impossibilité de comprendre et de se faire comprendre ; c'est un fossé profond.
    Une différence de langue crée de grandes dissemblances entre les hommes ; inversement, l'unité de langue est toujours une condition favorable à la formation de l'unité nationale aussi bien qu'à l'éclosion du sentiment de la patrie. C'est à juste titre qu'on parle de langue maternelle. La langue est bien plus qu'un moyen d'expression ; elle est créatrice, formatrice. Une langue donnée crée une représentation du monde particulière, et, grâce aux mots dont elle les enveloppe, donne peut-être leur principale réalité aux objets que nous distinguons. La langue crée en grande partie les sentiments, leur donne forme, consistance, les revêt d'une tonalité spéciale, les révèle même à la conscience des individus. Nous allons tous du langage des sentiments à leur réalité et nous avons l'expérience du déchet qui se produit malgré tous nos efforts de traduction, quand on passe d'une langue à une autre.
    La formation de la conscience est liée de beaucoup plus près qu'on ne croit à l'apprentissage de la langue nationale. C'est dans la langue que se capitalisent les œuvres des grands écrivains qui forment une partie si précieuse du trésor de la patrie. C'est par la langue que pénètrent en nous les souvenirs de nos ancêtres et le passé de notre pays. Il faudrait mentionner ici le rôle si important de la tradition orale qui enjambe les générations, même les siècles, et qui fait sentir de la manière peut-être la plus émouvante, la continuité de la patrie. La langue forme ainsi le lien entre les générations successives, elle est comme une mémoire permanente et collective des grands événements, des grands hommes, des traditions, des chants, des histoires, des légendes qui sont si importantes à l'origine de toutes les patries. Le langage joue un rôle plus grand encore comme trait d'union entre les générations successives que comme moyen de communication entre contemporains.
    Malgré tout, la frontière linguistique n'est pas absolument déterminante des frontières de la patrie. Des pays différents comme l'Angleterre et l'Amérique ont une même langue ; mais la Belgique en parle deux, la Suisse en parle trois. Il faut toutefois reconnaître que si la Suisse paraît s'accommoder de la diversité des langues, la Belgique n'est pas sans en souffrir. On peut d'autre part observer que la communauté de langue prédispose toujours les peuples à des relations amicales. Nous connaissons tous par exemple les bons rapports qui existent entre les habitants de la Suisse romande et leurs voisins français.

    Ndlr : Aussi fort que le liant linguistique est la communauté d'us et coutumes ; ce que nous aborderons dans la troisième lecture. 

    (*) Camp Maxime Real del Sarte organisé chaque été par l'Action française depuis 1953. On dirait aujourd'hui "université d'été".

    http://royalartillerie.blogspot.fr/

  • I.- Terroirs et frontières

    Nous ouvrons aujourd'hui un cycle "Patrie" destiné aux jeunes militants et à ceux qui iront auCMRDS 2015, à partir des cours de philo d'André Bridoux (1893-1982). Il offrira quatre lectures espacées de quinze jours :

    I.- Terroirs et frontières
    II.- Race, langage
    III.- Coutumes et communauté
    IV.- Patrie et humanité

    Préambule
    Il y a quatre étages de physique sociale qui doivent être étudiés par qui veut approfondir son environnement politique, la Famille, la Patrie, la Nation et l'État. Le cycle qui débute avec cet article ne s'occupe que du deuxième car il est celui qu'on approfondit le moins. A partir d'ici, tout est de Bridoux. La famille s'encadre et s'accomplit dans une réalité sociale plus étendue. Elle est la véritable cellule de la société ; mais, pas plus que la cellule vivante, elle ne saurait subsiter isolément, à part de l'organisme qui lui communique le mouvement et la vie.
    11.- Elément territorial
    La patrie, c'est d'abord ce coin du monde auquel nous sommes attachés par la naissance et la nature ; le seul qui ne nous paraisse pas un lieu d'exil : ce morceau d'univers avec ce ciel et cette lumière qui nous sont aussi indispensables que l'air que nous respirons, surtout avec ce sol auquel nous sommes unis par un lien organique et que nous ne saurions emporter nulle part à la semelle de nos souliers. D'ès l'antiquité, les poètes ont senti, plus vivement que nous peut-être, l'incomparable douceur du solm natal.

    Nos patriae fines et dulcia linquimus arva,
    Nos patriam fugimus : tu, Tytire, lentus in umbra, 
    Formosam resonare doces Amaryllida silvas.
    (Virgile, Bucoliques)

    Cet attachement, qui a d'abord pour objet le village ou la province, s'étend bientôt à tout ce territoire dont la figure et les dimensions nous sont si présentes et dont la carte nous retrace d'une manière si émouvante la ligne frontière.

    12.- La question des frontières naturelles

    (Ndlr : l'ouvrage est rédigé en 1944)

    La question des frontières est troublante et lourde de graves problèmes. Pourquoi cette ligne, qu'un peuple s'interdit de franchir et qu'il interdit aux autres de franchir ? Faut-il admettre qu'elle est dessinée par la nature et que les clôtures des peuples sont fixées par les veines ou par les reliefs du sol, par les mers, les fleuves, par les chaînes de montagne ? C'est la fameuse théorie des frontières naturelles : on sait son importance dans l'histoire de notre pays (ndlr : la béance au nord-est induit notre stratégie depuis toujours) et son influence sur les hommes de tous les régimes. Vauban, Danton, Chateaubriand ont été animés par une égale ambition d'achever le "pré carré" en le portant aux limites naturelles des Pyrénées, des Alpes et du Rhin.
    Sans contester ses insuffisances et ses dangers, nous estimons que la théorie des frontières naturelles n'est pas sans valeur. Avoir ses frontières et s'y tenir, c'est répondre aux indications de la terre. Le cadre naturel d'un peuple est bien formé de de ces admirables réalités qui sont sorties de la nature et que rien n'abolira : des fleuves, des montagnes, des mers. 

    Ndlr : feue la revue Les Epées avait consacré son numéro de décembre 2005 à la Frontière.


    13.- Influence du sol
    La structure du sol dessine les problèmes permanents de la vie nationale. En cas d'invasion, ce sont toujours les mêmes passages à défendre : la Meuse, l'Aisne, la Somme. Les linéaments du sol dirigent les mouvements de la vie nationale, canalisent la circulation¹, marquent les emplacements des villes qui sont autant de centres nerveux autour d'un cerveau qui est la capitale. C'est à partir du sol et de son ossature que le pays se constitue comme un être vivant dans lequel chaque province, chaque ville devient un organe naturel, de telle sorte que tout retranchement prend la valeur d'une amputation.

    Elément permanent et stable, le sol crée la solidarité des générations. Le spectacle d'une même nature et l'influence d'un même ciel donnent un certain ton à la sensibilité et une certaine forme à l'imagination qui se transmettent de siècle en siècle. De père en fils, malgré la fuite du temps, les hommes gardent toujours dans l'esprit quelque chose des horizons d'un même pays. Aristote, Montesquieu, Michelet ont justement montré que le sol exerce par son climat et par ses produits une lente et puissante influence sur les hommes ; il agit sur eux également par le labeur auquel il les oblige, par les habitudes qui en sont la conséquence et qui forment la partie essentielle des moeurs. C'est de ce côté sans doute que se créent les liens les plus forts. L'homme s'attache à proportion du travail qu'il fournit et de la peine qu'il se donne. En France, pays de laboureurs, s'est développé très tôt un profond et silencieux amour de la terre. Tocqueville a évoqué dans des pages admirables cette race paysanne qui enfouit dans ses sillons son cœur avec son grain. Ainsi s'est constitué ce sens de la patrie matérielle qui est une des meilleures garanties de la solidité d'un pays et se sont formés ces qualités de patience et d'endurance qui ont fait longtemps l'armature de la France et qui l'ont sauvée maintes fois.

    Malgré toute son importance, l'élément territorial ne suffit pas à constituer la patrie. Cet élément ne prend de valeur nationale que par les événements dont il est le théâtre, par les forces historiques qu'il met en oeuvre, et qui lui donneront un sens. S'il était réduit à sa seule influence, il risquerait d'inspirer aux hommes un patriotisme à courte vue et même de les faire verser dans un égoïsme provincial.

    Ndlr : Ce sera l'objet du prochain article de ce cycle : que se passe-t-il au-dessus du sol. 
    (1) En France, la vie a commencé à circuler le long des fleuves et des vallées qui traçaient la route naturelle vers les mines d'étain de Grande-Bretagne. Cette diposition heureuse avait été notée par Strabon.

    http://royalartillerie.blogspot.fr/2015/06/i-terroirs-et-fronti.html

  • Chronique de livre: Gottfried Feder, Critique nationale-révolutionnaire du capitalisme spéculatif

    2702592476.jpg"La source principale d'où le culte de Mammon tire sa force est l'afflux sans fin de biens acquis sans effort qui résulte de l'intérêt." Gottfried Feder

    Gottfried Feder est un nom qui ne vous dit peut-être rien. Né en 1883 à Wurtzbourg en Bavière, cet homme politique et économiste est lié au destin de l’Allemagne. Vétéran de la première guerre mondiale,  il développe, en parallèle de son engagement sous les drapeaux, une critique radicale du système bancaire. 1919 est l’année de parution de son œuvre la plus célèbre, Manifeste pour briser les chaînes de l'usure (Brechung der Zinsknechtschaft) et, dans la foulée, de la création du groupe « Deutschen Kampfbund zur Brechung der Zinsknechtschaft » qui réclamait, entre autre, la nationalisation des banques et l’abolition des intérêts bancaires. Il participe à la création du Parti ouvrier allemand (Deutsche Arbeiterpartei), qui changera bientôt de nom pour devenir le NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei). Adolf Hitler montera au pinacle Gottfried Feder pour ses talents d’économiste et ce dernier aura un rôle déterminant dans la ligne économique du parti.

    Les Editions de la Forêt, de nos camarades de Terre & Peuple, ont eu la bonne idée de rééditer le manifeste de Feder, agrémenté d’articles connexes sur lesquels nous reviendrons un peu plus loin. Précédé d’une présentation du contexte historique rédigée par Pierre Vial, l’auteur rentre dans le vif du sujet et vise là où ça fait mal. Sa critique du capitalisme spéculatif est à la fois morale et économique. Il est cependant nécessaire de bien distinguer le capitalisme spéculatif, basé sur la prédation, la rente et le cumul à visée illimitée du capital, du capitalisme entrepreneurial. En effet ce dernier demeure dans le domaine du limité et est le plus souvent réinvestit contrairement au premier. Le prêt à intérêt est quant à lui le moyen par lequel le grand capital assoit sa puissance. L’auteur explique son principe de fonctionnement via les exemples des emprunts de guerre qui aboutissent, avec d’autres facteurs, à l’endettement de l’Allemagne. La critique de Feder s’accompagne naturellement de propositions et de mesures concrètes détaillées ; citons parmi elles la conversion des emprunts de guerre en avoirs bancaires, ou même la déclaration de la faillite de l’état. Enfin l’auteur, dans une partie nommée « objections et réponses », confronte ses propositions aux oppositions courantes, qu’elles soient libérales ou communistes.

    Pour compléter le propos de Gottfried Feder, les Editions de la Forêt ont choisi d’adjoindre plusieurs articles. Tout d’abord, et dans la continuité de l’auteur, on retrouve deux courts essais de Roland Wuttke (chef du groupe de travail Economie du NPD), intitulés Pour en finir avec le capitalisme  et  L’héritage de Feder : le programme économique du NPD. L’héritage de Feder est plus que palpable mais ces deux articles n’apportent pas grand-chose en définitif. Ensuite, un article initialement paru dans le n°29 de la revue Réfléchir & Agir est signé d'Edouard Rix. Étant de loin le plus intéressant, il relate l’histoire d’Otto Strasser. Figure montante du NSDAP, il sera, de par ses convictions révolutionnaires et radicales, ostracisé.  Il rentrera même en dissidence et sera contraint de s’exiler avant de revenir en Allemagne dans les années 50. Enfin, le livre se termine par un texte d'Edmond Vermeil et par deux citations, l'une d’Ernst von Salomon et l'autre d’Ernst Jünger. L'ensemble est franchement dispensable.

    Ce Critique nationale-révolutionnaire du capitalisme spéculatif est un recueil de textes dans l’ensemble enrichissants. Bien entendu le manifeste de Gottfried Feder en est la clef de voute et sa critique du capitalisme est toujours d’actualité. Passée la lecture un tantinet rugueuse, malgré une traduction de l’allemand très correcte et un léger côté incantatoire ici et là, on comprend pourquoi cet écrit rencontre un tel succès à l’époque. Certes il vous faudra quelques notions d’économie de base pour appréhender tous les tenants et aboutissants mais ceci ne représente pas du tout un obstacle insurmontable. La présentation de Pierre Vial et le texte d’Edouard Rix ont également leur importance, davantage historiques qu’économiques. Toute personne critique envers le néo-libéralisme et le système financier se doit de lire au moins une fois le manifeste de Feder ; manifeste trop souvent passé sous silence (hélas !) du fait de l’engagement de l’auteur au sein du NSDAP.

    Donatien / C.N.C.

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  • « Populisme / Les demeurés de l’Histoire » de Chantal Delsol

    Note de lecture de Bernard Mazin, essayiste.

    L’ouvrage de Chantal Delsol a déjà été présenté sous la plume de Pierre Le Vigan qui, au moment où j’écris ces lignes, revient opportunément sur le sujet à propos d’un autre livre plus ancien, Eloge du populisme, de Vincent Coussedière. Le phénomène du populisme étant au cœur des débats politiques, et étant en passe d’y demeurer bien ancré dans les prochaines années, il ne me paraît pas inutile de se pencher à nouveau sur l’analyse de Chantal Delsol, que l’on peut ranger dans la catégorie de la « philosophie appliquée » et qui frappe le lecteur par sa pertinence et sa mesure.

    « Je ne connais pas de plus grande brutalité, dans nos démocraties, que celle utilisée contre les courants populistes. La violence qui leur est réservée excède toute borne. Ils sont devenus les ennemis majuscules d’un régime qui prétend n’en pas avoir. Si cela était possible, leurs partisans seraient cloués sur les portes des granges. »

    Pourquoi tant de haine ?

    Le sous-titre du livre, Les demeurés de l’Histoire, peut sembler relever de la provocation, mais l’auteur s’en explique dès le début de son propos. Elle rappelle que dans la philosophie de l’Antiquité grecque, il existe une quasi-constante : l’opposition entre les « quelques-uns » et les « nombreux ». Les premiers ont la faculté de rechercher ce qui est commun à tous, le logos, c’est-à-dire le discours universel ; les « nombreux » sont au contraire des idiotès, c’est-à-dire ceux qui ne voient que ce qui est particulier et qui le considèrent comme la Vérité. Cette réflexion ne distingue pas la philosophie de la politique, puisque l’aspiration à l’universel et l’aspiration au bien de la cité se confondent. Tout au plus existe-t-il un début d’interrogation sur la démagogie.

    A beaucoup d’égards, l’on peut considérer que les actuelles attaques contre les populistes trouvent leur origine dans Platon :

     « L’identification de la multiplicité avec la médiocrité, son identification avec le chaos, traduisent un élitisme qui repousse toute tentative, ou espoir, de tenir compte de l’expression populaire. […] Cette vision de Platon est annonciatrice des points de vue actuels sur le populisme : aujourd’hui, si l’opinion du peuple ne correspond pas avec le discours des droits de l’homme envisagés d’une manière spécifique, cette opinion est identifiée à une dispersion de caprices et de passions, et celui qui lui prête attention, à un démagogue. »

    Malgré tout, la véritable histoire du populisme coïncide avec celle de la démocratie représentative, et ce n’est guère que depuis une vingtaine d’années que le qualificatif de populiste est devenu un gros mot, et même une injure. « Je ne connais pas de plus grande brutalité, dans nos démocraties, écrit Chantal Delsol, que celle utilisée contre les courants populistes. La violence qui leur est réservée excède toute borne. Ils sont devenus les ennemis majuscules d’un régime qui prétend n’en pas avoir. Si cela était possible, leurs partisans seraient cloués sur les portes des granges. » Comment en est-on arrivé là en si peu de temps ?

    L’auteur en voit la cause dans l’important changement qui s’est produit depuis la fin des Trente Glorieuses : la désaffection du peuple à l’égard de l’idéologie émancipatrice des Lumières. Celle-ci trouve une certaine généalogie dans la conception platonicienne : convergence entre le logos philosophique universaliste et la finalité politique ; méfiance à l’égard des masses incapables de saisir le Bien commun, qui conduit corrélativement à la confiscation de l’expression du peuple des idiotès par une « élite » autoproclamée. Mais cette homothétie n’est qu’apparente : alors que la raison, le logos, était pour les Grecs « une vérité encore introuvée et probablement introuvable », la Raison cartésienne qui inspire les philosophes du XVIIIe siècle est devenue celle « qui éteint au fur et à mesure qu’elle avance les ténèbres de l’ignorance, et désigne les vérités illuminées que tous doivent dès lors accepter pour telles. »

    Il faudrait de plus longs développements pour préciser l’articulation entre les Lumières et la pensée économique libérale, qui fusionnent sous nos yeux dans le melting pot de l’idéologie libérale-libertaire. Mais ce sont là des concepts bien connus des familiers de Polémia, et l’auteur ne manque pas de les résumer, faisant référence à des penseurs tels que Christopher Lasch (1) ou Jean-Claude Michéa (2).

    Quoi qu’il en soit, le résultat est que « aujourd’hui, une vérité morale unique impose à la politique ses finalités, jugeant idiots ceux qui voudraient défendre des particularités face à cet universel imposé. »

    Le populisme se loge ainsi dans les interstices d’une démocratie qui déçoit le peuple, qui « n’a pas été à la hauteur des espérances de ceux qui le veillaient amoureusement. C’est du moins ainsi que l’élite a compris les choses. En réalité, elle avait nourri des illusions : non pas sur les capacités du peuple, mais sur la vérité de ses propres doctrines. Mais elle l’ignore. Elle voit un peuple qui fait défection. Qui trahit. Qui refuse d’agréer avec reconnaissance une nouvelle vie qu’on lui confectionne. Qui reproche à l’idéologie de lui confisquer ses aspirations légitimes. C’est là le début de l’histoire du populisme. »

    Précisant son propos, Chantal Delsol nous conduit à travers différentes étapes de ce processus de diabolisation des populistes : ces étapes procèdent parfois d’une réflexion théorique élaborée. Il en va ainsi de la démarche léniniste de différenciation entre « spontanéité » et « conscience », qui conduit à résoudre le problème en l’éliminant, au besoin physiquement. Mais bien plus souvent – et l’exemple des grangers américains illustre bien ce cas de figure – c’est un processus de récupération qui est mis en œuvre. « D’abord, les élans populistes développent des idées dont personne ne veut mais qui sont portées par une partie de la population. Ensuite, les partis officiels n’aiment pas voir les plébéiens réclamer leur part du pouvoir et préfèrent donc adopter une partie de leur programme pour faire taire leurs velléités de participation au gouvernement. »

    De nos jours en France, on retrouve cette même cohabitation des deux attitudes : celle de l’élite de gauche, qui procède de la réflexion de Lénine en niant la légitimité de la réalité et en assimilant le pragmatisme populiste à du nihilisme, puisqu’il n’y a aucun concept là-dessous ; celle d’une frange des soi-disant Républicains, Sarkozy en tête, qui s’évertuent à courir derrière le FN pour essayer de rallier les voix de droite. On peut constater tous les jours le sort de ces deux stratégies, face au mur de la réalité.

    De quoi le populisme est-il le nom ?

    L’auteur énumère ce qui fait la spécificité du discours et des programmes populistes :

    la critique de l’individualisme, qui rompt le lien social et les solidarités ;

    la critique des excès de l’Etat-providence, d’autant plus accentuée que ces excès bénéficient à des clientèles non reconnues comme faisant partie de la communauté du « vivre ensemble » ;

    la défense de l’identité de la nation ou des groupes d’appartenance ; de là procèdent l’euroscepticisme, le refus de la mondialisation, la volonté de réduire l’immigration, l’hostilité à l’égard de l’empire américain ;

    l’aspiration à la moralisation de la vie politique (lutte contre la corruption) et des mœurs (contre la morale dominante des droits de l’homme, de la victimisation systématique et de la transgression) ;

    sur la forme, le recours à une parole libérée – qui ose « dire tout haut ce que les gens pensent tout bas » – et le « refus du mensonge et de la sophistication élitaires», qui ne sont autres que la novlangue utilisée par la super-classe mondiale.

    On voit avec ce rapide survol que le populisme, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, n’est réductible ni à un mouvement contre la démocratie, ni à une forme de démagogie, ni à une dimension protestataire. Il est en outre autonome par rapport au débat sur le libéralisme économique. Il est en fait une réaction à la tendance post-moderne «  à la dé-différenciation, au mélange, à l’effacement des caractéristiques. La mondialisation est applaudie lorsqu’elle permet la « culture-métis », elle est vilipendée quand elle produit la concurrence, c’est-à-dire quand elle valorise les singularités. »

    Le populisme, rempart contre les conceptualisations universalistes

    Le populiste se dresse contre la dogmatique universaliste dominante. Il représente l’enracinement contre l’idéologie de l’émancipation, celle de « l’homme détaché de ses racines temporelles et spatiales, et des obligations communautaires [qui] vit dans un monde ouvert, traversant les frontières aussi bien que transgressant les limites dont il ne reconnaît plus la légitimité ».

    Revenant à l’histoire des idées, Chantal Delsol rappelle que depuis les Lumières, l’idée d’émancipation se présente comme « une idéologie, un système conceptuel complet, historiquement triomphant et, par la force de son argument historique, déblayant tout sur son passage ». Mais alors qu’au XIXe siècle de nombreux courants de pensée ont tenté de critiquer ces conceptualisations émancipatrices, au XXe siècle « ces arguments se sont pratiquement tus, comme si l’évidence de l’émancipation avait fini par épuiser tous ses adversaires ».

    Cet étouffoir est partiellement la conséquence des excès des totalitarismes nazi et fasciste, qui bien que n’étant pas populistes stricto sensu, permettent aux idéologues de l’émancipation, aujourd’hui encore, de disqualifier leurs adversaires par la reductio ad Hitlerum et la pratique de l’amalgame à sens unique.

    Mais cette référence n’explique pas tout : est aussi et surtout à l’œuvre dans l’idéologie dominante l’idée du progrès continu, rejetant dans les ténèbres de l’obscurantisme tout ce qui vient du passé, de l’histoire, de la tradition, des modes de vie, en bref tout ce qui fait l’enracinement. Dès lors, cette idéologie « qui se croit et se veut désormais seule au monde, considère que toute critique extérieure, plaidant pour un monde disparu et privé de justification, vaut pour une apostasie ». Et c’est ce qui conduit les tenants de cette idéologie à assimiler les populistes à des « demeurés de l’Histoire », qui continuent de cultiver une nostalgie pour un retour sur le passé dépourvu de pertinence et entravant la marche en avant vers la « mondialisation heureuse » que l’on nous promet pour demain, mais qui est en passe de rejoindre les « lendemains qui chantent » au magasin des illusions perdues.

    Le monde réel, planche de salut du populisme

    L’objectif de l’auteur n’est pas de prédire l’avenir des mouvements populistes. Elle ne cache pas, et nous serons d’accord avec elle sur ce point, la puissance des moyens dont dispose la super-classe mondiale pour imposer l’idéologie cosmopolite, l’individualisme débridé et le déracinement érigé en principe moteur du progrès illimité.

    Pourtant, on peut trouver en filigrane de l’ouvrage de nombreuses raisons d’espérer. L’utopie de l’émancipation totale est en effet un colosse aux pieds d’argile, pour plusieurs raisons :

    • Tout d’abord, Chantal Delsol remarque que les populistes ne cherchent pas à sortir du champ de la démocratie, mais au contraire à y entrer, car ils souffrent précisément de n’être pas entendus, alors que leurs idées sont sinon majoritaires, au moins dignes d’être prises en compte. Jean-Claude Michéa décrit ainsi l’instrumentalisation du terme « populisme » par l’idéologie libérale-libertaire : « Si le mot “démocratie” doit être, à présent, affecté à la seule définition du libéralisme, il faut nécessairement un terme nouveau pour désigner ce “gouvernement du Peuple, par le Peuple et pour le Peuple” où chacun voyait encore, il y a peu, l’essence même de la démocratie. Ce nouveau terme, choisi par les ateliers sémantiques, sera celui de “populisme”. Il suffit alors d’assimiler le populisme (au mépris de toute connaissance historique élémentaire) à une variante perverse du fascisme classique, pour que tous les effets désirables s’enchaînent avec une facilité déconcertante. Si l’idée vous vient, par exemple, que le Peuple devrait être consulté sur tel ou tel problème qui engage son destin, ou bien si vous estimez que les revenus des grands prédateurs du monde des affaires sont réellement indécents, quelque chose en vous doit vous avertir immédiatement que vous êtes en train de basculer dans le “populisme” le plus trouble, et par conséquent que la “Bête immonde” approche de vous à grands pas. »(3). Dont acte. On remarquera simplement que ce tour de passe-passe a longtemps fonctionné, mais que ses promoteurs sont de plus en plus comme ces prestidigitateurs qui ne veulent pas se rendre compte que leurs trucs ont été dévoilés, et ne comprennent pas pourquoi ils se produisent devant des salles vides.

    • D’une manière plus générale, il est permis de penser que la montée des populismes a de beaux jours devant elle, car le « déni de réalité » dans lequel cantonnent les élites dirigeantes est de plus en plus visible, et d’autant moins bien accepté que ces élites se gardent de mettre en pratique pour elles-mêmes les préceptes qu’elles imposent au peuple. Chantal Delsol résume ainsi la situation : « L’élite défend une idéologie qu’elle concrétise à travers des mesures politiques au fil des ans. Cette idéologie s’avère, sur bien des points, plus destructrice que bénéfique pour la vie quotidienne de ceux qui la subissent. Et pourtant il faut bien la défendre, puisqu’elle est une dogmatique. On impose donc au peuple de supporter les sujétions idéologiques, pendant que l’élite, plus informée et surtout plus puissante, crée des systèmes à la fois humains et performants. » On n’en finirait pas d’illustrer cette schizophrénie et cette hypocrisie des classes dominantes, qui évacuent vers les humbles et les sans grade les dégâts de la mondialisation (insécurité, chômage, immigration, école publique en perdition, etc.), et qui en réservent les effets positifs aux « heureux du monde », soit à eux-mêmes.

    • Mais il ne suffit pas d’attendre passivement que l’idéologie dominante s’écrase contre le mur de la réalité. Les mouvements populistes ont souvent tendance à camper sur des positions défensives, et se contentent d’engranger des succès électoraux qui ne sont dus que très partiellement à leur action propre, et bien plus souvent aux événements extérieurs, ou à l’incurie et à la perte de crédibilité des autres forces politiques en présence. Ces mouvements sont aussi parfois tentés de jouer à contre-emploi, ou de manier la démagogie, espérant ainsi gagner quelques électeurs. Ces stratégies sont suicidaires et démontrent l’incapacité des dirigeants de ces formations à déceler la contradiction qu’il y a à utiliser pour leur propre profit des instruments dont ils critiquent l’usage par leurs adversaires, et alors même qu’ils passent leur temps à répéter que le peuple n’est pas dupe ! Certes, il ne s’agit pas de substituer une dogmatique populiste à la dogmatique dominante. Mais si l’on entend que les partis populistes ne soient pas qu’un feu de paille vite étouffé par les extincteurs du cosmopolitisme mais offrent une véritable réponse au cri de souffrance des peuples européens, il est nécessaire d’articuler un corpus d’idées cohérent, qui manque cruellement à certains d’entre eux.

    • Un autre élément joue en revanche en faveur de la montée du populisme : les excès de la politique de stigmatisation et de diabolisation menée par les idéologues de l’émancipation contre tout ce qui n’entre pas dans leurs vues. Le populiste sera ainsi qualifié de « violent », « brutal », « bête », « replié sur lui-même », « rance », « moisi », « frustré », sans parler de tous les qualificatifs en « -phobe » … Le problème que ne semblent pas voir les utilisateurs de ces adjectifs fleuris est qu’ils ne visent pas essentiellement des individus, mais des opinions portées par des groupes de taille très importante, voire majoritaires. Venant d’élites ultra-minoritaires et qui plus est largement déconsidérées, il est inéluctable que ces mises au pilori soient perçues comme une forme de mépris, ou de haine du peuple. Et ce ne sont pas les incantations de nos dirigeants qui y changeront grand-chose.

    De plus en plus, l’idée fait son chemin, aidée par le spectacle du monde, que les Lumières nous conduisent dans les ténèbres et que l’obscurantisme a changé de camp. C’est tout à l’honneur d’auteurs comme Chantal Delsol, et d’autres de plus en plus nombreux, d’oser sortir des catacombes où les reléguait la pensée dominante, et d’exprimer à voix haute de fortes convictions. Ce sont eux, plus que les stratèges des formations politiques, qui contribueront probablement au nécessaire aggiornamento de la pensée populiste. Je tirerai de Populisme / Les demeurés de l’Histoire, une dernière citation qui me paraît en peu de mots résumer tout le livre : « L’accusation injurieuse de populisme pourrait bien être la dernière défense par laquelle l’idéologie de la Raison, menacée dans sa légitimité, tente sa sauvegarde. »

    Bernard Mazin, 20/6/2015

    Chantal Delsol, Populisme / Les demeurés de l’Histoire, Ed. du Rocher, janvier 2015, 267 p.

    Notes :

    Cf. notamment Christopher Lasch, La Révolte des élites et la Trahison de la démocratie, Ed. Champs-Flammarion, 2007.

    Cf. notamment Jean-Claude Michéa, Les mystères de la gauche, Ed. Climats, 2013.

    Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal, Ed. Champs-Flammarion, 2010, p. 84.

    Voir aussi :

    « Populisme : les demeurés de l’histoire » de Chantal Delsol
    Note de lecture de Pierre Le Vigan

    « L’éloge du populisme » de Vincent Coussedière
    Note de lecture de Pierre Le Vigan

    « Populisme, mouvements dissidents : le grand basculement qui vient »
    de Jean-Yves Le Gallou

     

    http://www.polemia.com/populisme-les-demeures-de-lhistoire-de-chantal-delsol-2/

  • Le complot bolchevique et l’a(r)gent allemand

    En 1917, deux révolutions éclatent en Russie : celle de février abat la monarchie ; celle d’octobre porte Lénine au pouvoir. Cette accélération de l’histoire en a surpris plus d’un. L’empire des Romanov s’est effondré sur lui-même, mais certains voient dans la révolution d’Octobre le résultat d’une cabale ourdie par des forces occultes aspirant à la mort de la Russie d’ancien régime.

    Ce prétendu complot se donne pour nom (impénétrable) « bolchevisme », pour corpus idéologique les thèses de Karl Marx, philosophe apatride d’origine juive allemande, et pour chef Vladimir Ilitch Oulianov, qui se dissimule sous le pseudonyme de Lénine. A la différence de tant d’autres révolutionnaires, les bolcheviques sont parvenus à leur objectif rapidement : ils s’emparent du pouvoir un peu plus de vingt ans après la formation de leur parti. Un tel exploit politique n’a pu que susciter à l’époque la hargneuse incompréhension des défaits, et éveiller chez eux le fantasme du complot. Ils dénoncent en Lénine un agent allemand missionné par le Reich pour démobiliser les soldats russes et briser la résistance à l’Est.

    Cette accusation se répand d’autant plus facilement qu’en ces temps de guerre et de nationalisme outrancier, l’espionnite fait rage. La France condamne Mata Hari, danseuse exotique du renseignement allemand, qui sera exécutée, ou Joseph Caillaux, radical coupable de militer pour une paix sans annexion ni réparations, et finalement épargné. En Russie, le colonel Miassoiédov, pourtant innocent, est exécuté en 1915 pour intelligence avec l’ennemi ; et la tsarine, d’origine allemande, porte le poids d’un soupçon généralisé. Dans ce contexte d’emballement des rumeurs et de manipulation des informations, Lénine se voit accuser d’avoir agi au service du Kaiser, au prétexte que son retour au pays, en avril 1917, aurait été facilité par une armée allemande soucieuse de déstabiliser la Russie, alliée de la France et du Royaume-Uni.

    Tout commence le 18 juillet 1917, au moment où se déclenche la chasse aux bolcheviques, organisateurs deux jours auparavant d’une grande manifestation contre la guerre à Petrograd. Dans le journal des ultramonarchistes antisémites Jivoïé Slovo, l’ancien député Aleksinski accuse Lénine d’intelligence avec l’ennemi en se fondant sur le témoignage de l’espion militaire Ermolenko. Ces révélations tombent à point alors que la grande offensive contre l’ennemi allemand lancée le 1er juillet par Alexandre Kerenskia tourné à la catastrophe. Si Ermolenko assure que les instructions et l’argent des bolcheviques affluent d’Allemagne, il ne précise pas — et pour cause — quelles sommes aurait perçues Lénine, ni avec quelle régularité. En aurait-il personnellement usé, comme tant d’espions vivant entre danger et luxe ? Son train de vie modeste plaiderait plutôt pour le financement du parti et de son organe de propagande (la Pravda). Dernier soupçon : comment les bolcheviques ont-ils acquis des armes, si ce n’est grâce à l’aide des Allemands ? En réalité, certains militants ont rapporté leur arme du front, et la Garde rouge ouvrière a profité des pillages des arsenaux lors des émeutes populaires de l’année 1917. Difficile donc de trouver à quoi aurait servi l’argent allemand, manne modeste si elle a même existé.

    A l’étranger, notamment chez les alliés français et britanniques,c’est l’épisode du « wagon plombé » qui a été retenu à charge contre Lénine. Le dirigeant bolchevique, réfugié en Suisse, a accepté le 9 avril 1917 la proposition allemande de traverser le Reich en train afin de se rendre en Russie. Il exige que le wagon bénéficie du statut d’extraterritorialité, fasse le trajet sans arrêt, et que l’on procède à un échange de prisonniers de guerre russes et austro-allemands. Cet accord couronne les efforts des diplomates allemands et du mystérieux Alexandre Parvus (de son vrai nom Izrael Helfland). Très bien introduit dans le milieu révolutionnaire, il s’est imposé comme l’intermédiaire obligé entre divers services du Reich et cercles clandestins russes. Son plan proposant en 1915 à l’état-major allemand la déstabilisation de la Russie par une grève générale, en misant sur le Parti bolchevique, indique que Parvus a saisi avant tout le monde l’aura de Lénine, mais ne signifie aucunement qu’il a été responsable de la victoire des bolcheviques.

    Parvus y a seulement contribué en œuvrant dans la coulisse pour organiser le trajet de trente-trois révolutionnaires, profitant de l’amnistie générale accordée par le gouvernement provisoire le 21 mars 1917. La publicité faite autour de ce voyage correspond à l’intérêt du Reich : faire passer cette manœuvre contrevenant aux lois de la guerre pour une action humanitaire (un échange de prisonniers). Et elle permet à Lénine d’afficher sa rupture avec les socialistes allemands acquis à l’union sacrée. Mais le « bolchevisme des tranchées » — formule de l’état-major du parti recouvrant des phénomènes épars de désertions, refus d’attaquer, violences contre les officiers — manifestait une contestation de la guerre qui n’avait besoin ni d’un Lénine, encore méconnu, ni d’agents allemands pour se répandre et s’exprimer.

    Cette affaire ne s’est pas achevée en 1917, et la thèse du complot continue de resurgir. En 1998, Jean-Charles Deniau produisait dans un documentaire pour TF1 des documents russes et allemands accablant Lénine. En décembre 2007, le Spiegel republiait le plan de Parvus, y voyant une preuve inédite de la félonie bolchevique. Les archives des chancelleries, assez mal informées sur l’état des forces politiques en Russie et prêtes à payer pour tout renseignement tout en s’en méfiant, regorgent de tels kompromaty : de vrais-faux documents, exhumés de temps à autre dans un objectif clairement marchand, relancent à bon compte les accusations contre Lénine et dédouanent au passage ses nombreux adversaires de leurs multiples erreurs stratégiques. De telles révélations ne résistent guère à la critique historique, mais l’anticommunisme primaire brûle encore d’un feu vivace, surtout là où le Parti communiste a été puissant après la seconde guerre mondiale. Le pouvoir monarchique tricentenaire, puis une démocratie incapable de mettre un terme à un conflit meurtrier, avaient épuisé leur potentiel de séduction auprès du peuple ; mais sans doute est-il encore aujourd’hui plus commode d’en appeler à l’antique mythe du complot que de l’admettre. La lutte des classes exacerbée par la guerre a rendu réalisable la prise du pouvoir par la frange la plus marginale des sociaux-démocrates ; après Octobre, il leur restait à conquérir un pays et à révolutionner une société.

    Alexandre Sumpf

    Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Strasbourg. Auteur de La Grande Guerre oubliée. Russie, 1914-1918, Perrin, Paris, 2014.

    source :  Le Monde diplomatique 

     

    http://www.voxnr.com/cc/dh_autres/EuFVVVZAkETvmkQXJb.shtml