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La droite est morte, vive la droite !

En un demi-siècle, la droite n'a guère renouvelé ses cadres, encore moins ses idées. Les bonnes volontés ne manquent pourtant pas, mais rien d'enthousiasmant ne vient les soulever. Pas de projet, que des rejets. Si avec tout cela, la droite n'est pas encore morte, c'est miracle. Quoi qu'on pense des conservateurs américains, force est d'admettre qu'en un peu plus de trente ans, ils sont parvenus à retourner l'opinion outre-Atlantique. Comment ? En renouvelant d'abord une garde-robe mitée. Puis en pensant à nouveaux frais un monde qui avait changé. C'est pas compliqué de faire une révolution conservatrice. Qu'attendons-nous ?

Ideas matter : les idées comptent. C'est l'une des antiennes les plus connues du conservatisme américain. Et c'est sur cette conviction que ses têtes pensantes ont refait, durant les années 70 et 80, une grande partie de leur retard sur des progressistes tendance Berkeley, trop convaincus d'incarner pour toujours le sens de l'Histoire. Inconscients de la reconquête qui s'annonçait, endormis par leurs illusions, les avant-gardistes négligèrent de rouvrir leurs manuels de philosophie et de science politique : la guitare, c'était plus fun. Discipline par discipline, colloque par colloque, débat par débat, ils en arrivèrent ainsi à perdre pied face à une droite morale et pratique, plus conséquente et mieux charpentée, dont le travail de fond lui permit de gagner rapidement en assurance et d'assumer plus sereinement sa propre vision du monde.
L’opinion publique, elle, sut vite gré aux conservateurs de lui présenter une réflexion exigeante et consistante. Le succès politique suivit, dans la foulée de la «Révolution Reagan ». Le plébiscite des urnes fut une manière pour les électeurs de faire savoir - avec un peu d'agressivité - qu'ils n'étaient pas seulement une bande de névrosés réactionnaires attendant des élites progressistes qu'elles les sauvent de leurs préjugés en les coupant de leurs racines, mais plus simplement des adultes aptes à lire, comparer, observer et juger de l'écart entre les discours et la réalité. L'intérêt de cette reconquête (ou de cette rédemption) idéologique du peuple de «droite» aux États-Unis n'est invalidé ni par la débauche de «communication» inhérente à la rhétorique reaganienne, ni par l'émergence plus tardive des néo-conservateurs, anciens gauchistes qui sont à la vraie droite américaine (tout étant relatif) ce que Bernard Kouchner est au gouvernement Sarkozy. En ce temps-là, il y eut, réellement, une reprise de l'initiative intellectuelle à droite de l'échiquier conceptuel américain ; un blitzkrieg métapolitique.
La récente victoire d'Obama ne remet pas en cause ce phénomène, pris sur le temps long. Car la victoire de l'enfant de Chicago (et autres lieux) doit beaucoup, avant tout, à l'ineptie bushiste en matière de politique étrangère, mais aussi à l'orgie obscène dans laquelle s'est vautré pendant quinze ans le capitalisme financier américain, orgie applaudie à tout rompre, d'ailleurs, tant par les démocrates que les républicains, avant que tous, effarés, ne se voient brusquement rouler aux enfers de la récession. Cette victoire du Président métis ne s'est pas jouée sur une remise en question fondamentale des acquis intellectuels et moraux hérités du nouveau conservatisme US, mais sur la meilleure réponse à apporter à la crise économique qui secoue l'Amérique. Quant aux acquis intellectuels du conservatisme américain, solidement implantés, ils continuent à structurer l'échiquier politique, du débat sur l'avortement à la remise en cause de la discrimination positive, du renouveau du patriotisme aux passes d'armes sur la légitime défense. Malgré l'hystérie passée d'Obamania, un examen attentif des professions de foi des élus démocrates au Congrès achève d'ailleurs de balayer toute idée de raz-de-marée progressiste -tel que l'entendent les Européens - aux États-Unis.

Sans forme, pas de fond qui tienne
En termes de rapports de forces métapolitiques, et malgré tout ce qui nous sépare culturellement de lui, on doit donc constater que le conservatisme américain a construit du solide - je ne dis pas forcément du vrai. Comment ? Il fallait d'abord pour opérer cette cristallisation que les conservateurs deviennent crédibles et attirants : des idées et une image. En adoptant une posture s'attachant sérieusement au fond, leurs intellectuels ne commirent pas l'erreur de négliger la forme. Dans le cadre turbulent des années 70, William F. Buckley, Alan Bloom et les autres accompagnèrent leur offensive intellectuelle d'une stratégie extrêmement moderne de présentation et de séduction, portée par des cercles de réflexion innovants, percutants et sachant jouer du décalage, de l'humour et de l'insolence. Disons pour faire court qu'ils se mirent aussi à la guitare. Ils avaient tout compris. L'intelligence des garçons et des filles de 18-19 ans qui hantent les campus n'est, à tout prendre, qu'un créneau de cerveau provisoirement disponible, un marché comme un autre, qui repose sur un enthousiasme, un appétit de vivre et une radicalité rafraîchissante, à la merci du premier bouquin un peu stimulant ou du premier discours construit venu.
À force de paradoxes brillants et de blagues philosophiques balancées d'un air détaché en jouant sur le manque d'humour conscientisé et prétentieux des libéraux - ces derniers lisant assidûment les structuralistes français, c'était facile de se moquer -, ces intellectuels conservateurs attirèrent petit à petit à eux de jeunes chercheurs, universitaires, écrivains et journalistes qui, s'ils avaient eu devant les yeux le spectacle de vieux croûtons réacs tournant en rond, ressassant leurs obsessions et racontant leur guerre, auraient été voir ailleurs et fissa. Après coup, on appelle ça une « génération intellectuelle de droite» en oubliant que rien, en ce domaine, n'est jamais spontané. Une pensée doit séduire avant de convaincre, et il vaut mieux que l'aphorisme précède le syllogisme. Cette hiérarchie n'est pas morale, disait en substance Socrate à Gorgias, mais pour arracher un jeune « desouche » à son i-phone, il faut sans doute en passer par là. Intellectuellement, si l'on danse, c'est que la mélodie est bonne (Nietzsche était un excellent joueur de piano). Il est toujours temps, ensuite, de s'intéresser à la partition.

Qui diable a envie de s'habiller comme son arrière-grand-père ?
Cette reconquête ne fut pas une partie de plaisir. On le sait : le reproche le plus handicapant qui soit pour la pensée de droite est le soupçon de ringardise que la gauche lui ressert régulièrement, sur l'air connu : le conservatisme s'appuie sur la tradition, qui fait référence au passé, qui s'oppose au présent donc à la vie. Qui diable a envie de penser et de s'habiller comme son arrière grand-père, demande la gauche avec l'assurance d'être entendue ? Tout ce qui vit doit s'adapter. CQFD. « Ringards » : une arme de destruction massive qui pétrifie régulièrement des conservateurs trop pusillanimes pour déconstruire ce type de sophisme. Or, le petit noyau post-Vietnam de penseurs et d'intellectuels américains « de droite » a été assez habile pour ne pas subir ce rapport de force, mais pour le retourner à son profit en renvoyant l'accusation de ringardise à la gauche. De la critique de la discrimination positive et de l'apologie des valeurs chrétiennes traditionnelles pour les conservateurs classiques, jusqu'au « wilsonisme botté » des néo-conservateurs eux-mêmes, la mouvance conservatrice et para-conservatrice américaine a su, malgré des tiraillements et des chamailleries internes importantes, imposer ses choix (quoi qu'on pense de ces derniers) comme des idées neuves, plus en phase avec la marche du monde que les nuées des libéraux.
Plus important encore, et qui devrait nous fasciner : elle a réussi, par cette stratégie, à faire école, à transmettre une envie à sa propre relève, des trentenaires qui ont considéré qu'au lieu de céder à la pression d'une époque permissive il valait la peine de se battre pour des idées exigeantes certes, mais vivantes et stimulantes. Des idées, du foutre, du mouvement : ça facilite les vocations. Buckley est mort, mais ses descendants continuent d'écrire. Précisons bien entendu que tout ceci est arrivé en Amérique, sur une terre où droite et gauche (conservateurs et libéraux) partagent la même idéologie du progrès et la même révérence pour la démocratie et le capitalisme. Le contexte de contre-insurrection intellectuelle conservatrice que nous venons de décrire est donc, reconnaissons-le évidemment, tout à fait spécifique, et non transposable totalement à une situation française (et européenne) à la fois plus polarisée et plus nuancée. Pour autant, et malgré les impasses provisoires auxquelles le néo-conservatisme trotsko-likoudiste a conduit le conservatisme historique américain, l'histoire de ce retournement (ou de ce rééquilibrage) demeure plein de leçons pour nous. Voici pourquoi.

L'audit inquiétant de la droite française
Les récentes élections régionales, quelque roboratives quelles aient pu être perçues, ne doivent pas faire illusion. « Ça repart », oui. Mais vers où, et comment ? Nulle part en réalité, tant que la droite nationale française restera intellectuellement ce qu elle est : une coquille vide. D'abord, le socle, et donc une question préalable : de quels atouts dispose cette famille d'esprit ? Influence ? Zéro. Finances ? Zéro. Crédibilité ? Unité d'action ? Soyons sérieux. Ses publications sont en phase terminale, à part quelques titres dont la qualité ou l'originalité motive encore un lectorat par ailleurs sursollicité. Ses sites Internet - sauf cas rarissimes (Zentropa, F. de Souche) - sont peu professionnels ou, s'ils le sont, ne sont ni glamour, ni à jour. Les visiteurs se défoulent, faute de mieux, sur des forums mal modérés. Beaucoup de ses grilles de lecture sont datées (moins que celles du parti socialiste et de la mouvance antifasciste, chez qui l'inculture du renégat culturel le dispute au grotesque du bourgeois libertaire, mais tout de même).
Seule richesse : ses militants, leur rage de vivre debout, leur générosité. Mais ces derniers sont éparpillés, et se soucient davantage de taper sur le copain d'à côté que de réinventer un monde, ou plus modestement de critiquer efficacement la politique gouvernementale et l'inanité intellectuelle du sarkozysme. Les talents non coordonnés de la Droite nationale, de la Réaction, de la Tradition - et autres entités à elles apparentées - exécutent une danse brownien-ne permanente autour de leurs ego majuscules. Dans ces conditions, la génération qui serait censée reprendre le flambeau intellectuel de cette famille d'esprit -exsangue et suffisamment apathique pour avoir laissé Nicolas Sarkozy récupérer ses thématiques en 2007 sans lui sauter à la gorge-devra être plus que motivée : héroïque.
Ne doutons pas de la conviction et de la résolution de la relève qui se prépare, mais interrogeons-nous cependant sur la pérennité de ce qui prétend se rebâtir, régionales ou pas, sur des fondations pourries. Au lieu de se détendre et de boire frais, certains en arrivent même à perdre leur sens de l'humour, usant leurs maigres forces dans de picrocholines querelles où l'on contemple, effaré, de jeunes droitistes talentueux s'interrogeant gravement lors de conciles tenus à trois dans une cabine téléphonique. C'est amusant. Deux minutes. À force de faire le styliste, on finit en stylite. Les militants et les tâcherons ne faisant pas profession de purisme excessif admirent de loin les arabesques conceptuelles de ces Tertullien en Ioden, avant de prendre la tangente en haussant les épaules.

Formation d'abord !
Autre point douloureux : l'envie. Dans notre société individualiste, la chaire est faible parce que la chair est faible ; on manque d'orateurs et d'intellectuels parce que cela ne rapporte plus assez : l'Avenir de l'Intelligence avait déjà résumé ce débat. C'est décevant mais c'est ainsi: l'héroïsme sans compensation a des limites. Et quelles que soient les protestations plus ou moins convaincantes des matamores qui plastronnent bannière au vent, que peut aujourd'hui proposer la droite nationale à ses fidèles, sinon un dévouement systématique, sans résultats et sans horizon ? Ce n'est pas très grave dans l'absolu, mais il faut être conscients que cela durera longtemps, à vue de nez. Les traversées du désert peuvent durcir, et former des apôtres. Mais lorsque ces derniers ont quelque chose à croire et espérer. Dans le cas contraire, les traversées du désert ne fabriquent que des scissions, des abandons, des aigris, des dépressifs, ou des ratés. Pas de quoi attirer les vocations d'intellectuels organiques. Certains choisiront de considérer cela comme une saine tradition - le désespoir en politique est une sottise absolue - et serreront les dents en attendant que ça passe : le militant national est dur au mal, et saura faire tout son devoir en attendant un autre deuxième tour surprise aux élections présidentielles. On peut aussi commander une bière, s'asseoir ensemble et chercher des solutions moins cons : la vie est courte et Sarkozy convaincant, il l'a prouvé.
La seule alternative raisonnable, en dehors de prêcher par l'exemple (familial en particulier) et sans rompre avec le combat quotidien, semble bien de faire comme les Prussiens après 1806 : se former.
D'abord, peut-être, différencier thématiques, valeurs et idées : c'est sur cette confusion que Sarkozy a réussi son hold-up à droite (et chez les bourgeois de gauche). Pour la famille d'esprit « national », cela revient à une formation de fond, une remise à neuf des moyens d'influence, de l'arsenal idéologique, des thématiques, des réseaux, des médias de droite nationale (on ne peut plus incriminer le «complot» pour être petits et médiocres, Internet est libre). Certains vieux titres et réseaux disparaîtront ? Fors la reconnaissance que nous devons aux anciens, ce n'est pas une tragédie. Il a bien fallu un jour - c'était au XIXe - que le Gaulois, le Soleil et l'Univers mettent la clé sous la porte. Paix aux cendres presque refroidies de leurs épigones.
D'autres canaux d'information, retrempés et plus inventifs, demeureront. De nouveaux porte-voix naîtront, qui renouvelleront sûrement l'intérêt du public pour le diagnostic droitiste, confirmé par tous les événements. Le temps travaille pour nous. Mais pour bien négocier les prochains tournants, les dix ans qui viennent devront être mis à profit pour former une génération à la dialectique, à l'histoire des idées politiques, à l'argumentation médiatique, à une vision dépoussiérée de la dichotomie droite-gauche, à la théorie économique, aux langues étrangères, à la communication, etc. En conservant nos fondamentaux, mais sans crispations puériles (il vaut mieux connaître Gary Becker - et savoir le critiquer - que d'apprendre à réciter les Poèmes de Fresnes à l'envers).

Rajeunir les cadres, dépoussiérer les meubles
Et surtout - surtout - sans stratégie de boutique ni morgue intellectualiste pour puceaux de parvis (laissons ça aux jeunes de gauche, rebelles bavards et subventionnés). Une fondation Terra Nova de droite nationale? Ce serait un début. Limiter à 60 ans « l'âge des capitaines » dans les mouvements « nationaux » ? Ce serait intéressant : voir la pyramide des âges du Vlaams Belang. Et pour le financement, ma foi, il a existé des cimentiers généreux, on trouvera bien des solutions pour payer ce travail intellectuel de rénovation. Internet ? Notons, en cette année 2010, la façon assez swing qu'a eu Barack Obama de prouver que le recours à la générosité populaire peut payer lorsqu'on est capable d'inspirer un espoir crédible. Voilà pour les fonds. Pour le fond au singulier, les solutions existent en France. Mieux, elles ont déjà été expérimentées - et ce sera la conclusion de cet apologue.
L'intuition de ce que l'on a appelé la « Nouvelle Droite » était la bonne, dès les années 70 : le salut ne peut venir que d'une métapolitique originale sur la forme et solide sur le fond, sans reprise a priori de tout ce qui a été accompli avant. Reconnaître les combats menés par nos prédécesseurs : oui. Demeurer prisonnier de leurs jugements : non. Pour cela, inventer des formes nouvelles, opérer des rapprochements paradoxaux, faire bouger les lignes, au prix de quelques infarctus chez les chaisières, pourquoi pas. À l'époque, un article d'Alain de Benoist dans la revue Item commençait ainsi : « La vieille droite est morte. Elle l'a bien mérité ». C'était clair, c'était drôle, c'était brillant, insolent et inventif. C'était la Nouvelle Droite. Elle ne faisait ceci dit que formaliser une exaspération depuis longtemps ressentie par les espoirs les plus brillants de la droite nationale.
Depuis, force est de constater que la ND, pour revenir à elle, a tourné en rond. Elle n'est pas morte - heureusement, qu'est-ce qu'on lirait ? -, mais elle a échoué. Qui bene amat, bene castigat : comme intellectuellement on lui doit beaucoup, on lui doit aussi la vérité. On dira donc que cet échec, comme la Vieille Droite qu'elle vilipendait avec raison, elle l'a bien mérité. Parce que lorsqu'on souhaite sincèrement bâtir une métapolitique du réel, on ne passe pas des années à chercher à remplacer Jésus-Christ par Zeus dans un pays qui a derrière lui le cloître de Moissac, la cathédrale de Chartres et - accessoirement - 1 500 ans de christianisme. Ne pas reprendre systématiquement ce qu'ont fait nos prédécesseurs ? Oui. Mais cela ne doit pas dispenser de garder le sens des proportions (c'est très grec, le sens des proportions). Dans les années 70, les hommes d’Église, par leur contamination marxiste, ont pu dégoûter les esprits droits. Mais il aurait fallu discerner la part de conjoncture et de permanence dans cette crise, concernant une Institution vieille d'une sagesse de 2000 ans.
Analyser et combattre le marxisme de sacristie en gardant à l'idée la splendeur dépouillée de l'abbaye du Thoronet, c'était si dur que ça pour une droite intellectuelle qui rappelle sans cesse l'importance de la longue durée historique ?
De certains intellectuels indiscutables, dont certains prirent comme symbole l'horloge qui présidait à leurs débats, on aurait pu attendre qu'ils intégrassent de manière plus réaliste cette dimension temporelle essentielle.

C'est l'identité d'abord qui doit être durable
L'important, en somme, n'est pas de savoir si concernant le derby métaphysique polythéisme/monothéisme, certes essentiel, la ND avait raison sur le fond, mais de se rendre compte qu'à le bétonner, elle perdait du temps en se coupant peu sagement de pans entiers de la droite nationale - et singulièrement des catholiques qui ont prouvé qu'ils avaient de la ressource et de la vitalité (voir la dynamique et la jeunesse des communautés traditionalistes). Insistons lourdement : le chatoiement différentialo-nominaliste des valeurs polythéistes, c'est passionnant. Mais l'inertie culturelle aussi. Dans métapolitique il y a politique, ce qui aurait dû entraîner - forcément, nous sommes dans l'infra-monde et non dans la Cité platonicienne - certaines restrictions mentales opportunes. À part ça, la ND avait tout juste (et je souligne : tout, forme et fond). Mais à cause de ça (et de quelques autres défauts mineurs), elle a raté une occasion historique de recomposer culturellement et métapolitiquement autour d'elle une nouvelle génération de droite, par-delà les chapelles mémorielles et religieuses. Une faute, compte tenu du brio intellectuel de ses membres fondateurs. Si l'on compare cette tentative qui appartient aujourd'hui à l'histoire des années 70 et 80 avec ce qui s'est passé aux États-Unis à la même période, et sur quoi débutait le présent article, on dira que la ND a peut-être manqué de réalisme. Désunis, nous ne pesons rien.
Après cette analyse, empressons-nous de préciser que la lecture d'Elément est de salubrité publique et qu'elle devrait être recommandée aux intellectuels catholiques, qui se contentent généralement de dénigrer ce journal sans y mettre le nez : ils enrichiront leur vocabulaire limité au thomisme d'arrière-salle, se confronteront à des textes stimulants, et mettront un peu de vin dans l'eau de leur mysticisme énervant (au premier sens du terme). Pour le reste, pardon d'être raisonnablement pessimiste, mais il faut cesser de rêver : les dix ans qui viendront seront tristes, et à peine suffisants pour lire tous les livres. Nonobstant les taquineries qui précèdent, nous laisserons la conclusion à Alain de Benoist, dont la clarté inimitée viendra fort à propos cadrer le principe de reconquête intellectuelle que tous, désespérément et ardemment, nous appelons de nos vœux, quelles que soient nos chapelles : « La tradition n'est pas le passé : voilà ce qu'il ne faut pas cesser de dire et de redire. La tradition n'a ni plus ni moins à voir avec le passé qu'avec le présent et l'avenir. Elle est au-delà du temps. Elle ne se rapporte pas à ce qui est ancien, à ce qui est "derrière nous", mais à ce qui est permanent, à ce qui est "au-dedans de nous". Elle n'est pas le contraire de la novation, mais le cadre dans lequel doivent s'effectuer les novations pour être significatives et durables » (Les idées à l'endroit, éditions Libres Hallier, 1979).
Un renouvellement significatif et durable ? Ce serait bien. Tous ensemble réunis autour d'un principe commun ? Ce serait mieux. Nous sommes Français en Europe, issus des mémoires celte, germanique et latine, de civilisation gréco-romaine et de culture chrétienne (que nous croyions au Christ ou non). Quoi qu'en disent ceux qui confondent communautés et ghettos, le pivot de nos réflexions, dans ce monde acharné à stériliser les racines, sera sans doute l'Identité. À condition de la conjuguer sereinement, sans exclusives datées, enfermements débiles ou postures puristes.
Bruno Wieseneck LE CHOC DU MOIS juillet 2010

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