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09/11/2016

Le multiculturalisme en pratique

Dans un rapport mené pour l’Institut Montaigne auprès de 15 000 personne en septembre 2016, on a isolé un « échantillon spécifique de personnes musulmanes ou de culture musulmane; elles représentent 1029 individus, parmi lesquels 874se définissent comme "musulmans" ». Voilà une photographie saisissante des musulmans vivants en France, qu’ils soient ou non français. Pour les auteurs du rapport  « un islam français est possible ».

Un résultat a peu attiré l'attention mais mérite qu'on s'y attarde ; dans 90% des cas, le père des enquêtes est né hors de France (83% pour les mères) mais plus de 50% des enquêtes sont nés en France. Pour le dire autrement, il y a une population musulmane résidente en France qui n'a jamais connu d'autre pays que la France et qui forme un ensemble démographiquement homogène sous ce rapport. Des chiffres à rapprocher de ceux que commentait Philippe Mesnard, dans L'Action Française, à propos d'une note de l'INSEE comparant les taux de naissance d'enfants nés en France de parents nés à l'étranger : « Il est désormais patent que l'immigration change la population française. L'immigration maghrébine et sub-saharienne produit un nombre d'enfants qui, entre 2011 et 2015, a dépassé le nombre d'enfants produit par la population résidente. » L'enquête Ifop (dont le sondage n'a pas la même valeur que les notes de l'INSEE) finit de dessiner un paysage d'une stabilité inquiétante, puisque la pyramide des âges des enquêtes musulmans témoigne de leur relative jeunesse.

Sécularisés, religieux et opposants

Cette démographie n'est pas en soi le fond du problème de l’altérité musulmane, du communautarisme musulman, de la critique radicale musulmane de la culture occidentale, de la violence musulmane - mais elle constitue un horizon d'analyse. Quoi qu'on dise, quoi qu'on pense, le fait musulman est désormais installé, et dans des conditions de population telles qu'il est irréaliste d'imaginer qu'il ne soit pas structurant dans la société. Il ne s'agit en rien d'une périphérie lointaine, d'un Autre irréductible. Et comment se comporte cette population installée ? L'Institut Montaigne a étudié le rapport des musulmans à la société française au prisme du rapport à leur foi. Il distingue « six classes, ordonnées de la catégorie des individus les plus modérés aux individus les plus autoritaires », c'est-à-dire ceux pour qui « la loi religieuse passe avant la loi de la République ».

C'est là que les interprétations divergent. Car en effet, ces six classes sont regroupées en trois groupes. Premier groupe, et divine surprise des humanistes qui ne désespèrent jamais des facultés cannibales du capitalisme marchand en milieu laïc, les sécularisés(1), qui représentent 46 %. Ils sont « soit totalement sécularisés soit en train d'achever leur intégration dans le système de valeurs de la France contemporaine ». On respire mais, in cauda venenum. Nous y reviendrons.

Le deuxième groupe, 25 % des enquêtes, est celui des religieux. « Fiers d'être musulmans, les individus qui le composent revendiquent la possibilité d'exprimer leur appartenance religieuse. Très pieux (la charia a une grande importante pour eux, sans passer devant la loi de la République), ils sont souvent favorables à l'expression de la religion au travail, et ont très largement adopté la norme halal comme définition de "l'être musulman". Ils rejettent très clairement le niqab et la polygamie et acceptent la laïcité. » Cela a l'air indolore mais représente exactement la tendance aux accommodements raisonnables, dont on a vu, en Angleterre ou au Canada à quelles aberrations elle mène. En France même, au nom du vivre ensemble, charia sélective et halal fantasmé aboutissent déjà à une partition sexuelle des lieux publics et à des revendications communautaristes, nationales ou localisées - sans même parler des lieux où, la population musulmane étant largement majoritaire, la norme sociale n'a plus rien de français.

Le troisième groupe est le plus inquiétant (l'Institut Montaigne dit « problématique »). Il s'agit des opposants. « Il réunit des musulmans qui ont adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République. » qui « se définissent davantage par l'usage qu'ils font de l'islam pour signifier leur révolte que par leur conservatisme. [...] 28 % des musulmans de France peuvent être regroupés dans ce groupe qui mélange à la fois des attitudes autoritaires et d'autres que l'on pourrait qualifier de "sécessionnistes ". » C'est un groupe composé à 50 % de jeunes, et il semble bien que l'âge ne va pas les assagir.

Une volonté marquée de se démarquer

L'enquête montre en outre que les musulmans sont trois fois plus inactifs que la moyenne des Français et que ces inactifs sont les plus revendicatifs - en tout cas les moins à Taise avec les fameuses valeurs - et ont tendance à vivre en périphérie, surtout le groupe des opposants. Le halal, qui en soi n'a pas grand intérêt, sert quand même de marqueur d'intégration puisque pour beaucoup d'entre eux (et assez logiquement en considérant la foi musulmane) c'est l'observation ritualiste qui permet d'exprimer sa foi, la confiance dans le halal étant à la fois une affirmation identitaire et un réflexe sécuritaire : par défaut, en terre de mécréants, privilégions tout ce qui est estampillé ; un repli sur soi qui explique l'extraordinaire essor du marché du halal, qui touche désormais tout l'alimentaire mais aussi l'habillement, le maquillage et les pompes funèbres. Il y a donc, chez les musulmans résidant en France, une volonté marquée de se démarquer du reste de la population.

À ce stade, on voit que, à propos du groupe 3, les 28 % de musulmans radicalisables (puisque c'est la conclusion logique à tirer de la description de ce groupe) sont une menace évidente mais surtout que les deux autres groupes n'ont rien d'aimable. Ouvrons une parenthèse : l'Institut Montaigne note avec lucidité que « Les idéologues islamistes ont mis en place un dispositif intellectuel et idéologique pour s'immiscer dans une société au moment où cette dernière le leur permettait. Leur montée en puissance est, d'une certaine manière, la conséquence de l'éclatement de l'idée nationale traditionnelle, et non sa cause comme beaucoup voudraient le croire. »

Nous voici donc avec une population musulmane honnêtement caractérisée par sa situation socio-professionnelle et son rapport à la foi. Mais que nous dit cette caractérisation : qu'une proportion grandissante des musulmans, la plus jeune, rejette les valeurs républicaines, mais aussi les institutions, dans une optique sécessionniste ; qu'elle va donc jusqu'à rejeter la France elle-même, qui n'est plus qu'une géographie physique et non pas une mémoire vivante et contraignante. L'Institut se dépêche de considérer que ce rejet n'est pas l'expression d'une foi musulmane, que cette foi, pour ce groupe, n'est que le voile religieux plaqué sur le mal-être. Mais pas du tout. On voit au contraire une redoutable cohérence dans l'articulation des trois groupes, là où certains commentateurs voudraient établir une distinction et même évoquer une fracture. Ce troisième groupe est effrayant parce qu'on commit le potentiel de malfaisance des musulmans en mal de reconnaissance sociale et que ses membres sont très nombreux. Mais les musulmans intégrés parce que prétendument sécularisés (2) sont surtout des musulmans intégrant, intégrant une norme musulmane à l'espace social.

Vers une culture française hallal

On peut toujours s'inquiéter des "islamistes", en pointant du doigt une population disparate qui comprend aussi bien les salafistes, les trafiquants de drogue du Rif marocain, les communautés fondamentalistes et leurs camarades de lutte du type PIR, on doit bien plutôt s'inquiéter du premier groupe, dont l'Institut veut faire la colonne vertébrale d'un islam de France républicain et consensuel. Il n'y a pas, fondamentalement, de différences entre islam et islamisme, entre musulman et islamiste. Il n'y a qu'une différence, spectaculaire, certes, dans l'expression. Mais tous les groupes, tels que l’lnstitut Montaigne les définit lui-même, avec ses mots, montrent une volonté d'adaptation de la culture française aux supposées exigences de la foi musulmane. Que ces exigences soient bénignes n'est pas un piège tendu par les membres du groupe 1, dont le doux refus de la laïcité à la française peut même être séduisant ; cette bénignité n'en est pas moins un danger puisqu'elle remet en cause, comme une fuite d'eau cachée, toute la solidité de la structure chrétienne de la culture française. Lutter contre les manifestations virulentes de l’islamisme a sans doute un sens - même si lutter contre les zones de non-droit (ou de sous-droit, selon le dernier euphémisme à la mode) aurait bien plus de vertu puisqu'il assécherait la source. Mais il faut surtout lutter contre l'islam des sécularisés.

Car ce groupe 1 qu'on nous présente comme quasi inoffensif à force d'intégration et d'acceptation des valeurs républicaines, ce dont nous serions prêts à nous enchanter (nonobstant le peu de cas que nous faisons des valeurs de la France contemporaine), que nous en redit l'institut, benoitement ? « Qu'ils contribuent d'ailleurs [les valeurs] à faire évoluer par leurs spécificités religieuses. » Ah. Voici donc des "sécularisés" qui réussissent à transformer religieusement les valeurs de la France laïque, et dont on nous dit que leur « pratique religieuse est nettement plus régulière que la moyenne nationale. » On n'a jamais si bien montré à quel point le consensus était déjà une démission, et le multiculturalisme un abandon, et la distinction entre islam et islamisme un fallacieux paravent pour laisser le pays à l'abandon.

Hubert Champrun monde&vie 3 novembre 2016

1) C’est moi qui renomme1 les catégories de l'enquête : sécularisés, religieux et opposants ne sont pas les noms adoptés par l'Institut pour ses catégories, que d'ailleurs il ne nomme pas.

2) Nous pouvons faire l'hypothèse que la sécularisation des musulmans n'a à proprement parler aucun sens pour une religion qui confond le politique et le religieux : l'islam est toujours du siècle et dans le siècle, à quelque époque et sous quelque latitude que ce soit, parce qu'il est toujours la société et non pas un ferment religieux dans une société moderne (comme le christianisme).

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