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04/08/2017

Edmund Burke ou la Révolution démasquée

Burke naquit à Dublin en 1729 d'une mère catholique, issue d'une famille déclassée du comté de Code, à laquelle il sera très attaché et d'un père juriste anglican (sa sœur Juliana se convertira au catholicisme). Il fait des études dans une école quaker près de Dublin et, en 1744, intègre le Trinity Collège (protestant) où il créée, en 1747, un club étudiant portant son nom qui deviendra la « Collège Historical Society » qui existe encore de nos jours (c'est la pins ancienne association d'étudiants au monde) , il obtient sa licence l'année suivante et, en 1750, part à Londres effectuer des éludes de droit. Il devient avocat au Middle Temple mais quitte tout pour un voyage à travers l'Europe.

Son premier ouvrage (1756), Coup d'oeil sur les maux qu'a produit la civilisation, est une réponse parodique à celui sur l'élude de l'histoire du vicomte Balinbroke ; en 1757, il publie Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau (il a cette belle formule « la beauté est la promesse du bonheur ») lu à travers l'Europe qui lui confère la notoriété avec les éloges de Kant et de Diderot (la prévalence du sublime, qui a un pouvoir sur l'homme et peut le détruire, sur le beau marque le passage du néo-classicisme au romantisme). Il entreprend une Histoire de l'Angleterre qui restera inachevée (arrêtée en 1216...) et devient le rédacteur en chef (1758-89) de la revue The annual register qui analyse les événements du monde.

C'est à cette époque que débute sa carrière politique ; dès 1758, il devient un des dirigeants des whigs et, en 1760, suit en tant que secrétaire particulier Lord Halifax nommé vice-roi en Irlande. Il est élu à la Chambre des Communes en 1765 et, par ailleurs, devient secrétaire et ami du marquis de Rockingham : il lutte contre les abus de pouvoir du souverain (il veut limiter l'exécutif) et du Parlement ; selon lui « le penchant à conserver, le talent à améliorer, voilà les deux qualités qui me feraient juger de la bonté (capacité) d'un homme d’État ». Notons qu'en 1769 il est initié franc-maçon, c'est alors qu'il publie un pamphlet, L'état actuel de la Nation, et qu'il acquiert, à crédit, un immense domaine (avec collection d'œuvres d'art) prés de Beaconsfield qui grèvera longtemps ses finances (le pouvoir politique est, en effet, lié à la propriété comme ce sera le cas en France sous la Monarchie de Juillet).

À partir de 1770, il soutient les récriminations des colonies américaines et les catholiques irlandais persécutés, il dénonce aussi la corruption et les abus de la Compagnie des Indes orientales (Considérations sur la cause des mécontentements actuels). En 1774, il est élu député de Bristol (2e ville anglaise, alors) : il défend la démocratie représentative ; en 1780, il perd son siège et retrouve celui de Malton dont disposait librement son protecteur Rockingham. Il est appelé brièvement au Conseil privé (1782) et en 1786 attaque le gouverneur des Indes orientales. À partir de 1794, il abandonne la politique active.

C'est sa critique de la révolution française qui va le faire passer à la postérité. Déjà, il s’était rendu à Paris en 1773 et avait fréquenté les salons de Melle de Lespinasse, de Mme du Deffand et les idées des philosophes des Lumières l'avaient fort inquiété et il finit par éprouver pour ces dernières une profonde aversion (il ne voit en Rousseau qu'un faux prophète). Le déclenchement des troubles de 1789 suscite chez lui la réprobation et des écrits et discours anti-révolutionnaires et, ce, jusqu'à sa mort en 1797 C'est en 1790 qu'il rédige les Réflexions sur la révolution de France et dénonce les faux principes de celle-ci, cette œuvre va connaître un immense succès.

Il le fait au nom du libéralisme ; il la différencie des révolutions anglaises de 1688 (qui a, après la décapitation de Charles 1er et la dictature de Cromwell, rétabli la monarchie, la légitimant en liant les droits et libertés des sujets avec la Couronne) et américaines car elle est radicale, c'est un événement sans précédent, une rupture dans l'histoire et une menace pour l'ordre du monde. En France, c'est la révolution de la table rase : or, un peuple sans tradition n'est rien ! Il reproche aux États Généraux puis à l'Assemblée Nationale d'avoir détruit le passé au lieu de réformer, il considère que les institutions doivent imiter l'ordre de la nature (position proche de la "Politique" chez Bossuet). Il pense que refuser l'héritage des ancêtres, c'est se priver de leur expérience, des richesses accumulées à travers les siècles, il dit à propos des révolutionnaires « vous avez mal commencé parce que vous méprisez tout ce qui vous appartenait ». Il considère qu'aucune élection ne confère des compétences aux hommes qui en sont privés (voir les fous furieux qui composeront les assemblées révolutionnaires et les médiocres actuels) et s'en prend au Contrat social de Rousseau et à la croyance que de la volonté du plus grand nombre sortiraient la vérité et le bien commun ; or, souvent les foules s'abandonnent aux plus bas instincts et aux passions irrationnelles ce qui leur ôte toute légitimité.

L'état naturel n'est autre que la vie en société qui conduit à la civilisation. Une législation fondée sur des idées théoriques et intemporelles qui nient l'espace et le temps amène à la dictature de principes abstraite, ignorant l'histoire et détruisant le tissu social. En lieu et place du droit des gens (fondé sur le réel), la France a proclamé les droits de l'homme, fausse théorie des droits supposés de celui-ci. Burke pense qu'il faut préserver la hiérarchie sociale, modérer la démocratie et se conformer à la tradition ; il ne faut pas faire appel à la raison abstraite pour fonder une politique mais à une jurisprudence constitutionnelle issue des siècles précédents. Il n'existe pas de système universel découlant de la raison philosophique mais des constructions historiques propres à chaque peuple.
Or, la révolution française ignore la complexité de la nature humaine et celle de la société Condorcet pensait que la politique pouvait se réduire à un système quasi mathématique dans lequel on pourrait raisonner de façon déductive ! De même, l'égalité est un dogme absurde (les hommes naissent semblables mais pas égaux) et la démocratie ainsi fondée utopique elle nie les liens ancestraux et dissout les modes d'intégration de l'homme dans la société. Toutefois, Burke est opposé à l'absolutisme et au droit divin le peuple, selon lui, peut déposer un gouvernement coupable d'oppression (« le pouvoir arbitraire est une subversion de la justice naturelle, une violation des droits inhérents de l’humanité »). Les États Généraux auraient dû s'inspirer de la constitution anglaise de 1688 au lieu de refuser le bicamérisme et de fuir dans la démagogie (massacres dès 1789). Burke dénonce les attaques contre la monarchie (« on a vu les Français s'insurger contre un roi débonnaire et légitime avec plus de fureur dans l’action et de brutalité dans l’outrage qu'aucun peuple en rébellion n'en a jamais manifesté contre l'usurpateur le plus indigne et le tyran le plus sanguinaire »), la propriété privée, l'athéisme (qui conduira aux persécutions religieuses, au génocide vendéen et à l'absurde « culte de l'être suprême », or, la religion est la base de la société civile et il ajoute prophétiquement « si par malheur, les hommes venaient à se détacher du christianisme, des superstitions grossières et dégradantes viendraient le remplacer », les traditions et les préjugés (adhésion à des valeurs sans justification rationnelle mais nécessaires à l'ordre social, « les préjugés font de la vertu une habitude pour l'homme C'est le fond universel des nations et des époques »).

Tout ceci ne peut que mener au chaos ; une doctrine fondée sur les libertés (pour Burke « la liberté doit être limitée afin d'être possédée ») et les droits de l’homme peut justifier des mesures tyranniques car ces derniers ne sont pas concrets. Burke prédit que « la révolution ne peut que s'épuiser en une suite monstrueuse de crimes et d'événements grotesques, saturnales où l'horreur fascinante se dispute à la stupeur incrédule » ; dés 1790, il annonce la Terreur et sa loi des suspects (pour lui, « le pouvoir judiciaire doit être quelque chose d'extérieur à l’État, indépendant, créé pour résister à l'invocation arbitraire et pour induire la certitude et la stabilité des lois car de mauvaises lois sont la pire des tyrannies ») conséquence inéluctable de la révolution qui ne peut exister que dans la tyrannie, le terrorisme et la dictature... militaire (« un général populaire, armé de ses soldats, pourrait se rendre maître de votre assemblée, maître de votre république » ce qui se produira le 18 Brumaire 1799 avec Bonaparte). Pour lui, « l'âge de la chevalerie est passé. Celui des sophistes, des économistes, des calculateurs lui a succédé et la gloire de l'Europe est éteinte à jamais ! »

Après 1791, Burke se brouille avec ses amis et se retire dans sa propriété (on le nomme , alors, le « Cicéron anglais »). En 1792, il hébergea Augustin Barruel en exil à Londres et le félicita à propos de son Mémoire pour servir à l'histoire du jacobinisme bien que celui-ci soit anti-maçonnique. Il meurt en 1797 à 68 ans.

Son influence allait s'avérer considérable. Au début, les réactions tarent négatives (par exemple celle de Thomas Pâme)(1) mais les faits lui donnèrent raison (le parti whig de William Pitt se ralliera à la lutte contre le jacobinisme). Joseph de Maistre et Louis de Bonald s'en inspirèrent bien que Burke en diffère sur plusieurs points : ainsi, il n'y a pas chez lui de conception providentialiste de l'homme, pas de théocratie réactionnaire, pas de nostalgie de l'Ancien Régime et de l'absolutisme idéalisé. Des philosophes comme Kant et Hegel s'y réitéreront, des penseurs politiques tels Alexis de Tocqueville ou Taine (pour condamner l'idéalisme métaphysique de la révolution dans Origines de la France contemporaine) ou encore Sorel, Renan et Barrés. Au XXe siècle, Friedrich Hayek et Karl Popper . se serviront de ses réflexions pour élaborer la charte du conservatisme moderne ce qui prouve bien que Burke est le père de celui-ci et des penseurs libéraux.

Il avait bien observé qu'au delà des bouleversements politiques considérables du temps « la plus importante de toutes les révolutions, c'est celle des sentiments y des mœurs et des opinions morales » (nous pouvons en témoigner en notre triste époque) et que, souvent, « pour triompher, le mal n'a besoin que de l'inaction des hommes de bien » (2). Cette couardise, cette lâcheté n'ont jamais été aussi prégnantes que de nos jours ! La démocratie est loin d'être garante des libertés, « la majorité des citoyens est capable d'exercer les plus cruelles oppressions sur la minorité » (les nationaux et RIVAROL peuvent en témoigner), quant à la religion « rien n'est aussi fatal (à celle-ci) que l'indifférence » (de nos jours, l’église conciliaire y a, hélas, bien contribué).

À travers sa critique implacable des faux principes de la Révolution de 1789 et de leurs funestes conséquences, Burke, un des grands penseurs politiques traditionnels, annonçait les maux qui sont les nôtres.

Bernard de Massanes Rivarol du 27 juillet 2017

1) Publiciste américain d'origine britannique (1737-1809) ; lutte pour l'indépendance des États-Unis, se réfugie en France, naturalisé français, nommé membre de la Convention (1792) est arrêté sous la Terreur puis retourne en Amérique.

2) Certains attribuent cette citation à John , Smart Mill.

Biblio. Burke : Réflexions sur la Révolution de France Coll Pluriel. Yves Chiron : Edmund Burke et la Révolution Française éd. Téqui 1987

22:09 Écrit par pat dans culture et histoire | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | | |

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