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Jérôme Coulombel (Carrefour, la grande arnaque): « J’ai voulu à mon échelle briser l’espèce d’omerta qui règne dans le milieu de la grande distribution alimentaire » [Interview]

Ancien directeur juridique du département contentieux de Carrefour France, Jérôme Coulombel dénonce dans Carrefour, la grande arnaque (éditions du Rocher) les pratiques inqualifiables dont il a été témoin.

Ce livre est une plongée dans les coulisses du géant de la grande distribution. Derrière l’image lisse du premier employeur privé de France et les têtes de gondole aux promotions alléchantes, se cache un système déséquilibré qui fait d’innombrables victimes : les fournisseurs sous pression, auxquels on impose des prestations de service disproportionnées, voire fictives ; les franchisés, étranglés financièrement et gardés contractuellement captifs ; les salariés qui perdent leurs avantages sociaux quand ils ne font pas l’objet de plans de licenciement ; et en définitive les clients qui payent toujours plus cher…

S’appuyant sur des documents explosifs, et des témoignages accablants, Jérôme Coulombel appelle à un juste rééquilibrage des relations humaines, juridiques et commerciales au sein de ce groupe. L’enquête fouillée et édifiante d’un lanceur d’alerte, qui se bat au nom des franchisés en détresse et des consommateurs.

Nous l’avons interrogé sur ce livre courageux.

Breizh-info.com : Pouvez vous vous présenter à nos lecteurs ?

Jérôme Coulombel : J’ai suivi des études de droit et j’ai été embauché en qualité de juriste au sein du groupe PROMODÈS ( Continent , Champion , Shopi etc ) en 1991 . Peu de temps après la fusion avec le groupe Carrefour( 1999) en janvier 2003 ,j’ai été nommé directeur du département contentieux de Carrefour pour la France , poste que j’ai occupé jusqu’à mon départ en février 2018 . J’avais une équipe de 17 personnes .

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire “Carrefour, la grande arnaque” ?

Jérôme Coulombel : Je n’étais pas destiné à écrire un livre .En fait suite à la diffusion du reportage sur Arte “Hypermarché , la chute de l’empire “ ,j’ai rencontré les Éditions du Rocher qui m’ont proposé d’écrire un livre sur Carrefour et c’est ainsi que l’aventure a commencé .Ce qui m’a poussé à dire oui ,c’est la volonté que certaines choses se sachent et le fait que de nombreux franchisés me contactent depuis des années, franchisés qui pour la plupart se retrouvent dans des situations que je qualifie d’inhumaines .

D’une façon plus générale , j’ai voulu, à mon échelle, briser l’espèce d’omerta qui règne dans le milieu de la grande distribution alimentaire où personne ne veut, n’ose parler de peur de représailles .
Jusqu’à présent personne n’avait parlé de la situation des franchisés, point qu’il me paraissait nécessaire d’évoquer lorsque l’on sait qu’en France, Carrefour c’est 5 900 magasins dont plus de 5 000 en franchise . C’est dire l’importance que la franchise représente pour le groupe Carrefour en France qui est son premier marché .

Si la franchise se dégrade, pour Carrefour, l’enjeu est majeur pour ne pas dire vital .

Breizh-info.com : Vous êtes décrit comme un “lanceur d’alerte”. Quels ont été les défis auxquels vous avez été confronté en dévoilant certaines pratiques dans votre livre ?

Jérôme Coulombel : Je ne sais pas si je suis un lanceur d’alertes .Ce qui est sûr ,c’est qu’à partir du moment où j’ai refusé le chèque de 800 000 euros net d’impôts que CARREFOUR m’a proposé pour quitter le groupe et ne rien dire sur ce que j’avais pu voir, ma vie est devenue un enfer et je pèse mes mots .

Pour bien remettre les choses dans leur contexte , j’ai fait un burn out en novembre 2013 lié à un management inhumain que j’ai subi et qui à un moment m’a fait craqué.

Je vous donnerai deux exemples parmi de trop nombreux :

  • j’avais dans mon équipe une salariée obèse ( on ne choisit pas son physique ). Mon N+1 me demandait régulièrement de la licencier en me disant qu’il fallait se débarrasser de « cette grosse vache, de cette truie qui donnait une image déplorable du service juridique de CARREFOUR »
  • Elle puait , elle transpirait etc régulièrement mon N+1 me reprochait ma gestion trop humaine de mon équipe , me disant que j’étais trop proche d’eux ,qu’il fallait que je privilégie les relations avec des gens de mon niveau (j’étais cadre dirigeant ) et ne pas perdre mon temps avec des personnes de niveaux inférieurs qui ne m’apporteraient rien concernant l’évolution de ma carrière .

Je suis configuré d’une telle manière que je n’ai pas pu supporter ce type de management mais d’autres s’en accommodent très bien (malheureusement ) .

Pour être complet sur ce sujet ,j’ai fait citer devant le tribunal correctionnel de CAEN au début du mois de septembre de cette année ,mon N+1 ainsi que mon ancien employeur, Carrefour Administratif France, au titre de harcèlement moral. Je souhaite juste que ce type de management cesse et que la société prenne conscience de ce qui peut se passer dans ce genre de groupe .

Je reviens à ce que CARREFOUR a déployé suite à mon refus de prendre les 800 000 euros .Alors que j’étais encore salarié, ,CARREFOUR a déposé plainte au pénal contre moi pour vols de documents dans un premier temps, puis une fois que j’avais quitté le groupe pour chantage et tentative d’extorsion de fonds .
Ces plaintes m’ont valu une perquisition à mon domicile puis des poursuites devant le tribunal correctionnel de Caen. J’ai finalement été relaxé par jugement du 10 janvier 2023 après plus de 5 ans de procédure et de galère .Ce jugement est définitif , CARREFOUR n’a pas fait appel .
L’objectif de CARREFOUR était clair: me détruire pour m’empêcher de parler .

Breizh-info.com : Vous accusez Carrefour de maltraiter ses franchisés. Comment expliquer dès lors qu’ils continuent à travailler sous cette enseigne ? Comment sont-ils affectés ?

Jérôme Coulombel : CARREFOUR, en effet, maltraite, brise ses franchisés à l’aide d’un montage contractuel “habile ” qui les place dans une situation de dépendance complète .Une fois enfermés juridiquement , CARREFOUR impose ses relations commerciales et financières qui sont totalement déséquilibrées et qui font que les franchisés dégagent très peu de rentabilité ,la quasi exclusivité de la richesse qu’ils produisent étant captée par le groupe CARREFOUR .

Les franchisés depuis plusieurs années ne sont plus vus par CARREFOUR comme des partenaires mais comme des centres de profits que l’on jette comme de simples kleenex une fois qu’ils ont été essorés .

En interne les franchisés sont dénommés les ” vaches à lait ” , surnom qui se passe de tout commentaire . La relation de franchise au sein du groupe CARREFOUR qui devrait être une relation ” gagnant / gagnant ” est devenue une relation “gagnant /perdant ” .
Aujourd’hui ,j’aide plusieurs centaines de franchisés dont certains ont failli se suicider .

La raison qui explique que de nombreux candidats à la franchise continuent de postuler auprès de CARREFOUR pour devenir franchisé est simple :jusqu’à présent personne n’avait parlé de la réalité des choses concernant les franchisés et puis CARREFOUR en termes de puissance de communication est extrêmement efficace .

Qui pourrait croire que la réalité est celle-là ? Tout le monde connaît CARREFOUR qui jouit plutôt d’une image respectable , les personnes font confiance .

Breizh-info.com : Les salariés ne seraient pas mieux lotis dites vous. Pourquoi ?

Jérôme Coulombel : Les salariés sont également des victimes du groupe CARREFOUR avec une accélération exponentielle depuis l’arrivée de Monsieur BOMPARD à la tête du groupe CARREFOUR en 2017 .

Deux phénomènes principaux :

  • la démultiplication des plans de départs volontaires mis en place .Toutes les personnes qui partent n’étant pas remplacées , les personnes qui restent, voient leur charge de travail accrue et leurs conditions de travail se dégrader fortement,
  • la politique de mise en location gérance de très nombreux hypermarchés et supermarchés . Les salariés de ces magasins ne sont plus des salariés du groupe CARREFOUR mais deviennent des salariés des sociétés franchisées qui exploitent les fonds en location gérance . Tous ces salariés perdent les avantages sociaux du groupe CARREFOUR ( treizième mois ,intéressement , participation, mutuelle groupe etc ). Un chiffre: quand Monsieur BOMPARD est nommé, le groupe CARREFOUR en France c’est environ 112 000 salariés ,aujourd’hui c’est moins de 80 000 salariés .

Breizh-info.com : Quelle a été la réaction de Carrefour après la publication de votre livre ? N’est-ce pas finalement trahir une entreprise dans laquelle vous en avez, vous aussi, croqué ?

Jérôme Coulombel : La réaction de CARREFOUR après la sortie du livre est le silence avec juste le fait de dire que je suis quelqu’un d’aigri et qui a du ressentiment envers le groupe .

Curieusement, Carrefour ne m’a jamais attaqué en diffamation .

Je n’ai pas du tout le sentiment de ” cracher dans la soupe ” comme certains le disent .Lorsque j’ai découvert les pratiques, j’ai alerté la direction générale de CARREFOUR en leur demandant de cesser ces pratiques .Ils ont refusé et j’ai donc pris la décision de quitter le groupe car personnellement ethniquement ,moralement je ne pouvais pas rester et cautionner ces pratiques illégales qui brisent des vies .

Si défendre des valeurs morales, éthiques c’est “cracher dans la soupe” alors oui “je crache dans la soupe ” mais j’ai ma morale pour moi et je suis serein .

De très nombreuses personnes m’ont dit: mais pourquoi tu n’as pas pris le chèque de 800 000 euros ? Ce n’était pas possible pour moi , mais dans ce domaine chacun voit midi à sa porte et si c’était à refaire je le referai malgré toutes les conséquences que ce choix a eu sur ma famille , mes enfants .

Breizh-info.com : Espérez-vous voir des changements dans la grande distribution suite à la publication de votre livre?

Jérôme Coulombel : J‘espère une prise de conscience pour une société un peu plus juste .Une chose est sure: si CARREFOUR ne revoit pas son modèle de franchise de façon plus juste et équilibrée , CARREFOUR s’expose à une démultiplication des procédures contentieuses de la part de ses franchisés et in fine à un effondrement du système car ils sont allés beaucoup trop loin dans les dérives .

Breizh-info.com : Avez-vous reçu des soutiens ou des critiques de la part de vos anciens collègues ou d’autres professionnels du secteur?

Jérôme Coulombel : Depuis la sortie du livre , les messages de soutien et d’appel à l’aide affluent que ce soit de la part de salariés du groupe CARREFOUR , de franchisés , de fournisseurs ou de consommateurs comme vous et moi qui me remercient pour cette prise de parole ” éclairante” comme certains me disent .

J’espère juste qu’elle ne soit pas “qu’éclairante” mais qu’elle permette de changer les choses dans le bon sens pour plus d’équilibre et d’équité .

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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