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« La Défaite de l’Occident » d’Emmanuel Todd : des analyses brillantes et inquiétantes

« La Défaite de l’Occident » d’Emmanuel Todd : des analyses brillantes et inquiétantes
 
Par Frédéric Eparvier, cadre dirigeant d’une grande entreprise française à caractère stratégique : C’est un livre « interpellant » que Emmanuel Todd vient de publier aux éditions Gallimard, car il y a à la fois du très bon, voire même du carrément brillant, du très surprenant qui force à se poser des questions même si l’on n’est pas complètement d’accord avec l’auteur, et parfois du proprement farfelu[1].

Nihilisme américain contre réalisme russe

Quelle est la thèse générale d’Emmanuel Todd ?

Que l’Empire américain (en gros le monde protestant américano-anglais et ses vassaux européens) qui a dominé le monde depuis l’effondrement de l’Union Soviétique en 1990[2], est en fait dans un état avancé d’effondrement social et sociétal, car il a perdu les fondements de son développement, à savoir son éthique protestante du travail fondé sur l’instruction individuelle : « L’implosion, par étapes, de la culture WASP -blanche, anglo-saxone et protestante- depuis les années 1960 a créé un empire privé de centre et de projet, un organisme essentiellement militaire dirigé par un groupe sans culture (au sens anthropologique) qui n’ a plus comme valeur fondamentales que la puissance et la violence[3].»

À ce nihilisme de la puissance américaine dans un monde qui n’est plus unipolaire, Emmanuel Todd oppose le réalisme de la Russie, véritable État nation qui raisonne encore en termes de puissance : de géographie, de ressources, de population et de temps, et qui a réussi à redresser et stabiliser sa puissance depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.

Puisant largement dans l’ouvrage de David Teurtrie : Russie, le retour de la puissance[4], Todd démontre le redressement de l’économie russe, mais aussi son rétablissement social en analysant les données démographiques tels que la mortalité infantile, le taux d’homicide, ou encore le taux de suicide : « Entre 2000 et 2017, phase centrale de la stabilisation poutinienne, le taux de décès par alcoolisme est tombé en Russie de 25,6 pour 100 000 habitants à 8,4, le taux de suicide de 39,1 à 13, 8, le taux d’homicide de 28,2 à 6,2. […] En 2020, le taux d’homicide tombait encore plus bas : à 4,7 pour 100 000, soit six fois moins qu’à l’arrivée au pouvoir de Poutine. Et le taux de suicide en 2021, était à 10,7 soit 3,6 fois moins. Quant à la mortalité infantile annuelle, elle et tombée de 19 pour 1000 « enfants nés vivants » en 2000 à 4,4 en 2020, passant au-dessous du taux américain de 5,4[5]. »

Ce redressement se concrétise par un redressement industriel certain, et diablement utile en temps de guerre, qu’illustre parfaitement le pourcentage d’étudiants qui suivent des études d’ingénieurs (23,4% contre 7, 4% aux États-Unis[6]).

En revanche, il me semble que Todd a une vision un peu idéalisée du régime russe actuel qu’il qualifie de démocratie autoritaire passant un peu vite sous silence l’absence de pluralité politique, les assassinats d’opposants, le contrôle des médias…
Et en mettant en balance ces faiblesses objectives par un taux de satisfaction dans la population de 80% mesuré par des instituts de sondages à l’indépendance sujette à question[7].

Emmanuel Todd annonce donc la défaite de l’OTAN en Ukraine, et partant, la défaite de l’Occident face au reste du monde.

La décomposition américaine

Les meilleurs chapitres du livre concernent les États-Unis[8], et leurs vassaux européens, au premier chef desquels on trouve le Royaume-Uni. Que dit Emmanuel Todd : que la « dépendance économique [des États-Unis] au reste du monde est devenue immense et que leur société se décompose. Les deux phénomènes interagissent [9]. »

Emmanuel Todd commence par « objectiver » la décomposition sociétale américaine en recourant aux chiffres qui lui servent de boussole : l’espérance de vie, et la mortalité infantile, pour noter que dans les deux cas, la situation américaine se dégrade : « Seule parmi les pays avancés, l’Amérique fait l’expérience d’une baisse globale de l’espérance de vie : de 78,8 ans en 2014 à 77,3 ans en 2020. […] Le taux de mortalité infantile, annonciateur de l’avenir, indique un retard de l’Amérique plus accentué encore que celui des pays avancés qu’elle « protège » ou de ceux qu’elle combat. Vers 2020, il était selon l’UNICEF de 5,4 pour 1000 naissances vivantes aux États-Unis, contre 4,4 en Russie, 3,6 au Royaume-Uni, 3,5 en France, 3,1 en Allemagne, 2,5 en Italie, 2,1 en Suède et 1,8 au Japon.[10] »

Au centre de son analyse, il place la disparition du sentiment religieux qui structure profondément une société, d’autant que dans le monde protestant l’alphabétisation va de pair avec la foi et le développement économique : « Le facteur fondamental est plus simple : le protestantisme alphabétise par principe les populations qu’il contrôle parce que tous les fidèles doivent accéder directement aux Écritures saintes. Or, une population alphabétisée et capable de développement technologique et économique.[11] » Todd note que le sentiment religieux passe par trois phases (aux noms assez mal choisis, je trouve) : l’état actif (la religion et ses valeurs structurent pleinement la société), l’état zombie (la religion reste présente en apparence, mais n’est plus qu’un réflexe), et l’état zéro (la religion n’existe même plus comme substrat sociétal).

Prenant en compte toute une série de statistiques : la pratique religieuse, le coefficient d’obésité[12], le taux de divorce, l’acceptation de l’homosexualité… il démontre que la société américaine n’a plus de protestante que le nom, mais surtout, et ceci est plus important encore, qu’elle a perdu les valeurs qui ont fait sa force : l’éthique individuelle, le sens du travail, et de l’effort collectif. Pour Emmanuel Todd, il ne reste qu’une oligarchie qui « règne sur une économie en décomposition, et largement fictive. [13]»

Il s’attaque ensuite au mythe du premier PIB mondial, qu’il estime largement surévalué, ne s’appuyant que sur une rente pétrolière et des GAFAM, mais étant fondamentalement composé « de services aux personnes dont on ne discerne pas toujours l’efficacité ou même l’utilité : médecins […] et avocats surpayés, financiers prédateurs, gardiens de prison, agents de services de renseignements[14]. »

Il souligne la disparition des ingénieurs, et de l’industrie productive ce qui ne peut que se répercuter sur les capacités industrielles lourdes (les obus) particulièrement importantes en cas de guerre[15].

Et il continue dans un troisième chapitre sur la déconnection entre « l’élite » washingtonienne qui vit sur elle-même et tournée vers le maintien de son propre pouvoir, et du peuple. Son paragraphe sur la famille Kagan & Nuland qui règne véritablement sur la politique étrangère américaine via le Département d’État et la fondation : Institute for the Study of War au site éponyme, serait hilarant si tout cela n’était pas tragique[16]. En effet, combien de centaine de milliers de morts en Ukraine ? Et pour quoi ?

Sa conclusion est inquiétante, car pour lui, dépourvue de réalité sociale, l’anglosphère est rentrée dans une folie nihiliste qui ne lui laisse pas d’autre solution que de faire la guerre…

« Si l’Amérique conserve sa machinerie militaire de l’Empire, elle n’a plus en son cœur une culture porteuse d’intelligence et c’est pourquoi elle se livre en pratique à des actions irréfléchies et contradictoires telles qu’une expansion diplomatique et militaire accentuée dans une phase de contraction massive de sa base industrielle -sachant que la guerre moderne sans industrie est un oxymore[17]. »

Des pistes à creuser

On peut regretter qu’Emmanuel Todd recherche parfois des causes un peu alambiquées, par exemple quand il cherche des fondements psychanalytiques aux politiques étrangères des pays, comme il le fait dans les deux chapitres sur le Royaume Uni ou les monarchies scandinaves et qu’il n’ose tout simplement pas nommer clairement les choses, alors que ses statistiques montrent clairement que la diversité ethnique accrue des pays occidentaux va de pair avec son délitement social, et que la corrélation pourrait bien surtout être une causalité (ce que je crois).

Et puis ce qui est un plaisir toujours jouissif, Emmanuel Todd a réussi à faire taire une grande partie des plateaux télés ? Il est vrai qu’il vient de la gauche, et que donc beaucoup lui sera toujours pardonné.

Enfin, à plusieurs endroits du livre, on trouve des fulgurances, qui mériteraient d’être explorées plus avant dans d’autres travaux, car Emmanuel Todd les a quand même survolés dans ce livre.

Ainsi, dans le chapitre 1 sur la Russie, Todd aborde le sujet de la corruption et note que Transparancy International, une NGO[18] d’origine américaine, publie chaque année un indice de la corruption perçue pour tous les pays du monde. En 2021, les États-Unis y sont classés 27 ème sur 180 alors que la Russie pointe à une piteuse 136 ème place. Todd qualifie ce classement « d’impossibilité [19]». En effet, il compare le classement de ces deux pays, et leur taux de mortalité infantile qui sont pour lui, le meilleur révélateur de l’état profond de la société et conclue : « Un pays qui bénéficie d’un taux de mortalité infantile inférieur à celui des États-Unis[20] ne peut pas être plus corrompu qu’eux. »
Malheureusement, il ne pousse pas assez loin son analyse, pourtant l’idée est sacrément intéressante. Il faudrait corréler ces données sous différents angles.
Il se trouve que dans une vie parallèle, je travaille sur le sujet de la corruption, et le seul outil dont nous disposons est justement le classement de Transparency International. Je pense qu’il y a des étudiants qui vont avoir un gros travail à faire sur ce sujet cette année.

Seconde fulgurance, celle du christianisme réel des pays d’Europe. Nous avons vu plus haut, que Todd catégorise l’évolution d’une confession dans une société en trois stades : le protestantisme actif, le protestantisme zombie et le protestantisme zéro.
« L’anthropologue a donc la chance d’avoir de disposer, pour ainsi dire, d’une date officielle de disparition de la forme chrétienne du mariage : celle de l’instauration du « mariage pour tous ». Si le mariage entre personnes de même sexe est considéré comme l’équivalent au mariage entre des personnes de sexes différents, alors nous pouvons affirmer que la société concernée a atteint un état zéro de la religion.[21]» Donnant les dates de la légalisation du mariage pour tous en « Occident » : Pays-Bas 2001, Belgique 2003, Espagne Canada, 2005, Suède Norvège 2009, Danemark 2012, France 2013, Royaume Uni 2014, Allemagne 2017 et 2015 aux États-Unis, il conclue : « On peut donc définir les années 2000 comme les années de la disparition effective du christianisme en Occident, d’une façon précise et absolue.[22] »

Et je me dis en bonne logique, qu’avec « Fidicia supplicans [23]», l’Église catholique a cessé d’être chrétienne en 2023. Il fallait bien une salo… de jésuite pour réussir ce tour de force.
Je n’en nourri aucune joie, car fondamentalement, avec la mort des confessions chrétiennes ou des Églises qui structuraient l’Europe, ce dont Todd a donné le diagnostic cruel, c’est celui d’un monde, d’une civilisation qui s’écroule. Celui de notre vieille civilisation européenne.

Mais comme je me sens plus un élève de Toynbee que de Spengler, je sais que rien n’est définitivement perdu pour un peuple qui veut encore se battre.

Frédéric Eparvier 15/02/2024

[1] Dans ses nombreuses interviews Emmanuel Todd indique que la défaite de l’Ukraine entrainerait la mort de l’OTAN, et ipso facto, la paix partout dans le monde.
[2] On pourrait aussi dire depuis Trafalgar et Waterloo.
[3] P. 28
[4] Armand Collin, 2021.
[5] P. 38
[6] Ce qui fait qu’il sort chaque année, en valeur absolue, plus d’ingénieurs des universités russes, que des universités américaines. Cacul « à la louche » p. 51.
[7] Sur ce sujet, je préfère de très loin les analyses de Konstantin Kisin, à l’instar de « The Russian Psyche » visible sur Youtube, johananderson.net.au
[8] Chapitres 8, 9 et 10.
[9] P. 241
[10] P. 246
[11] P. 142
[12] Donc de son propre auto-contrôle… Attention messieurs !
[13] P. 269
[14] Plus de 1 M de personnes dont CIA : 450 000.
[15] Le lecteur lira avec intérêt l’excellent article de Jean-michel Bezat dans Le Monde du 24 janvier 2020 : La chute de la maison Boeing, qui illustre parfaitement l’analyse d’Emmanuel Todd. … Pour une fois que je dis du bien de ce journal.
[16] P. 300
[17] P. 30
[18] Qu’il appelle une NGPO : Organisation Pseudo Non Gouvernementale
[19] P. 39
[20] 4,4 pour 1000 en Russie, contre 5,4 aux Etats-Unis
[21] P ; 158
[22] P. 158
[23] Déclaration du Dicastère pour la doctrine de la foi autorisant la bénédiction des couples homosexuels en date du 18 décembre 2023.

https://www.polemia.com/la-defaite-de-loccident-demmanuel-todd-des-analyses-brillantes-et-inquietantes/

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