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Argentine : Milei serre la vis pendant que la France détourne les yeux

Il est sept heures, à Buenos Aires, et la ville s’ébroue déjà comme une bête trop vive. J’ai pris place à la Confiteria Ideal, rue Suipacha, ce vieux décor de velours et de miroirs où l’on croit entendre encore le froissement des journaux d’avant la Grande Guerre, quand l’Argentine rêvait d’être une Europe plus jeune, plus riche, plus insolente. Un café noir, serré, presque rude, et, sur l’écran du téléphone, cette nouvelle venue de France qui vous coupe le souffle comme un mauvais coup de tramontane, un jeune homme, venu en protection des jeunes filles de Némésis, a été lynché par des « antifas » lors d’une manifestation pacifique autour de la venue d’une députée de la France insoumise à Sciences Po, à Lyon.

Les circonstances exactes, dit-on, demeurent encore à éclaircir, les faits doivent être établis avec précision, l’enquête fera son œuvre. La motivation politique, elle, ne se cache guère derrière le rideau des précautions de langage, elle transpire déjà, à ce stade, dans les récits, les postures, les cris, cette manière qu’ont certains de croire qu’un adversaire n’est pas un homme mais un obstacle.

On comprend alors que la violence n’est pas un accident, elle est un climat. Elle s’infiltre par la jeunesse, par ses colères mal élevées, par ses courageuses lâchetés de meute. La France, qui s’imagine toujours civilisée parce qu’elle parle sans cesse des droits de l’homme, produit aussi ses bandes, ses tribunaux improvisés, ses petites épurations de trottoir. À distance, depuis cette salle fraîche où l’on sert le petit déjeuner comme dans un rite hérité de la double monarchie, la nouvelle a un goût d’amertume particulière. Elle rappelle qu’il existe, dans certaines factions, une forme d’impunité morale, la certitude de frapper au nom du Bien, et donc de ne pas devoir rendre compte.

Le lien avec l’Argentine se fait tout seul quand le serveur me tend l’exemplaire de la Nación du jour, un de ces rares exemplaires papier que l’on s’arrache dans les kiosques tôt le matin. En parcourant le quotidien j’apprends que la veille, le parlement argentin a voté deux textes que le journal libéral, sous la plume de Claudio Jacquelin, présente comme bien davantage que « le changement de deux lois », deux piliers symboliques d’une ère que l’on croyait intouchables viennent d’être touchés à la racine, la réforme du travail et le régime pénal des mineurs, avec l’abaissement de l’âge de responsabilité pénale à quatorze ans. Le papier insiste sur le fait politique, une majorité large, une opposition fragmentée, des résistances qui, cette fois, n’ont pas la force des années où l’on bloquait tout au nom des vieux totems, et un gouvernement Milei contraint, pour obtenir un résultat, d’apprendre l’art de la concession, jusqu’à modifier des textes à la dernière minute et à préserver ce qu’il avait promis de trancher net, notamment certaines rentes syndicales.

Ces deux lois touchent à deux nerfs de l’humeur argentine, qui n’ont rien d’abstrait et qui se lisent sur les visages. La première, la plus explosive, concerne la violence des mineurs. Dans les quartiers périphériques des grandes villes, des adolescents, parfois des enfants, vivent comme des poissons dans l’eau d’un système où la peur est une monnaie. Ils volent, menacent, frappent, souvent tuent, avec cette brutalité désinhibée que produit l’absence de conséquences sérieuses, tant que l’on n’a pas franchi un seuil légal. Il n’est pas besoin ici de poésie, il suffit d’une scène de rue, un téléphone arraché, un sac de courses, une moto, et la lame, le coup, l’arme brandie comme une plaisanterie. On dit, et l’on dit souvent vrai, que beaucoup de ces garçons viennent de foyers disloqués, ou d’une migration interne brutale, des campagnes vers la ville, avec ce décalage psychologique d’hommes jeunes mal greffés sur une société urbaine, sans père, sans métier, sans frein. Les filles s’adaptent plus volontiers, trouvent une place, s’emploient. Une partie des garçons, eux, se vendent comme auxiliaires, messagers, guetteurs, puis exécuteurs, au service des trafics, ou vivent du petit vol quotidien, en surjouant la violence pour se faire une réputation qui les protège.

La gauche péroniste, durant des années, a élevé la minorité en excuse sacrée. On a fait de l’« enfant » un totem idéologique, même lorsque l’enfant tenait une arme, même lorsque l’enfant semait la terreur. L’abaissement de la responsabilité pénale à quatorze ans ne résout pas tout, il ne répare pas les familles, il ne crée pas des pères, il ne guérit pas les âmes. Il signifie cependant une chose simple, le temps de l’impunité juridique automatique se rétrécit. Dans un pays où l’angoisse sécuritaire ronge les conversations ordinaires, c’est un signal, presque un geste d’hygiène publique.

La seconde loi, la réforme du travail, touche un autre foyer de ressentiment, moins spectaculaire, plus structurel. L’Argentine a longtemps vécu sous un régime où l’entreprise était à la fois vache à lait, coupable présumée, et cible procédurière. Licencier relevait du chemin de croix. Quitter une entreprise, parfois, se traduisait en contentieux. Des tribunaux comparables, dans leur esprit, à nos prud’hommes, nourrissaient une conflictualité devenue industrie, avec sa caste, ses rituels, ses gagnants réguliers, ses perdants habituels. Dans l’article de Jacquelin, l’un des points les plus instructifs est précisément la manière dont le gouvernement Milei a dû composer, préserver certains mécanismes qui alimentent les « caisses » syndicales, au point que des dirigeants dialoguistes ont sablé le champagne, dit-il, et que l’aile la plus doctrinaire du camp libertarien en est restée déconcertée.

Ce détour par la négociation n’est pas un détail, c’est un tournant. La Nación décrit un pouvoir qui, pour la première fois, accepte de se salir les mains dans la technique parlementaire, de faire des concessions au bord du ridicule, de retirer, de réécrire, de préserver des intérêts qu’il avait voués aux gémonies. On y voit passer des noms de syndicalistes, des intermédiaires, des alliances de circonstance, des rivalités internes entre clans, l’aile dite « karinisée », autour de Karina Milei, sœur du président, gardienne d’une ligne idéologique dure et d’un contrôle politique serré, et l’aile « caputiste », autour du ministre de l’Économie Luis Caputo, plus technicienne, plus pragmatique, soucieuse de sécuriser les marchés et d’obtenir des majorités parlementaires au prix de concessions. Une politique réelle, en somme, faite de coutures et de cicatrices, loin de la pureté des tribunes. On retrouve là une vieille leçon de Carl Schmitt, la politique n’est jamais l’éthique appliquée, elle est d’abord la gestion du rapport de force, avec ses compromis, ses seuils, ses risques de rupture.

Ce qui frappe, pour un Français assis à Buenos Aires dans ce décor de cinéma qui me fait penser à la Mélodie du bonheur, c’est le contraste. Ici, on cherche, maladroitement parfois, à réduire une impunité concrète, celle qui permet à des mineurs de terroriser des quartiers, celle qui permet à un système de procès de tenir une économie par la gorge. Là-bas, en France, l’impunité la plus scandaleuse est d’un autre ordre, elle est symbolique, elle se loge dans l’idée qu’une violence « du bon côté » s’excuserait d’elle-même. Elle se niche dans la complaisance médiatique, dans l’indulgence judiciaire, dans les lâchetés d’institution qui redoutent de nommer l’ennemi de peur d’être accusées de le « fabriquer ».

Je reviens au café. Le soleil monte sur Buenos Aires, déjà blanc, déjà dur. La mort de ce jeune Français, si elle est confirmée dans ses circonstances, pèsera comme un avertissement. La politique, quand elle devient religion, aime les sacrifices humains. Les Argentins, à leur manière, tentent de sortir d’une religion de l’excuse. Les Français, à la leur, n’ont pas encore appris à retirer l’excuse à ceux qui frappent en se croyant vertueux. La fin de l’impunité, lorsqu’elle advient, ne commence pas par les discours, elle commence par le réflexe simple de faire rendre compte, sans trembler, sans préférences, sans catéchisme partisan. C’est peut-être cela, au fond, que l’Argentine cherche, et que la France feint d’ignorer jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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