
Le 28 avril 2025, vers 12h33, l’intégralité de la péninsule ibérique plongeait dans le noir. Plus de courant, plus d’Internet, plus de réseau mobile, plus de feux de signalisation, plus de terminaux bancaires : 60 millions de personnes ont brutalement expérimenté le Net Zéro jusqu’à seize heures dans certaines zones. Des raffineries à l’arrêt pour une semaine, un coût économique estimé entre 1,6 et 4,5 milliards d’euros pour la seule Espagne et au bilan, la plus grave panne électrique en Europe depuis plus de vingt ans.
Quelques jours plus tard, les observateurs aguerris et honnêtes comprenaient ce qui s’était passé : la grille espagnole, confrontée à une production anarchique d’électricité photovoltaïque, a brutalement lâché.
Pour les autorités, il aura en revanche fallu onze mois et 260 pages de tergiversations, un panel de 49 experts mandaté par l’ENTSO-E pour rendre leur rapport final. À l’évidence et l’honnêteté des premiers, les seconds font correspondre un petit chef-d’œuvre d’esquive technocratique : il ne s’agit pas d’une « cause unique », mais d’un « cocktail parfait » de facteurs défavorables.
Un cocktail, vous dis-je. Pas de coupable, juste une fatalité cosmique.
Par acquis de conscience, épluchons tout de même les ingrédients de ce fumeux coûteux cocktail.
Ce jour-là, l’Espagne jouissait d’une météo idéale pour les promoteurs du tout-renouvelable : soleil radieux, vent soutenu. Les parcs éoliens et solaires tournicotaient à plein régime et assuraient environ 70% de la production électrique du pays. L’Espagne exportait même généreusement ses surplus vers la France, le Portugal et le Maroc. Tout baignait dans un océan de vertu écologique.
Mais à 12h03, de mystérieuses oscillations de tension apparaissent sur le réseau haute tension. À 12h32, une surtension déclenche la mise en sécurité d’un transformateur en Andalousie. Et là, c’est le drame « cocktail parfait » : en l’espace d’une minute, des milliers d’éoliennes et de panneaux solaires, détectant l’anomalie, se déconnectent simultanément pour protéger leurs onduleurs électroniques. 15 gigawatts de production disparaissent en quelques secondes.
Avec volupté, le réseau ibérique s’effondre, se décroche du système européen, et 60 millions de personnes découvrent que l’étape suivante à l’électricité verte, c’est la bougie.
Le rapport de l’ENTSO-E identifie le « phénomène-clé » de l’incident : « l’inefficacité du contrôle de la tension au sein du système électrique espagnol », précisant que les déconnexions en cascade ont touché « en particulier les moyens basés sur convertisseur ».
Ah bah tiens ! Mais de quoi s’agit-il donc ? Eh bien ces « moyens basés sur convertisseur » sont le nom pudique donné aux éoliennes et aux panneaux solaires quand ils ne veulent pas prononcer le mot « renouvelable » dans un rapport un peu trop officiel.
Euronews est un peu plus direct : ces installations « étaient trop rigides en fonctionnement pour s’adapter aux augmentations soudaines de tension ». Autrement dit, quand le réseau a eu besoin de stabilité, les ENR se sont sauvées en courant (alternatif). Là où les bons vieux rotors de centrales nucléaires ou thermiques (des masses de plusieurs centaines de tonnes) absorbent mécaniquement les chocs de fréquence, les onduleurs électroniques de l’éolien et du solaire se protègent eux-mêmes et coupent tout. C’est parfaitement logique du point de vue de chaque installation individuelle mais c’est catastrophique du point de vue du réseau.
Mais rassurez-vous : « Il n’y a pas de cause unique » a insisté Damian Cortinas, président d’ENTSO-E. Un cocktail, on vous dit ! La prochaine fois que votre voiture tombe en panne d’essence, expliquez au garagiste que ce n’est pas le réservoir vide le problème, mais un « cocktail parfait » de facteurs défavorables incluant la gravité, le frottement des pneus et pourquoi pas, la rotation de la Terre.
Le plus savoureux réside dans les conséquences.
Depuis le blackout, l’Espagne a massivement augmenté sa consommation de gaz pour produire de l’électricité : +41% de demande gazière pour la production électrique au premier semestre 2025. Le poids du gaz dans le prix de l’électricité est passé de 14% à 57% en un mois. Les limitations imposées aux renouvelables ont triplé, passant de 1,8% à 7,2%. En d’autres termes, le pays qui célébrait fièrement ses « 100 % renouvelable » quelques jours avant le « cocktail parfait » a répondu à la catastrophe en se ruant sur… le gaz.
On admirera le bilan carbone de l’opération.
L’opinion publique, elle, a tiré ses propres conclusions : le soutien au nucléaire en Espagne est passé de 43% en 2023 à 66% en juillet 2025. Le président d’Iberdrola a prévenu sans ambiguïté : « Si les centrales nucléaires ferment, les prix de détail augmenteront de 25 à 30% ». Et le chef du Partido Popular a résumé la situation avec une franchise inhabituelle pour un politicien : « Notre système énergétique est géré avec un énorme biais idéologique. »
Nan. Sans blague.
Pourtant, malgré le blackout historique, malgré l’opinion retournée, malgré les avertissements de l’industrie, le gouvernement (socialisto-jusquauboutiste) Sánchez a réaffirmé son refus de revenir sur la fermeture progressive des sept réacteurs nucléaires du pays, programmée entre 2027 et 2035. Sept réacteurs, 7 GW de puissance pilotable, 20% de la production nationale seront donc sacrifiés sur l’autel de l’idéologie verte, le tout remplacé par… du gaz et des éoliennes, soit exactement la configuration qui vient de plonger le pays dans le noir.
Tout ceci devrait intéresser les Français : la Cour des comptes vient de chiffrer à 87 milliards d’euros les engagements irrévocables de la France dans les ENR, avec une facture annuelle qui doublera d’ici 2027. Et pendant que ces milliards s’engloutissent dans l’intermittence du spectacle électrique, personne ne semble s’inquiéter du fait que l’Espagne vient de fournir la démonstration grandeur nature de ce qui arrive quand on confie la stabilité d’un réseau électrique à des onduleurs sensibles au bon vouloir de la météo.
Allons, rassurez-vous. Une chose est certaine : c’était un « cocktail parfait », et ça n’arrive qu’une fois.
https://h16free.com/2026/03/27/83817-le-cocktail-iberique-cetait-du-vent