« À terme, pas assez de chercheurs »...
L’interview de Patrice Caine dans Le Parisien est à la fois un plaidoyer pour l’enseignement scientifique qui « […] permet de raisonner juste, d’affûter votre esprit critique et de mieux comprendre notre monde en pleine évolution », mais aussi un avertissement : la baisse du niveau dans les matières scientifiques « […] signifie qu’à terme, on n’aura pas assez de chercheurs, pas assez d’ingénieurs et pas assez de techniciens... » Il dénonce une certaine inertie face à cette situation. Plus qu'une inertie, Joachim Le Floch-Imad, directeur de la Fondation Res Publica, voit même là « un suicide assisté » autant idéologique que politique, comme il le démontre dans son livre Main basse sur l’Éducation nationale, paru en août dernier aux Éditions du Cerf.
Pour être « un grand pays » et « maîtriser son destin »
Parce que si le PDG de Thales - cette entreprise qui veut aider « les entreprises, les organisations et les gouvernements à relever les grands défis de demain en développant des solutions avancées dans les domaines de la Défense, de la Sécurité, de la Cybersécurité, de l'Identité numérique et de l'Aérospatiale » - est particulièrement conscient des enjeux à long terme de la baisse du niveau général en maths, de ce que cela implique au niveau national et international, d’autres refusent par idéologie de retirer leurs œillères. Ainsi, explique Patrice Caine, aujourd’hui, pour « maîtriser son destin », assurer son indépendance et être « un grand pays », il faut ajouter à « la puissance économique, diplomatique et militaire […] la puissance technologique ». Et pour cela, refuser de voir s’effondrer le niveau de maths. Auprès du Parisien, il explique donc que selon lui, il faut revoir la méthode d’enseignement : « partir du concret pour aller vers l’abstrait », résoudre le problème de recrutement des professeurs de maths et se rendre « capable de reconnaître la valeur de [la] compétences » des jeunes gens diplômés en mathématiques.
Pragmatisme ou angélisme ?
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le PDG de Thales fait preuve d’un pragmatisme tout scientifique, mais face à la réalité, c’est presque de l’angélisme. Comme le montre Joachim Le Floch-Imad dans son livre, « l'Éducation nationale vit, tout d'abord, dans un entre-soi qui la pousse à défendre un logiciel propre, entre socio-constructivisme, égalitarisme et inclusivisme, aux antipodes des besoins de l'école et des attentes des Français. Deuxièmement, comme toute administration, l'Éducation nationale se caractérise par une aversion au risque, un manque d'imagination et une peur du changement qui la conduisent à perpétuer les mêmes politiques, gauche, droite et centre confondus, comme si le pays pouvait se payer le luxe de l'immobilisme […] » Il va même jusqu’à parler d’« impuissance consentie du ministre », expliquant que « là où le redressement de l'école nécessiterait stabilité et lisibilité dans l'action, on a aujourd'hui le sentiment d'un chaos général auquel les ministres successifs apportent, à tour de rôle, leur contribution ».
Sursaut politique ou immobilisme idéologique ?
Pour faire court, les dirigeants des grands groupes français sonnent le tocsin et appellent à un sursaut politique, mais en face, les yeux et les oreilles restent obstrués par l’idéologie. Ainsi, quand le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a annoncé, le 3 avril dernier, lancer un « concours général des collèges » destiné aux élèves de troisième pour « stimuler l’ambition de tous les élèves, de les encourager à découvrir leur potentiel et à exprimer leurs talents », le principal syndicat de l’enseignement, le SNES-FSU, s’est aussitôt insurgé, dénonçant un « cap vers l’élitisme » et « un instrument de reproduction sociale » au détriment de la « réussite de tous et toutes ». Le culte du nivellement par le bas et de l’affaissement général au nom de l’égalitarisme : on ne se demande plus pourquoi l’ascenseur social est en panne, puisque personne ne doit sortir du lot en appuyant sur le bouton ! En bref, si même un pansement sur une plaie béante déclenche des cris d’orfraie de la part des syndicats, il y peu de chances que les alertes des patrons de Thales et de Safran aient un quelconque écho.
Victoire Riquetti