
« L’Europe c’est la paix », selon les politiciens qui encensent l’Union européenne. En 1999, lors de la guerre du Kosovo, des États membres, dont la France de Jacques Chirac et Lionel Jospin, ont pourtant participé à une opération militaire de l’OTAN contre la Serbie. Après ce conflit, des jeunes Français ont entrepris de restaurer la vieille amitié franco-serbe en apportant une aide humanitaire à la minorité qui subsiste dans le berceau de son pays. Quelques rappels historiques préalables sont indispensables pour comprendre les enjeux dans cette région du monde.
Johan Hardoy
Une longue histoire
Deux mille ans avant notre ère, les Illyriens, un ensemble de tribus de langues indo-européennes, s’établissent sur les côtes occidentales des Balkans.
Au IIᵉ siècle av. J.-C., deux tribus illyriennes sont invitées par les Delphiens à prendre part aux Jeux pythiques, ce qui signifie que ces populations barbares sont désormais hellénisées. Vers le début de notre ère, les Dardiniens, un clan illyrien qui peuple un territoire comprenant l’actuel Kosovo, sont progressivement romanisés.
Durant la domination ottomane, un très grand nombre d’Albanais se convertit à l’islam.
Au XIXᵉ siècle, les nationalistes albanais revendiquent une filiation illyrienne autochtone qui les oppose aux Serbes, des Slaves venus du nord qui sont arrivés dans les Balkans au VIᵉ siècle et au Kosovo six siècles plus tard.
Après une conversion des Serbes à l’orthodoxie datant de la fin du IXᵉ siècle, le centre spirituel de l’Église orthodoxe serbe, le patriarcat de Peć (situé dans l’actuel Kosovo), est reconnu comme archevêché autonome par Constantinople en 1219.
En 1389, une armée constituée de Serbes, de Bulgares, d’Albanais et de Valaques affronte les troupes turques dont font partie les Janissaires, un ordre militaire d’élite formé d’enfants enlevés à des familles chrétiennes pour être élevés, après leur conversion à l’islam, dans le métier des armes. Cette bataille décisive, dite du « Champ des Merles », dans un lieu situé près de l’actuelle capitale du Kosovo, marque le début de la tutelle ottomane qui va durer cinq siècles.
La conversion des Serbes à l’islam commence rapidement mais reste faible dans cette partie de l’Empire. Des villages entiers se convertissent quelquefois pour ne plus payer la djizîa, qui est collectée, en échange de leur protection, sur les hommes pubères non musulmans en âge d’effectuer le service militaire.
En 1455, l’Empire ottoman organise dans les Balkans un recensement cadastral fiscal des familles, qui indique une nette prédominance démographique des Serbes sur les Albanais dans l’est du Kosovo.
De la Serbie indépendante à la Yougoslavie communiste
En 1878, le Congrès de Berlin accorde son indépendance à la Serbie.
En 1912, le Kosovo, qui dépendait de l’Albanie, est annexé par la Serbie.
En 1918, le royaume des Serbes, Croates et Slovènes cherche à rassembler les Slaves du sud, dont ceux du Kosovo.
Durant la Seconde Guerre mondiale, le Kosovo, la Métochie et une partie du Monténégro sont inclus dans l’État d’Albanie contrôlé par l’Italie fasciste.
En 1945, la Yougoslavie devient un État communiste et la « province socialiste autonome du Kosovo » est formellement déclarée.
En 1948, la rupture entre Staline et Tito entraîne la fermeture de la frontière du Kosovo à l’Albanie pro-stalinienne. Le dirigeant yougoslave interdit le retour des 100 000 Serbes chassés du Kosovo pendant la guerre.
En 1974, la République socialiste de Serbie perd tout droit de regard sur les affaires internes du Kosovo.
En 1981, des manifestations d’Albanais réclamant le statut de république tournent à l’émeute. La répression serbe cause des dizaines de morts.
En 1982, des dignitaires de l’Église orthodoxe signent un appel dénonçant le « lent génocide » de la minorité serbe du Kosovo.
En mars 1989, l’autonomie constitutionnelle du Kosovo est abolie.
En juin 1989, le sixième centenaire de la bataille du « Champ des Merles » est marqué par des cérémonies et des processions en Yougoslavie. Le président de la République fédérale de Yougoslavie, Slobodan Milošević, prononce un discours exaltant le nationalisme serbe.
La dislocation de la Yougoslavie
L’effondrement du modèle communiste entraîne l’implosion de la Yougoslavie et ravive des tensions ethniques qui exacerbent l’appartenance religieuse comme symbole d’identité de chaque peuple.
En 1991, un référendum sur l’indépendance est organisé au Kosovo : plus de 99 % des votants se prononcent favorablement, avec un taux de participation de 87 %. Les Serbes, qui représentent environ 10 % de la population, refusent de participer à cette consultation.
L’indépendance est proclamée, mais n’est reconnue que par l’Albanie au niveau international.
Au milieu des années 1990, les Serbes sont estimés à 220 000 au Kosovo et les Albanais à 1 600 000. Les premiers sont liés à l’Église orthodoxe serbe qui siège à Belgrade, tandis que les seconds sont, dans leur grande majorité, des musulmans sunnites (la minorité soufie se réclame également du sunnisme). Il existe également une petite communauté catholique romaine albanaise qui remonte au Moyen Âge, dont la personnalité la plus célèbre est Sainte Mère Teresa (1910-1997), ainsi qu’un petit nombre de protestants évangéliques.
À partir de 1996, l’Armée de libération du Kosovo (UÇK) lance des attaques contre les forces de l’ordre serbes et contre des Albanais jugés favorables au régime de Belgrade.
En 1998, l’armée yougoslave intervient pour s’opposer aux séparatistes. Selon un rapport de l’ONU, les forces serbes commettent des atrocités au Kosovo.
Les autorités politiques et religieuses serbes présentent souvent ces combats comme une lutte défensive de la chrétienté contre un islam conquérant.
Cette thèse est vivement critiquée par des politologues albanais catholiques, notamment, qui y voient une instrumentalisation de la religion à des fins nationalistes. Selon eux, le conflit au Kosovo est de nature ethnique et non religieuse, car des catholiques occupent des postes de haut rang dans l’UÇK (le commandant Anton Çuni, Kolë Mirdita, etc.) et les forces serbes ne font pas de distinguo entre les Albanais musulmans et catholiques.
En janvier 1999, le Conseil de sécurité des Nations unies condamne le massacre de Reçak, où 45 civils albanais ont trouvé la mort. Cette version est contestée par Belgrade qui affirme qu’il s’agissait de membres de l’UÇK tués dans un accrochage avec les forces de sécurité de l’État.
En février 1999, un « groupe de contact », composé des États-Unis, de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de la Russie et de la France, participe à la conférence de Rambouillet dont l’objectif affiché vise à amener les Serbes et les Albanais du Kosovo à négocier en vue d’un accord de paix.
Slobodan Milošević accepte l’envoi d’observateurs internationaux mais refuse catégoriquement la présence d’une force militaire de l’OTAN chargée de maintenir l’ordre au Kosovo, assortie d’une exigence de liberté de circulation sur tout le territoire yougoslave et d’une immunité face aux lois de ce pays.
Quelques mois plus tard, Henry Kissinger confie au Daily Telegraph que « le texte de Rambouillet (…) était une provocation, un prétexte pour commencer les bombardements. Rambouillet n’aurait pu être accepté par le plus pacifique des Serbes. C’était un document diplomatique épouvantable qui n’aurait jamais dû être présenté de cette façon ».
La guerre du Kosovo
En mars 1999, l’OTAN s’implique dans le conflit — sous prétexte d’une « guerre humanitaire » et sans l’approbation du Conseil de sécurité des Nations unies —, en opérant des campagnes de bombardements sur le territoire de la Yougoslavie.
En juin 1999, après 78 jours de frappes aériennes, Belgrade accepte le cessez-le-feu et le retrait de ses troupes du Kosovo.
En France, des auteurs dénonceront la propagande de l’OTAN et des médias occidentaux durant cette guerre, notamment Vladimir Volkoff (« Désinformation, flagrant délit »), Serge Halimi et Dominique Vidal (« L’opinion, ça se travaille »), Pierre Péan (« Kosovo — Une guerre juste pour créer un État mafieux ») et Nikola Mirković (« Le Martyre du Kosovo »).
Le Kosovo « otanisé »
Dès la fin du conflit, une force internationale mandatée par les Nations unies, la KFOR, est mise en œuvre par l’OTAN pour assurer la sécurité du Kosovo, tandis que commence la construction d’une grande base militaire américaine, le camp Bondsteel.
En juillet 1999, Bernard Kouchner, désigné comme représentant spécial des Nations unies au Kosovo, débute sa mission.
Après la guerre, environ 200 000 Serbes, Roms et non-Albanais quittent le Kosovo.
Dans le même temps, la diffusion d’un islam radical est favorisée par des financements en provenance de pays arabes du golfe Persique et de Turquie.
En 2001, après sa défaite à l’élection présidentielle l’année précédente, Slobodan Milošević est arrêté en vue d’être jugé pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité par le Tribunal pénal international pour l’ex-yougoslavie. Il décède en 2006, avant la fin de son procès.
En 2008, la République du Kosovo, dont la capitale est Pristina, proclame son indépendance. De son côté, la Serbie considère ce territoire comme une province autonome appelée Kosovo-et-Métochie.
L’ONU et l’UE ne reconnaissent pas cette indépendance du fait de nombreuses oppositions internes (notamment la Russie et la Chine, mais aussi l’Espagne, la Grèce, la Roumanie, la Slovaquie et Chypre chez les Européens).
En 2010, un rapport d’enquête du Conseil de l’Europe, rédigé par le sénateur et rapporteur suisse Dick Marty, révèle que l’UÇK a organisé, durant la guerre, un trafic d’organes prélevés sur des prisonniers serbes et vendus à des cliniques privées étrangères.
En 2011, une commission d’enquête de l’UE s’intéresse aux exactions commises par l’UÇK contre des populations serbe et rom du Kosovo et contre des membres de l’opposition albanaise. Trois ans plus tard, le procureur, Clint Williamson, affirme que ces minorités ont été victimes d’une opération de nettoyage ethnique planifiée comprenant des meurtres, des enlèvements et des violences sexuelles.
En 2017, le Kosovo est le pays d’Europe qui compte le plus grand nombre de combattants de Daech par habitant.
Une aide humanitaire venue de France
En 2004, le militant identitaire Arnaud Gouillon et son frère Bertrand fondent une association loi de 1901, Solidarité Kosovo, en vue d’apporter une aide concrète aux Serbes chrétiens du Kosovo qui connaissent des conditions de vie dramatiques (cf. Polémia du 08/10/2013 avec le témoignage d’Audrey D’Aguanno).
Le site internet de l’association mentionne que celle-ci est née dans l’urgence, « suite aux pogroms antiserbes des 17 et 18 mars 2004 ». Outre des programmes visant à subvenir aux besoins vitaux des foyers chrétiens et à favoriser leur autonomie, Solidarité Kosovo cherche à « briser le silence » qui les entoure « par son action de plaidoyer auprès de la presse et ses campagnes de mobilisation de l’opinion politique ».
Depuis lors, grâce à des campagnes de dons et aux actions des bénévoles, plusieurs dizaines de convois humanitaires et de nombreux projets éducatifs, d’aide à l’enfance, de santé et d’autonomie alimentaire ont été menés à bien dans les enclaves serbes. Des monastères et des églises, régulièrement vandalisés par des extrémistes albanais, ont également pu être rénovés et sécurisés.
En 2011, Solidarité Kosovo devient le partenaire humanitaire exclusif de l’Église orthodoxe serbe.
En 2020, Arnaud Gouillon, qui s’est installé à Belgrade et a acquis la nationalité de son pays d’accueil, est nommé membre du gouvernement serbe en tant que secrétaire d’État pour les Serbes de la diaspora, sous l’autorité du ministre des Affaires étrangères.
Dans le dernier bulletin de l’association, Ivana Gajic rappelle que les chrétiens des enclaves du Kosovo vivent une forme de martyre silencieux depuis plus de vingt ans : « Minorité sur la terre de leurs ancêtres, ils sont confrontés à l’isolement, aux discriminations et à une précarité croissante. (…) Dans certains villages, les familles vivent presque coupées du monde, contraintes de se protéger derrière des murs de barbelés. (…) Chaque récolte réussie, chaque famille qui parvient à rester sur sa terre est également une petite victoire de la Vie sur la mort. »
Les dons effectués au bénéfice de Solidarité Kosovo sont déductibles des impôts à hauteur de 66 %.
Johan Hardoy
https://www.polemia.com/au-kosovo-des-serbes-resistent-encore-et-toujours/