
Un quarantième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, un extrait de Charles Baudelaire tiré de ses Poèmes en prose.
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Comparez l’époque présente aux époques passées : au sortir du salon ou d’une église nouvellement décorée allez reposer vos yeux dans un musée ancien et analysez les différences.
Dans l’une, turbulence, tohu-bohu de styles et de couleur, cacophonie de tons, trivialités énormes, prosaïsme de gestes et d’attitude, noblesse de convention, poncifs de toutes sortes, et tout cela visible et clair, non seulement dans les tableaux juxtaposés, mais encore dans le même tableau ; bref, absence complète d’unité, dont le résultat est une fatigue effroyable pour l’esprit et pour les yeux.
Dans l’autre, ce respect qui fait lever leur chapeau aux enfants et vous saisit l’âme, comme la poussière des tombes et des caveaux saisit à la gorge, est l’effet non point du vernis jaune et de la crasse des temps, mais de l’unité, de l’unité profonde. Car une grande peinture vénitienne jure moins à côté d’un Jules Romain que quelques-uns de nos tableaux, non pas des plus mauvais, à côté les uns des autres.
Cette magnificence de costumes, cette noblesse de mouvement, noblesse souvent maniérée mais grande et hautaine, cette absence des petits moyens et des procédés contradictoires sont des qualités toutes impliquées dans ce mot : la grande tradition.
Là des écoles, ici des ouvriers émancipés.
Il y avait encore des écoles sous Louis XV, il y en avait une sous l’Empire – une école, c’est-à-dire une foi, l’impossibilité du doute. Il y avait des élèves unis par des principes communs, obéissant à la règle d’un chef puissant et l’aidant dans tous ses travaux.
Le doute, ou l’absence de foi et de naïveté, est un vice particulier à ce siècle, car personne n’obéit et la naïveté qui est la domination du tempérament dans la manière, est un privilège divin dont presque tous sont privés.
Peu d’hommes ont le droit de régner, car peu d’hommes ont une grande passion. Et, comme aujourd’hui chacun veut régner, personne ne sait gouverner.
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Les singes sont les républicains de l’art et l’état actuel de la peinture est le résultat d’une liberté anarchique qui glorifie l’individu, quelque faible qu’il soit, au détriment des associations, c’est-à-dire des écoles.
Dans les écoles, qui ne sont autre chose que la force d’invention organisée, les individus vraiment dignes de ce nom absorbent les faibles, et c’est justice, car une large production n’est qu’une pensée à mille bras.
Cette glorification de l’individu a nécessité la division infinie du territoire de l’art.
La liberté absolue et divergente de chacun, la division des efforts et le fractionnement de la volonté humaine ont amené cette faiblesse, ce doute et cette pauvreté d’invention ; quelques excentriques sublimes et souffrants compensent mal ce désordre fourmillant de médiocrités.
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