
Par Louis Mourot
Battant le pavé parisien au rythme des tambours et du chant des Lansquenets, cette « jeunesse blanche au drapeau noir » — pour reprendre, en l’adaptant, le titre de l’enquête de Sébastien Bourdon, « Drapeau noir, jeunesses blanches » — incarne une part des fantasmes politiques de notre temps. Pour les médias, elle est l’image commode d’une droite radicale inquiétante, brutale, presque anachronique. Pour l’État, elle est un risque d’ordre public. Pour ses militants, elle est d’abord une fidélité : celle d’une mémoire, d’un mort, d’une date et d’un combat.
Le Comité du 9-Mai, plus connu sous le sigle C9M, commémore la mort de Sébastien Deyzieu, militant nationaliste de vingt-deux ans, tombé d’un immeuble le 7 mai 1994 alors qu’il tentait d’échapper à la police lors d’une manifestation interdite, puis mort deux jours plus tard, le 9 mai. Le comité fut créé dans la foulée par des militants issus notamment du GUD, du Front national de la jeunesse et des Jeunesses nationalistes révolutionnaires. Depuis, le C9M est devenu LE rendez-vous symbolique du nationalisme-révolutionnaire française.
Il faut ici apporter d’emblée une précision essentielle : le C9M n’a pas de liens avec l’Action française. Il ne relève ni de notre tradition doctrinale, ni de notre imaginaire politique, ni de notre finalité. Le nationalisme-révolutionnaire appartient à un autre embranchement du camp national. Il porte une culture de rupture, de jeunesse militante, d’esthétique martiale et d’affrontement symbolique. Nous autres, intégraux, nous nous inscrivons dans une pensée de l’ordre, de la continuité historique, de l’héritage français et d’un nationalisme politique. Notre pensée n’est pas une simple révolte contre le monde moderne : elle est une doctrine du Bien commun, d’enracinement, d’héritage et de restauration politique.
Il ne s’agit donc pas de revendiquer le C9M comme s’il appartenait à notre tradition, ni d’en faire un repoussoir commode. Ce serait faux politiquement et doctrinalement. Nous ne sommes pas nationalistes-révolutionnaires, et nous ne faisons pas du romantisme un horizon en soi. Pour nous, nationalistes intégraux, il ne s’agit pas davantage de céder à une fascination romantique pour la radicalité de rue. L’esthétique ne remplace pas la doctrine. La posture ne remplace pas la pensée. Le goût de la rupture ne suffit pas à fonder une politique.
Mais cette distinction ne doit pas devenir un prétexte à l’indifférence. La fermeté n’exclut pas la prudence. La solidarité nationale n’impose pas l’alignement doctrinal. La critique du régime n’oblige pas à épouser toutes les formes de radicalité. Il serait donc absurde d’ignorer ce que révèle ce phénomène : une partie de la jeunesse nationaliste cherche aujourd’hui des formes d’engagement plus audacieuses, plus communautaires, plus visibles et plus incarnées.
La vraie question n’est donc pas : « Sommes-nous le C9M ? », à laquelle la réponse donnée est non. La vraie question est : « Que révèle le traitement du C9M sur la place laissée aux nationalistes dans l’espace public ? » Car l’interdiction du C9M 2026 ne concerne pas seulement une mouvance particulière. Elle révèle plus largement la manière dont le régime républicain traite les expressions nationalistes lorsqu’elles deviennent trop visibles, trop organisées ou trop embarrassantes.
Un hommage devenu démonstration politique
Le C9M est d’abord un hommage. Mais il serait naïf de ne pas voir qu’il est aussi devenu une démonstration de force militante. Un cortège, des chants, des drapeaux, une discipline de groupe, une mémoire entretenue : tout cela dépasse largement la simple commémoration. Cette démonstration s’est renforcée ces dernières années. En 2024, le rassemblement réunissait plusieurs centaines de participants. En 2025, Le Monde évoquait près d’un millier de militants dans les rues de Paris (près de 2000 selon les organisateurs). Ces chiffres ne font pas du C9M un mouvement de masse car en France l’extrême-droite ne l’a jamais été, mais ils indiquent une dynamique : celle d’une jeunesse nationaliste qui gagne en radicalité, en visibilité, en cohésion et en capacité de mobilisation.
C’est précisément cette visibilité qui dérange. Tant que le nationalisme demeure dispersé, strictement numérique ou folklorique, il peut être moqué, surveillé ou marginalisé. Mais lorsqu’il prend la forme d’un cortège ordonné, jeune, reconnaissable, rythmé et discipliné, il devient autre chose : une image politique que le régime ne maîtrise plus. Dans une époque saturée de communication, le simple fait d’occuper physiquement la rue conserve une puissance symbolique. Le régime le sait. Les médias le savent. Les adversaires politiques le savent aussi.
L’interdiction de 2026 : quand l’État empêche
L’édition 2026 du C9M a été interdite par la préfecture de police de Paris. Cette interdiction a ensuite été confirmée par le tribunal administratif, puis par le Conseil d’État le 9 mai 2026. Les autorités ont invoqué le risque de troubles à l’ordre public, les tensions liées à la mort violente de Quentin Deranque à Lyon en février 2026, ainsi que les incidents reprochés aux éditions précédentes.
Cette décision marque un tournant. En 2024 comme en 2025, les interdictions préfectorales avaient été contestées avec succès devant la justice administrative, permettant finalement la tenue du rassemblement. En 2026, au contraire, l’interdiction est maintenue jusqu’au bout. Cette fois, l’État ne se contente plus d’encadrer : il empêche.
La séquence policière qui suit confirme la portée politique de cette décision. Le 9 mai 2026, les forces de l’ordre procèdent à près de 100 interpellations à Paris. Le Parisien, reprenant l’AFP, évoque 98 interpellations, dont 47 gardes à vue. D’autres sources donnent un chiffre légèrement différent, autour de 46 gardes à vue. Le parquet de Paris indique également que cinq personnes majeures sont jugées en comparution immédiate en lien avec les manifestations interdites.
L’affaire dépasse donc le simple cas d’un cortège interdit. Elle montre une mécanique complète : arrêté préfectoral, validation juridictionnelle, quadrillage policier, interpellations, gardes à vue, verbalisations, comparutions immédiates. Autrement dit, toute la chaîne de l’ordre républicain se met en mouvement pour empêcher une présence politique organisée dans l’espace public.
L’ordre public ou le langage poli de la politique
Officiellement, tout se joue au nom de l’ordre public. La formule paraît neutre, presque technique. Pourtant, elle est profondément politique. L’ordre public ne désigne pas seulement l’absence de violence dans la rue. Il désigne aussi l’équilibre symbolique que le régime entend préserver. Le droit administratif français rappelle pourtant un principe classique : depuis l’arrêt Benjamin du Conseil d’État du 19 mai 1933, la liberté doit rester la règle et la restriction de police l’exception.
C’est ici que le cas du C9M devient révélateur. Si la liberté est la règle, pourquoi l’interdiction devient-elle si facilement la solution ? Si le risque d’affrontement vient en partie de la présence annoncée de contre-manifestants antifascistes, pourquoi cette pression finit-elle par peser sur ceux qui souhaitent manifester ? Si un dispositif policier peut encadrer une foule, pourquoi supprimer purement et simplement le rassemblement ?
La réponse est simple : l’ordre public est aussi un langage politique. Il permet au régime de ne jamais dire clairement qu’il interdit une manifestation parce qu’elle est nationaliste, radicale ou symboliquement gênante. Il suffit d’invoquer le risque, le contexte, la tension, la possibilité d’un trouble. La décision prend alors l’apparence froide de la nécessité administrative. Nous en avions faits les frais en 1991.
Il faut évidemment reconnaître que la République peut aussi frapper des groupes issus de la gauche ultra. Mais la différence tient souvent au regard porté sur les nationalistes. Ils ne sont pas seulement jugés pour leurs actes. Ils sont jugés pour ce qu’ils représentent. Leur esthétique, leurs références, leurs chants, leur mémoire et leur volonté de rupture suffisent à les transformer en danger politique.
Une affaire qui dépasse le C9M
Pour l’Action française, l’intérêt de cette affaire est de marquer notre spécifié. Mais cette distinction ne doit pas devenir un prétexte à l’indifférence. Lorsque l’État interdit préventivement un rassemblement nationaliste, lorsqu’il valide juridiquement cette interdiction, lorsqu’il mobilise massivement la police pour empêcher une présence militante, le sujet dépasse largement les seuls organisateurs du cortège.
Encore une fois, la vraie question n’est pas : « Sommes-nous le C9M ? » puisque nous ne le sommes pas, mais : « Que révèle le traitement du C9M sur la place laissée aux nationalistes dans l’espace public ? » Et, là, la réponse est inquiétante. Elle montre que le régime tolère la contestation tant qu’elle demeure abstraite, dispersée, inoffensive ou récupérable. Il tolère les opinions tant qu’elles restent des opinions. Mais lorsque celles-ci prennent corps, mémoire, discipline et visibilité, elles deviennent immédiatement suspectes.
Quentin Deranque et le déplacement du débat
L’interdiction du C9M 2026 intervient aussi dans le climat particulier créé par la mort de Quentin Deranque à Lyon, en février 2026. Dans le vocabulaire militant nationaliste, cette mort est souvent qualifiée d’assassinat. Juridiquement, il faut rester précis : les sources disponibles parlent d’une mort violente ayant entraîné l’ouverture d’une enquête pour homicide. Cette nuance n’enlève rien à l’effet politique de l’événement.
La marche d’hommage organisée à Lyon le 21 février 2026 a rassemblé environ 3200 personnes selon plusieurs sources de presse. Cette donnée montre que la mort de Quentin Deranque a produit une mobilisation dépassant les seuls cercles militants habituels. Pour une partie du camp national, il est devenu le symbole d’une violence politique trop souvent minimisée lorsqu’elle touche des militants nationaux.
C’est là que la fenêtre d’Overton se déplace. Non pas parce que le nationalisme radical serait devenu majoritaire — il reste très minoritaire — mais parce que certains sujets deviennent plus audibles : la violence antifasciste, le deux poids deux mesures médiatique, la liberté de manifester, la surveillance policière, la répression préventive et la place réelle des nationalistes dans l’espace public.
La leçon pour les nationalistes intégraux
Le C9M révèle d’abord que la mémoire reste une arme politique. Un mort, une date, un parcours, des chants, une liturgie militante : cela suffit à créer une continuité. Dans une société qui vit dans l’instant, cette fidélité au passé possède déjà une force propre. Il révèle ensuite que la rue demeure centrale. Les nationalistes peuvent publier, commenter, débattre, produire des images en ligne, mais le moment où ils deviennent réellement inquiétants pour le régime est celui où ils apparaissent physiquement, collectivement et visiblement.
La leçon, pour nous, est donc double. D’abord, le régime redoute moins les discours que les formes. Une tribune peut être ignorée. Une conférence peut être marginalisée. Une publication peut être moquée. Mais un cortège jeune, dense, discipliné et identifiable produit une image politique difficile à neutraliser. Ensuite, la discipline devient décisive. Plus un camp est surveillé, plus il doit être rigoureux. Chaque débordement, chaque geste inutile, chaque provocation offerte aux caméras devient une arme pour l’adversaire.
Conclusion : le nom d’une peur
De quoi l’interdiction du C9M est-elle le nom ? Elle est le nom d’une peur : celle d’une jeunesse nationaliste qui ne se contente plus d’exister en marge, mais entend apparaître publiquement. Elle est le nom d’une contradiction : celle d’un régime qui proclame la liberté de manifester, tout en la restreignant dès qu’une mobilisation devient politiquement trop sensible. Elle est le nom d’une stratégie : celle d’un État qui préfère prévenir, interdire, judiciariser et disperser plutôt que laisser se constituer une force symbolique dans la rue.
Elle est, enfin, le nom d’un avertissement adressé à tout le camp national. Aujourd’hui, l’interdiction vise le C9M. Mais la logique qui la rend possible peut, demain, être appliquée à toute expression nationaliste jugée trop visible, trop structurée ou trop contraire aux dogmes du régime.
Pour les nationalistes intégraux, l’enjeu n’est donc pas de se confondre avec le C9M. Il est de comprendre que le traitement réservé à ce cortège éclaire, par contraste, la nature du régime que nous combattons : un régime qui tolère la contestation tant qu’elle demeure inoffensive, mais qui s’inquiète dès qu’elle prend corps, discipline et mémoire dans l’espace public.
https://www.actionfrancaise.net/2026/05/20/de-quoi-linterdiction-du-c9m-est-elle-le-nom/