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  • Poutine et la place de la Russie

    Poutine et la place de la RussieLa fin du monde n’a pas eu lieu.

    Quoiqu’il ne faille pas exclure, qu’à terme, ne se produise la fin d’un monde, celui, américano-centré, unilatéral et formidablement dangereux pour la paix, que l’on voudrait, ici, en Occident, voir s’installer durablement.

    Pourquoi pas pour mille ans !

    La récente conférence de presse de Vladimir Poutine, s’adressant durant quatre heures trente à plus de mille journalistes de toutes nations, le jeudi 20 décembre, a rappelé cette vérité qui dérange : la Russie est toujours là. Mieux : elle incarne, par sa volonté de ne pas se plier à l’hégémonie étatsunienne, la perspective d’un monde multipolaire, pluri-civilisationnel, pour l’avènement duquel d’autres nations luttent, celles notamment représentées par le BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, République Sud-africaine), mais aussi l’ALBA, en Amérique latine, ce qui démontre, à l’encontre de ce que la presse mainstreams prétend, que les Russes sont loin d’être « isolés ».

    C’est une rengaine qui révèle, chez les journalistes liés à l’Otan, une réelle absence d’imagination. Il est vrai qu’en général, l’activité propagandiste ne demande comme aptitude que celle qui consiste à se répéter pour faire pénétrer dans le cerveau assoupi des masses des « vérités » infaillibles. Encore que l’imagination soit un ingrédient indispensable pour donner du sel aux scénarios susceptibles de remplacer la réalité. Il est vrai que le matraquage manichéen a réussi avec l’Irak, la Serbie, la Libye, et que la légende d’une démocratie militante et internationaliste éradiquant le Mal dictatorial de la planète a plutôt bien marché ; ce qui révèle, pour ceux qui croient encore aux lendemains qui chantent, combien les peuples occidentaux ont vendu leur liberté pour un plat de lentilles, qui s'avèrent, par ces temps de crise, plutôt passablement avariés. Et pour le coup, ils ont abandonné aussi leur droit d’aînesse.

    Une chansonnette qui a les faveurs des salles de rédaction, en ce moment, est que la Russie serait sur le point d’abandonner « le régime de Bachar al Assad » (dixit). On s’appuie, pour étayer ce qui ressemble furieusement à des lubies arrosées d’après dîner (du Siècle ou du crif, comme vous voulez), sur de soi-disant déclarations, d’un sous-ministre ou d’un ambassadeur russes, voire de Poutine lui-même.

    En vérité, la position russe n’a jamais changé : la Russie n’appuie pas un homme, mais un Etat légitime, la nature du régime et la composition du gouvernement syrien doivent résulter du choix du peuple syrien lui-même, une conférence de conciliation doit avoir lieu, et les forces étrangères n’ont pas à intervenir dans le conflit. Rien de nouveau sous le soleil, donc !

    Contre toute évidence, nos braves Tintins de comptoirs (désirant sans doute redonner de l'espoir à des « rebelles » singulièrement étrillés) entonnent le refrain bien appris de l’armée syrienne qui perd du terrain, du régime qui s’effrite, avant de s’effondrer, de l’isolement de ses partisans, de son encerclement etc. Que les « rebelles », dont la majorité sont des membres d’Al-Qaeda, des salafistes takfriristes, des frères musulmans, des Talibans, des Tchétchènes, des Turcs, Irakiens, Libyens, Tunisiens, Marocains, des Yéménites djihadistes, qui n’ont rien à voir avec les Syriens de souche, et qui sont payés par le Qatar, soutenus pas les USA, Israël, l’Angleterre et la France, pays qui prétendent, par ailleurs, combattre le fléau islamiste, soient exterminés par la valeureuse armée républicaine syrienne, cela semble leur échapper. Ils en restent à une explication fort simple, digne d’une cour de récréation de collège : Bachar étant un méchant, les Russes, ayant une propension à la méchanceté, comme chacun sait, sont naturellement portés à lui porter leur aide. Mais, surtout, la Russie s’accrocherait à la base de Tartous, afin de maintenir sa présence en Méditerranée orientale, mais serait bien obligée de tenir compte du rapport de force défavorable.

    Autrement dit, la presse raisonne comme si elle jouait aux dames avec un damier singulièrement étriqué, alors qu'il s’agit d’un jeu d’échecs à l’échelle asiatique, voire mondiale. Quand le sage montre la lune, dit un proverbe chinois, l’idiot regarde le doigt.

    Au lieu de prendre des vessies pour des lanternes, la presse collaboratrice devrait plutôt abandonner ses vains espoirs. D’abord parce que le « régime » syrien tient, tout simplement pour des raisons faciles à comprendre : si les fanatiques islamistes l’emportent, ce sera un génocide, les minorités ethniques et confessionnelles seront exterminées, les femmes retourneront en esclavage, et une chape de plomb s’abattra sur un pays encore indépendant et libre. D’autre part, la Russie possède largement de quoi tenir tête aux puissances militaires locales et internationales, qui se mêlent de semer la zizanie dans cette région. Non, l’ours n’est pas affaibli !

    Surtout, il est évident que si la Russie laisse le terrain à l’Occident, c’en est fini de ses rêves d’indépendance, et même de sa volonté de survie. L'ours joue ici sa peau, et il est prématuré de vouloir d’ores et déjà la vendre !

    Pourquoi ? Il n’est qu’à regarder une carte pour comprendre. Qui contrôle cette région, où aboutissent, aboutiront, des terminaux gaziers et pétroliers, lesquels sont vitaux pour des pays comme l’Iran, partant la Chine, ceux d’Asie centrale, la Russie même, qui aurait voix au chapitre en Europe occidentale, région maritime où baignent des Etats déstabilisés ou stratégiquement essentiels, parfois surarmés, où l’on a trouvé des réserves immenses de gaz, cette énergie du XXIe siècle, qui la contrôle, donc, contrôle l’avenir. La Russie sait aussi que, comme dans un jeu de dominos, perdre la partie ici entraînerait un déplacement du conflit tout près de ses frontières, dans cette Asie centrale où s’agitent déjà des intégristes musulmans. Qui occupe l'Eurasie tient les rênes de la planète.

    C’est pourquoi il est réjouissant de voir revenir, sur le théâtre international des nations, une Russie forte, fière et digne. La conférence de presse du président Poutine nous rappelle, nous, Français, celles du général de Gaulle, qui soutenait que la place de la France devait être au premier rang. La noblesse de notre histoire ne laissait pas d’autre alternative. C’était compter sans la trahison de nos « élites », qu’il pressentait néanmoins, lesquelles ont vendu notre indépendance, celle de l’Europe aussi, à ceux que Mitterrand, qui les avait portant bien installé dans notre culture, considéraient comme nos pires ennemis, les Etats-Unis d’Amérique.
    Claude Bourrinet http://www.voxnr.com

  • 1793 – 2011, des sans-culottes à Troisième Voie. Histoire du nationalisme-révolutionnaire français par Christian BOUCHET

     Je vais traiter ce soir d’un thème quasi-inédit à ma connaissance, à savoir, l’histoire sur les deux cent cinquante dernières années environ d’un courant politique français : le nationalisme-révolutionnaire.

    Je remercie Serge Ayoub de m’avoir fait l’honneur de m’inviter à prononcer cette conférence sur une mouvance à laquelle j’appartiens depuis près de quarante ans. J’espère vous apporter des informations inédites. Cela étant, il faut que vous ayez conscience que dans le temps qu’il m’est imparti pour cette prise de parole je ne peux faire qu’effleurer mon sujet. Mon dilemme a été de tenter de trouver une troisième voie, on n’en sort jamais, entre vous infliger une thèse inaudible et interminable et me contenter de vous faire du name dropping sans vous permettre de placer les groupes cités en perspective. Par ailleurs, pardonnez-moi mes faibles capacités d’orateur, je suis un homme de l’écrit et la prise de parole en public n’est ni dans mes habitudes ni mon point fort.

    Avant d’aborder l’histoire du nationalisme-révolutionnaire, il convient d’analyser précisément ce qui se cache derrière ce terme. On peut utiliser pour ce faire trois définitions : la première considère le nationalisme-révolutionnaire comme une version européenne des mouvements de libération nationale des pays du Tiers-Monde, la deuxième le voit comme une gauche nationaliste, enfin la troisième en fait une idéologie où se rejoindraient les extrêmes politiques.

    L’idée du nationalisme-révolutionnaire comme une version européenne des mouvements de libération nationale des pays du Tiers-Monde est séduisante, elle a été en particulier développée par François Duprat dans ses écrits des années 1970. Cela correspond bien à une réalité géopolitique : l’Europe occupée, à partir de 1945, par les U.S.A. et l’U.R.S.S., puis par les U.S.A. uniquement. Par contre, où cette définition pèche c’est par son côté trop restrictif : tout d’abord elle ne s’applique qu’à une période historique récente, ensuite elle ne permet pas de saisir les spécificités idéologiques du mouvement N.R.

    On peut alors aller plus loin, et compléter ce que l’on vient de dire en affirmant que ce courant est une gauche nationaliste. L’idée est défendue en Europe par un certain nombre de groupes qui ont prit cette définition comme nom, j’en connais au moins des exemples en Italie – ou le grand quotidien N.R. Rinascita se présente comme l’organe de la gauche nationale – et en Espagne.

    Dans la première moitié des années 2000, Thomas Ferrier, un jeune historien nancéien a publié plusieurs écrits théoriques sur ce thème.

    Pour lui, il n’existerait que six courants politiques, trois à gauche et trois à droite. À savoir : la gauche sociale-démocrate, la gauche internationaliste, la gauche nationaliste, la droite libérale-démocrate, la droite conservatrice et la droite nationaliste.

    Partant de ces prémisses, il a développé la thèse suivante : « la gauche sociale-démocrate et la droite libérale-démocrate se rejoignent au centre. La droite nationaliste est à mi-chemin entre la gauche nationaliste et la droite conservatrice. La gauche nationaliste est à mi- chemin entre la droite nationaliste et la gauche internationaliste.

    Pour simplifier la gauche nationaliste a le programme économique de la gauche internationaliste et le programme politique de la droite nationaliste. Au socialisme international de l’extrême gauche, la gauche nationaliste oppose le socialisme national. »

    Il proposait ensuite un certain nombre de clivages permettant de différencier la gauche nationaliste de la droite nationaliste :

    — « Le clivage prolétaire / bourgeois : la droite nationaliste défend la bourgeoisie alors que la gauche nationaliste défend le modèle du travailleur (Ernst Jünger) ou du prolétaire (Filippo Corridoni), associé au culte du héros (Carlyle, Nietzsche).

    — Le clivage laïcisme / christianisme : la droite nationaliste est naturellement chrétienne ou pour accorder au christianisme une grande place; la gauche nationaliste est souvent athée et généralement laïque.

    — Le clivage 1789 / anti-1789 : la gauche nationaliste se reconnaît comme héritière de la révolution française alors que la droite nationaliste est hostile à 1789.

    — Le clivage république / monarchie : la gauche nationaliste est républicaine et la droite nationaliste est naturellement monarchiste, même si parfois elle prétend accepter le principe républicain.

    — Le clivage démocratie / pouvoir du chef – aristocratie : la gauche nationaliste est pour la démocratie alors que la droite nationaliste y est très opposée.

    — Le clivage socialisme / libéralisme : la gauche nationaliste est socialiste, la droite nationaliste est antisocialiste et libérale économiquement.

    — Le clivage Europe / anti-Europe : la gauche nationaliste est pour l’unification européenne, voire même pour le concept de nation européenne; la droite nationaliste est hostile à toute construction européenne, tout au plus défend elle le concept oxymorique d’Europe des Nations. »

    On a là quelque chose d’assez séduisant mais qui, à mon sens n’est pas totalement satisfaisant tant historiquement qu’idéologiquement. En effet, le nationalisme-révolutionnaire a des origines historiques, nous le verrons, à la fois de droite et de gauche et il défend des idées qui sont souvent des synthèses issues de la droite et de la gauche. Se déclarer ainsi de « gauche nationale » a donc à mes yeux un effet amoindrissant quand à notre spécificité.

    D’où la troisième définition que je vous propose. Pour la comprendre, il faut abandonner l’idée d’une représentation linéaire du monde politique où les extrêmes fuient vers l’infini au profit d’une représentation circulaire où il existe une droite et une gauche se faisant face et deux centres se faisant face de même : l’un mou et l’autre dur. Un auteur français, Fabrice Bouthillon, a bien expliqué cela dans un texte récent où il écrit : « C’est pour renouer ce qui avait été dénoué par la révolution française que se sont multipliées dans toute l’Europe, après 1789, ces tentatives de compromis entre la Droite et la Gauche que constituent les centrismes. […] Il existe deux types de centrisme, soit par soustraction, soit par addition des extrêmes. » Le modèle du second, qui est en fait un centrismes radical, combinant et l’extrême gauche, et l’extrême droite, c’est ce que nous nommons le nationalisme-révolutionnaire : un courant qui assimile les notions de droite et de gauche.

    L’idée n’est pas récente, on la retrouvait déjà chez les N.R. allemands des années 1930 qui se présentaient comme des « Links Leute von Recht » et chez Oswald Mosley, après la Deuxième Guerre mondiale, pour ne citer que deux exemples. L’universitaire Jean-Pierre Faye avait d’ailleurs déjà développé, dans les années 1970, une analyse a peu près similaire en estimant que les N.R. était ceux qui se trouvait entre les pôle d’un aimant ayant la forme traditionnelle d’un fer à cheval.

    Thomas Ferrier, que j’ai cité à l’instant, quand il nous parlait de la gauche nationaliste, nous en proposait aussi, un arbre généalogique ainsi conçu : « Les révolutionnaires les plus nationalistes en 1789, les communards les plus nationalistes (les blanquistes, Louis Rossel), la tradition du socialisme national français du XIXe siècle : Charles Fourier, Joseph Proudhon, Auguste Blanqui, Benoît Malon, Albert Regnard, Georges Sorel, Jules Guesde, Jean Allemane, Jean Jaurès, Maurice Barrès jeune, le socialisme national français des années 1920 et 1930 : Georges Valois, Marcel Déat, le belge Henri de Man, Gaston Bergery, le socialisme national français de la Résistance (Charles de Gaulle d’une certaine manière, Philippe Barrès) et de la Collaboration (Charles Spinasse, le journal Le Rouge et le bleu, Pierre Drieu la Rochelle, toujours Marcel Déat, etc.), le socialisme national d’après-guerre, parfois devenu socialisme européen : le Jean-Pierre Chevènement de Patrie et Progrès, des gens comme Jean Thiriart ou François Duprat. »

    On a là l’essentiel de ce que je vais vous développer ci-après, avec la réserve que Thomas Ferrier ne percevait pas, ou ne voulait pas percevoir, l’influence de certains courants purement de droite dans la genèse du courant N.R., sur lesquels je vais un peu insister.

    Dans un premier temps, intéressons-nous à nos lointains ancêtres, à ceux dont l’action historique a inspiré l’engagement des nôtres que ce soit hier ou aujourd’hui : les sans-culottes, la Montagne blanche et le bonapartisme radical.

    Dans ces trois cas, il convient avant d’aller plus loin de noter que les groupes concernées eurent un recrutement essentiellement populaire, voire prolétarien. C’est important et il convient de noter la persistance de ce phénomène résumé plus tard par Jean Jaurès dans sa célèbre phrase : « À celui qui n’a plus rien, la nation est son seul bien ». De plus, ces trois courant furent dans leurs revendications essentiellement favorables à une plus grande démocratie, voire à une sorte de lutte des classes puisqu’ils identifiaient parfaitement l’appartenance à la classe bourgeoise de leurs ennemis.

    Pendant la Révolution de 1789, les sans-culottes avaient pour mot d’ordre « Vive la Nation ! ». Pourquoi ? Parce que la Grande Révolution avait transformé le royaume de France en nation française. Les sujets était alors devenu un peuple de citoyens et l’apparition de la nation n’avait pas été celle d’un principe abstrait mais d’une pratique politique permettant l’élaboration des règles de droit défendant l’intérêt collectif face aux intérêts individuels.

    Sous la Convention, la constitution du 24 juin 1793 (ou de l’an I) est sans doute un modèle pour nous en ce qu’elle cherche à établir une véritable souveraineté populaire grâce à des élections fréquentes au suffrage universel, le mandat impératif, la possibilité pour les citoyens d’intervenir dans le processus législatif et tous les pouvoirs attribués à un corps législatif élu pour un an. Mais ce qui est le plus intéressant pour nous, c’est le décret du 23 août 1793 concernant l’« Armée de l’An II ». On y trouve le thème du peuple en arme et de la mobilisation totale, base de toute vision N.R. de la société. Je cite ce fameux décret : « Dès ce moment jusqu’à celui où les ennemis auront été chassés du territoire de la République, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées. Les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés forgeront les armes et transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes et serviront dans les hôpitaux; les enfants mettront le vieux linge en charpie; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et l’unité de la République. »

    De plus, il n’est pas insignifiant, à mes yeux, que certains généraux jacobins comme Moreau et, à un moindre titre, Pichegru, participent à des conspirations avec des royalistes radicaux comme Cadoudal sous le Consulat. On a là le début d’un oxymore politique qui s’est continué avec la Montagne blanche – courant aussi nommé carolo-républicanisme -, un mouvement royaliste légitimiste apparu dans le sud de la France suite à la révolution de Juillet 1830.

    Bien qu’il soit assez fascinant, il est très peu connu dans nos milieux alors qu’il aura une influence non négligeable à son époque, au point que Karl Marx l’évoque dans son Manifeste du Parti communiste.

    Sans s’attarder sur les détails, on peut en donner trois caractéristiques :

    1 – c’est un mouvement populaire (petits agriculteurs, artisans, tacherons) opposé à la bourgeoisie louis-philipparde qui opprime politiquement et socialement ses membres,

    2 – c’est un mouvement démocratique qui invoque le suffrage universel comme seul moyen de restaurer la monarchie légitime,

    3 – c’est un mouvement qui dépasse les clivages politiques puisqu’il va faire de nombreuses alliances avec les républicains les plus radicaux pour faire obstacle aux candidats bourgeois louis-philippards ou républicains modérés.

    Quant au bonapartisme radical, c’est celui qui, après 1870, ne va pas se rallier progressivement au camp des modérés et des conservateurs mais va continuer le combat politique pour une restauration impériale. Là aussi, comme pour la Montagne blanche, il fait preuve d’un hyper-démocratisme en se déclarant en faveur des plébiscites et du référendum, allant jusqu’à en adopter les noms comme auto-désignation synthétisant son orientation puisqu’il se dénomma successivement Comités plébiscitaires et Parti de l’Appel au peuple.

    Ce qu’il est important de relever aussi c’est que c’est la première structure politique nationaliste avec laquelle il n’y a pas de solution de continuité entre elle et nous puisque les organisations que je viens de citer existèrent jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale et qu’elles donnèrent nombre de militants aux mouvements nationalistes des années 1930.

    Quand je parlais des sans-culottes ou de la Montagne blanche, nous étions dans une filiation de désir ou de référence, là, on est dans une filiation idéologique réelle puisque des personnalités qui peuvent nous avoir influencées l’ont été elles-mêmes par les idées de ces partis ou de leur organes de presse comme L’Appel au peuple ou L’Autorité.

    Puisque je parle de filiation directe, on arrive maintenant aux premiers groupes que l’on peut considérer comme réellement N.R. Ce sont ceux que Zeev Sternhell a défini comme la droite révolutionnaire. Je vous conseille de lire son livre qui existe dans une édition de poche. Vous y trouverez, à la charnière du XIXe et du XXe siècle, bien des thèmes que nous défendons toujours et qui sont réellement apparus alors.

    Marc Crapez, un autre auteur qui a traité de cette période, préfère, à juste titre, au terme de droite révolutionnaire celui de socialisme national et il estime que c’est un courant directement issu de la Révolution française. Il date sa première manifestation à la fin du Second Empire avec un renouveau de l’hébertisme (nom venant de Jacques-René Hébert, dirigeant de ma fraction « Les exagérés » qui étaient les Montagnards les plus ultras et les plus nationalistes) auquel il fait succéder les boulangistes, les blanquistes et les syndicats jaunes de Biétry. Dans cette mouvance, assez vaste et parfois confuse, il faut dire un mot d’une expérience courte mais significative qui résume bien ce que fut cette famille politique : il s’agit de La Cocarde. Ce quotidien parut de mars 1888 à 1905. De septembre 1894 à mars 1895, il fut un organe « socialiste national » sous la direction de Maurice Barrès. La Cocarde illustra, au tournant du siècle, les multiples convergences entre extrême gauche et extrême droite (critique de la démocratie représentative et du républicanisme modéré, activisme, nationalisme, revanche, etc.). La Cocarde fut antiparlementaire et xénophobe, mais elle parlait avec estime de Jean Jaurès et avec émotion de la Révolution française. Barrès, durant la période où il dirigea le quotidien, tenta de concilier nationalisme et socialisme. Il voulait organiser le travail, supprimer le prolétariat et réduire par la décentralisation l’omnipotence de l’État.

    Dans l’héritage de ce socialisme national, on trouve Gustave Hervé. Il est issu de l’extrême gauche et en 1912, il entame une évolution vers le patriotisme de cœur et de raison. En juillet 1914, il devient un des socialiste les plus virulents en faveur de la défense nationale.

    Il transformera même le titre de son organe de presse La Guerre sociale en La Victoire, en janvier 1916.

    En 1919, Gustave Hervé créa un petit Parti socialiste national, où il fut rejoint par des figures de l’extrême gauche d’avant la guerre comme Alexandre Zévaès, ancien député guesdiste, Jean Allemane, leader d’un des partis socialistes de la période 1890 – 1902, et Émile Tissier (lui aussi ex-marxiste guesdiste).

    Lors de la Marche sur Rome (1922), Hervé saluera son « vaillant camarade Mussolini ». Son Parti socialiste national deviendra, en 1925, le Parti de la république autoritaire puis la Milice socialiste nationale en 1932 dont il confiera la direction à un certain Marcel Bucard qui le quittera, fin 1933, pour fonder le Francisme.

    Dans une tradition plus marquée par la droite, et un peu plus tardivement, il faut prendre en compte, en 1912, l’expérience du Cercle Proudhon de Georges Valois qui issu de l’anarchie était entré à l’Action française.

    Valois, nous sert de pont avec les années 1930. Vous n’ignorez pas qu’il fondera, en 1925, le Faisceau doté d’un quotidien, Le Nouveau Siècle. Le Faisceau est créé sur le modèle mussolinien, mais il est « ni anti-socialiste, ni anticommuniste, ni antisémite ».

    Dénonçant l’impuissance du parlementarisme, la faillite des vieux partis, la « paix manquée », le Faisceau a pour but de créer au-dessus des partis et des classes un véritable « État national et populaire ». L’accent est mis aussi sur la défense des intérêts ouvriers et l’organisation de la justice dans la vie sociale.

    Quand Valois dissout le Faisceau en mars 1928, une partie de ses proches manifestent leur désaccord avec lui et créent le Parti fasciste révolutionnaire avec Philippe Lamour et Pierre Winter. On les retrouvera peu de temps après parmi les animateurs de ce qu’on a nommé les « non-conformistes des années 30 », créant, avec l’architecte Le Corbusier, des revues comme Plans et Prélude, travaillant de concert avec des groupes de petites taille comme L’Ordre nouveau, le Mouvement travailliste français, le Front social ou le Front national syndicaliste. C’est incontestablement d’eux dont nous sommes les héritiers directs, mille fois plus que des ligues.

    Vient ensuite la période sombre de la Deuxième Guerre mondiale. Nul n’ignore que le national-socialisme a, en Allemagne, sévèrement réprimé le courant N.R. dont les principaux dirigeants ont connu l’exil ou les camps.

    En France, une partie de nos grands anciens choisira, à un moment où à un autre, la Résistance soit intérieure, soit à Londres. Certains y perdront la vie comme Jean Arthuys ou Georges Valois. Au lendemain de la guerre on les retrouvera pour certains au R.P.F., tandis que d’autres comme Alexandre Marc, continueront, via La Fédération, puis divers cercles, un travail idéologique assez proche du nôtre et l’influençant souvent tournant principalement autour du nationalisme européen.

    Une autre partie de ceux dont nous nous revendiquons aura une attitude possibiliste voire collaborationniste motivée par des réflexions qui ne sont plus guère compréhensibles actuellement.

    Sans doute une partie de ce que l’on nomme la gauche collaborationniste, en particulier Marcel Déat, est-elle sur des bases idéologiques assez intéressantes et mériterait une étude dépassionnée. Il faudrait aussi parler du Mouvement social révolutionnaire où milita Abellio ainsi que du Mouvement nationaliste-révolutionnaire constitué par des trotskistes ralliés à la Révolution nationale.

    Je viens de citer Marcel Déat et les partisans de Léon Trotsky. D’une manière surprenante, c’est un disciple du second René Binet et un neveux du premier, Charles Luca, qui maintiendront la flamme du nationalisme-révolutionnaire dans les années 1940 – 1960.

    René Binet commença à militer dans les années 1930 aux Jeunesses communistes du Havre. Exclu en 1935, il s’orienta vers la IVe Internationale et participa à la fondation du Parti communiste internationaliste en mars 1936, dont il fut élu membre du comité central. Il écrivit également dans le journal trotskiste La Vérité et il anima la revue locale du P.C.I., Le Prolétaire du Havre. Durant la guerre, il devint collaborateur. Une thèse a été avancé affirmant qu’il avait d’abord été infiltré par le mouvement trotskiste dans un groupe collaborationniste de gauche avant d’être gagné aux idées de l’ordre nouveau. Quoiqu’il en soit, après la guerre, en 1946, il créa le Parti républicain d’unité populaire (P.R.U.P.), regroupant quelques centaines de personnes, pour la plupart d’anciens trotskistes ou militants du P.C.F. — dont Maurice Plais, ancien adjoint communiste à la mairie de Clamart —, qui fusionna en 1947 avec les Forces françaises révolutionnaires et devint en 1948 le Mouvement socialiste d’unité française, qui fut interdit l’année suivante. Il fut le contact en France de Francis Parker Yockey et il contribua à la création, avec Maurice Bardèche, du Mouvement social européen. Il décéda accidentellement en 1957.

    À cette date, il avait déjà été remplacé par Charles Luca. Celui-ci créa une série d’organisations qui furent successivement dissoutes : en 1947, les Commandos de Saint-Ex, dissout par le ministre de l’Intérieur Jules Moch en novembre 1949 pour trouble à l’ordre public. Ils furent immédiatement reconstitués, sous le nom de Mouvement national Citadelle qui prit le nom de Parti socialiste français en octobre 1953 puis, deux ans plus tard, de Phalange française.

    Significativement, ce groupe sera le parti-frère en France de la Deutsche Soziale Union d’Otto Strasser.

    Il sera dissout en mai 1958 par un décret du gouvernement Pflimlin. L’organisation se reconstitua aussitôt sous le nom de Mouvement populaire français (nom signifiant car l’organisation internationale des strasseriens se nomme alors le Mouvement populaire européen) qui sera dissout de nouveau à l’été 1960. Charles Luca quittera alors l’exposition de premier plan et il est décédé, il y a une dizaine d’année. J’ai eu l’occasion d’être en contact avec lui dans ses vieux jours.

    Le temps sera alors venu pour Jean Thiriart, lui aussi un ancien trotskiste passé à la Collaboration.

    Condamné à trois ans de prison à la Libération, Thiriart ne refait politiquement surface qu’en 1960, en participant, à l’occasion de la décolonisation du Congo belge, à la fondation du Comité d’action et de défense des Belges d’Afrique qui devient quelques semaines plus tard le Mouvement d’action civique. En peu de temps Jean Thiriart transforma ce groupuscule poujadiste en une structure révolutionnaire qui – estimant que la prise du pouvoir par l’O.A.S. en France pourrait être un tremplin pour la révolution européenne – apporta son soutien à l’armée secrète.

    Parallèlement, une réunion est organisée à Venise le 4 mars 1962. Participent à celle-ci, outre Thiriart qui représente le M.A.C. et la Belgique, le Movimento sociale italiano pour l’Italie, le Sozialistische Reichspartei pour l’Allemagne, et l’Union Movement d’Oswald Mosley pour le Royaume-Uni. Dans une déclaration commune, ces organisations déclarent vouloir fonder « un Parti national européen, axé sur l’idée de l’unité européenne, qui n’accepte pas la satellisation de l’Europe occidentale par les U.S.A. et ne renonce pas à la réunification des territoires de l’Est, de la Pologne à la Bulgarie, en passant par la Hongrie ». Mais le Parti national européen n’eut qu’une existence brève, le nationalisme des Italiens et des Allemands leur faisant rapidement rompre leurs engagements pro-européens.

    Cela ajouté à la fin de l’O.A.S. fait réfléchir Thiriart qui conclut que la seule solution est dans la création de toute pièce d’un Parti révolutionnaire européen – le « Parti Historique » – et dans un front commun avec des partis ou pays opposés à l’ordre de Yalta.

    Aboutissement d’un travail entamé dès la fin 1961, le M.A.C. se transforme en janvier 1963 en Jeune Europe, organisation européenne qui s’implante en Autriche, Allemagne, Espagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal et Suisse, et qui aura aussi pour nom en 1965 le Parti communautaire européen (P.C.E.).

    L’originalité de Jeune Europe réside dans son idéologie, le communautarisme national-européen, que Thiriart présente comme un « socialisme européen et élitiste », débureaucratisé et vertébré par un nationalisme européen. Récusant la notion romantique de nation, héritée du XIXe siècle, qui s’inscrit dans un déterminisme ethnique, linguistique ou religieux, Thiriart considère comme plus conséquent le concept de nation comme communauté de destin tel que décrit par José Ortega y Gasset, c’est-à-dire comme dynamique, en mouvement, en devenir. Sans rejeter totalement le passé commun, il pense que « ce passé n’est rien en regard du gigantesque avenir en commun […]. Ce qui fait la réalité et la viabilité de la Nation, c’est son unité de destin historique ». Se définissant comme un « Jacobin de la très grande Europe », il veut construire une nation unitaire et se prononce pour un « État-fusion », centralisé et transnational, héritier politique, juridique et spirituel de l’Empire romain, qui donnera à tous ses habitants l’omnicitoyenneté européenne. « L’axe principal de ma pensée politico-historique est l’État unitaire, centralisé, État politique, et non pas État racial, État souvenir, État historique, État religieux », résumera-t-il en 1989.

    Bien qu’implantée dans six pays, cette structure militante ne regroupera jamais plus de cinq mille membres à travers toute l’Europe. Sur ce total, les deux tiers sont concentrés en Italie. En France, du fait de son soutien à l’O.A.S., Jeune Europe sera interdit, ce qui contraindra le mouvement à rester dans une semi-clandestinité et expliquera sa faible influence, ses effectifs n’y dépassant pas les deux cents adhérents.

    Le nouveau mouvement est néanmoins très fortement structuré, il insiste sur la formation idéologique dans de véritables écoles de cadres dès octobre 1965, Thiriart ayant élaboré une « physique de la politique » fondée sur les écrits de Machiavel, Gustave Le Bon, Serge Tchakotine, Carl Schmitt, Julien Freund, et Raymond Aron. Il tente aussi de mettre en place une centrale syndicale, les Syndicats communautaires européens. De surcroît, Jeune Europe souhaite fonder des Brigades révolutionnaires européennes pour débuter la lutte armée contre l’occupant américain, et chercher un poumon extérieur. Ainsi des contacts sont pris avec la République populaire de Chine, la Yougoslavie et la Roumanie, de même qu’avec l’Irak, l’Égypte et l’autorité palestinienne.

    La presse de l’organisation, tout d’abord Jeune Europe, puis La Nation européenne, a une audience certaine et compte des collaborateurs parmi lesquels on peut citer l’écrivain Pierre Gripari, le député des Alpes-Maritimes Francis Palmero, l’ambassadeur de Syrie à Bruxelles Selim El Yafi, celui d’Irak à Paris Nather El Omari, ainsi que Tran Hoai Nam, chef de la mission Viêt-cong à Alger, des personnalités telles que le leader noir américain Stockeley Carmichael, le coordinateur du secrétariat exécutif du F.L.N. Chérif Belkacem, le commandant Si Larbi et Djambil Mendimred, tous les deux dirigeants du F.L.N. algérien, ou le prédécesseur d’Arafat à la tête de l’O.L.P., Ahmed Choukeiri, acceptent sans difficultés de lui accorder des entretiens. Quant au général Peron, en exil à Madrid, il déclare : « Je lis régulièrement La Nation européenne et je partage entièrement ses idées. Non seulement en ce qui concerne l’Europe mais le monde. »

    Si Jean Thiriart est reconnu comme un révolutionnaire avec lequel il faut compter – il rencontre Zhou Enlai, alors Premier ministre chinois, en 1966 et Nasser en 1968, et est interdit de séjour dans cinq pays européens – et si l’apport militaire de ses militants au combat antisioniste n’est pas contesté – le premier Européen tombé, les armes à la main en luttant contre le sionisme, Roger Coudroy, est membre de Jeune Europe – ses alliés restent prudents et n’accordent pas à Jeune Europe l’aide financière et matérielle souhaitée. De surcroît, après les crises de la décolonisation, l’Europe bénéficie d’une décennie de prospérité économique qui rend très difficile la survie d’un mouvement révolutionnaire. En 1969, Jean Thiriart mettra un terme à l’expérience de Jeune Europe. La date est assez étrange et marque qu’il n’avait pas du tout saisi l’importance des événements de mai et l’influence que ceux-ci auraient. Il va disparaître du champ jusqu’aux années 1980 où on le verra réapparaître et militer un temps avec nous.

    Le nationalisme-révolutionnaire va alors connaître une période de très basse eaux où ne seront actifs que l’Organisation Lutte du peuple (O.L.P.) d’Yves Bataille et, au niveau théorique, Les Cahiers du C.D.P.U. de Michel Schneider.

    À l’O.L.P., je crois que nous n’avons jamais été plus de trente membres mais, avec l’équipe des Cahiers, nous avons marqué l’histoire de la mouvance N.R. française en étant des mainteneurs dans une période difficile et des passeurs idéologiques. C’est là que s’est maintenue la pensée de Thiriart et c’est par ce canal que les thèses des groupes italiens de l’époque, dont celle de Freda, ont pénétrées en France.

    En parallèle et un petit peu plus tard, c’est François Duprat, qui a partir de 1973, va, en étudiant les exemples des réussites et des échecs dans les pays étrangers, convaincre un certain nombre de militants que le groupuscularisme ne sert plus à rien et qu’il est préférable d’agir comme un aiguillon idéologique et stratégique au sein d’un grand parti électoraliste.

    Il se positionne là en rupture avec le souhait manifesté, durant les vingt-cinq années précédentes de créer des partis N.R. de type léniniste.

    C’est ce tournant stratégique qui explique l’oscillation qui va marquer l’histoire future des groupes N.R. jusqu’à nos jours et qui explique ses principales scissions. Une oscillation entre la volonté de créer un parti autonome et celle de pratiquer un certain entrisme. Choisiront ainsi la forme de tendance plus ou moins organisée au sein du Front national les G.N.R. (Groupes nationalistes-révolutionnaires) et Unité radicale, et celle du mouvement autonome le Mouvement nationaliste-révolutionnaire, Troisième Voie et Nouvelle Résistance. Quand un certain nombre de cadres de Troisième Voie voudront changer de stratégie, elle connaîtra la scission qui l’emportera, il en sera de même pour Nouvelle Résistance et Unité radicale.

    De 1973 à nos jours on va donc voir se succéder cinq organisations qui vont naître les unes des autres.

    Tout n’est pas de valeur identique et il y aura incontestablement un mouvement de dépérissement des organisations qui va toucher la mouvance à partir de la fin des années 1990. La montée du Front va y attirer tous les cadres de valeur qui jusqu’alors encadraient les groupuscules d’où un recul très net de la qualité de ceux-ci tant au niveau organisationnel qu’intellectuel.

    À partir de 1973, Duprat lance donc Les Cahiers européens qui, en 1974, apportent un soutien important à la première campagne présidentielle de Jean-Marie Le Pen. En juin, le leader du F.N. leur adresse un message clair; il y affirme : « La place des nationalistes-révolutionnaires est au sein du F.N., qui autorise la double appartenance et respecte les choix idéologiques de ses adhérents. » En conséquence, en septembre 1974, Duprat et ses partisans entrent au F.N.; dès novembre, ce sont eux qui créent Le National, l’organe du parti.

    Au sein du F.N., Duprat est chargé de la Commission électorale, c’est-à-dire qu’il est responsable des questions stratégiques et propagandistes : en somme, c’est lui qui fait tourner la machine. Pour Alain Rollat (in Les Hommes de l’extrême droite, Calmann-Lévy, 1985.), « François Duprat apparaît comme le véritable numéro deux du parti. Il est un remarquable organisateur en même temps que l’éminence grise de Jean-Marie Le Pen. Le F.N. lui doit sa discipline interne. »

    En parallèle, François Duprat développe sa tendance. Pour ce faire, en 1976, il crée les Groupes nationalistes-révolutionnaires dont l’influence au sein du F.N. est bientôt importante : Alain Renault qui est le bras droit de Duprat devient secrétaire général adjoint du Front et aux législatives de 1978 un tiers des candidats sont issus des G.N.R.

    Mais tout ne se passe pas sans heurts et, dès le quatrième congrès du F.N. (Bagnolet, 1976), certains éléments nationaux ne cachent pas leur hostilité aux N.R. Cependant, l’importance politique de François Duprat fait qu’ils sont intouchables. Dès qu’il est assassiné, tout change et c’est la purge ! Elle est menée par Michel Collinot et Jean-Pierre Stirbois. Au congrès du F.N. de novembre 1978, Alain Renault tente de convaincre qu’« aucune épuration n’est dirigée contre les véritables nationalistes-révolutionnaires, et qu’ils continuent d’avoir toute leur place au sein du Front », mais personne ne le croit. Les militants N.R. soit sont exclus, soit démissionnent; ils participent alors avec ce qui reste de l’Organisation Lutte du peuple et des Groupes d’Action Jeunesse (qui avaient refusé la stratégie du Front national d’Ordre nouveau) à la création du Mouvement nationaliste-révolutionnaire que va diriger Jean-Gilles Malliarakis. Mouvement qui se transformera en Troisième Voie en 1985 et éclatera entre pro- et anti-lepéniste en 1991. Les seconds créant Nouvelle Résistance.

    Troisième Voie a connu quelques beaux succès. Elle a publié quelque temps un mensuel de qualité diffusé en kiosque, je me souviens d’une réunion où nous avions rempli la Mutualité, etc. Ce qui l’a pénalisé et au final a entraîné sa disparition, ce fut la montée du Front national qui a mangé la quasi-totalité de son espace, mais surtout la personnalité de son leader Jean-Gilles Malliarakis qui empêchait tout travail d’équipe et qui a été la cause du départ les uns après les autres de tous ses cadres de qualité.

    Nouvelle Résistance sera la dernière expérience purement N.R. en France. J’en étais, j’en étais même le Deus ex machina et j’avoue qu’on a été loin dans l’hystérie politique et dans le gauchisme national. On a fait aussi un travail théorique non négligeable, on a publié un hebdomadaire et on a mis un journal imprimé dans les kiosques. Mais on était en déphasage total avec la mouvance ce qui explique que parti à cent soixante-quinze de Troisième Voie on a fini à une trentaine quelques années après. D’où la nécessité de créer Unité radicale et de modifier en apparence la ligne de fond en comble pour maintenir la tête hors de l’eau.

    Ce dernier groupe a été présenté par les médias de manière toute à fait caricaturale et l’affaire Maxime Brunerie n’a pas arrangé les choses.

    Dans la réalité, on était très loin de ce qui a pu être raconté et le modèle organisationnel qui nous inspirait était le travail des trotskistes de Militant au sein du Labour, c’est dire !

    En fait, c’est la scission du F.N. et le mauvais choix fait alors qui a été la cause de notre échec final.

    Avant de conclure, je vais aborder un thème sans lequel mon exposé ne serait pas complet : le désir qui a toujours animé, dès l’origine, les N.R. de mener un combat à l’échelle continentale.

    Vous me direz que, d’une certaine mesure, c’est normal pour un courant professant un nationalisme grand-européen. C’est exact, mais ce qu’il faut prendre en compte c’est que la volonté de créer une internationale N.R. s’est manifestée même avant que cette composante de la pensée N.R. apparaisse réellement. Sans doute parce que c’est le seul courant nationaliste où l’on se bat plus pour une conception de l’homme qui inclut un rattachement à une nation que véritablement pour défendre une nation indépendamment de l’idée qu’elle véhiculerait.

    Quoiqu’il en soit. Dès Biétry, il y a une tentative de création d’une structure européenne avec, entre autre, des liens assez étroits avec l’Union du peuple russe. Dans les années 1930, on retrouvera l’équipe de la revue Plans et L’Ordre nouveau tentant de créer une coordination européenne et à ce titre entrant en contact avec Ramiro Ledesma Ramos, Harro Sulze-Boysen et Otto Strasser. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale on verra se succéder le Front européen de libération de Francis Parker Yockey, le Mouvement populaire européen d’Otto Strasser, Jeune Europe de Jean Thiriart, le Comité de liaison des Européens révolutionnaires, le Groupe du 12 mars et un nouveau Front européen de libération…

    Je ne crois pas révéler un secret d’État en vous disant que Serge travaille actuellement à développer les relations de Troisième Voie au niveau européen.

    Cela étant que faut-il penser de ces relation internationales ? Sont-ce une internationale des boîtes postales comme certains ont pu ironiser ou cela va-t-il plus loin ?

    Pour avoir été un des animateurs du Front européen de libération, je peux vous dire que l’intérêt politique est immense. Il peut y avoir ainsi une mutualisation des idées et des thèmes de combat, la possibilité de découvrir de nouveaux champ d’action et de nouvelles stratégies, de s’enrichir des expériences idéologiques menées ailleurs, et aussi de mener des campagnes au niveau européen contre un ennemi commun.

    Bien sur, le combat européen n’est pas la panacée, mais ce serait une erreur de le négliger.

    J’arrive maintenant au moment de conclure.

    Depuis le début de mon exposé, je n’ai fait que de vous parler de groupuscules. Durant trente-cinq ans pleins, j’ai appartenu à un certain nombre d’entre eux et j’en ai dirigé d’autres, je suis donc bien placé pour savoir de quoi il retourne, pour ne pas être dupe sur leur nombre de militants et sur leur influence réelle.

    Vous êtes donc en droit de vous interroger sur l’intérêt réel de cet engagement. Je l’ai fait aussi, et à de très nombreuses reprises : pourquoi tant de dépense de temps et d’argent, pourquoi tant de sacrifices humains, pour, au final, ne faire que labourer la mer ?

    À vous dire vrai. Il y a très longtemps que j’ai abandonné l’espoir d’une réussite organisationnelle. Par contre, j’ai toujours été convaincu – et je le suis encore – par la justesse des idées et par leur influence possible. Ainsi, je me retrouve assez bien dans cette citation de Gilles Martinet, qui lui a passé une partie de sa vie dans des groupuscules de la gauche dure : « Je n’ai jamais cru à l’avenir des petites organisations se situant en marge des grandes formations historiques. Et pourtant, j’ai participé moi-même à la constitution et à la direction de plusieurs de celles-ci. C’est que je croyais que leur existence et que leur combat pouvaient entraîner des changements au sein des grands partis. »

    Le rôle qu’ont eu les N.R. français au sein du mouvement national a été de servir de laboratoire idéologique et de passeurs d’idées. C’est ce qu’a très bien vu Nicolas Lebourg, un universitaire hostile mais honnête, qui dans sa thèse, Les nationalistes-révolutionnaires en mouvements (1962 – 2002), écrit : « Au sein même du système politique concurrentiel, les groupuscules trouvent leur importance en leur travail de “ veilleur ” et de fournisseur de concepts et d’éléments discursifs aux structures populistes qui ont, quant à elles, accès à l’espace médiatique (p. 704) » et d’expliquer que les nationalistes-révolutionnaires ont fourni au Front national nombre de ses idées essentielles dont l’anti-américanisme et l’anti-immigration et, selon ses propres termes, « l’ont ainsi armé lexico-idéologiquement ». Une action de fond qui, je l’espère, n’est pas terminée.

    Mais pour jouer ce rôle de laboratoire idéologique et de passeurs d’idées, encore fallait-il avoir une structure, une presse, des activistes, etc. C’est ce qui justifiait les constructions groupusculaires auxquelles j’ai participé et c’est ce qui les justifie toujours.

    Christian Bouchet http://www.europemaxima.com

    • Conférence prononcé au Local à Paris, le 24 février 2011, et ensuite mis en ligne sur le site Vox N.R., le 4 avril 2011.

  • 996 : Robert l’amoureux

    Quelques mois avant la mort de son père, Robert s'éprend de sa cousine Berthe de Bourgogne. En dépit du scandale, le roi s'obstine, jusqu'au jour où Sylvestre II, le premier pape français, le persuade de la congédier…

    Cette année-là, la neuvième de son règne, Hugues Capet, cinquante-sept ans, rendit son âme à Dieu, le 24 octobre, à Melun. Il avait vécu ces dernières années, où son pouvoir avait cessé d'être sérieusement contesté, dans une certaine ascèse religieuse, comme il convenait à un ami des grands moines de Cluny qui forgeaient alors l'Occident chrétien. Cela ne l'empêchait pas d'imposer avec une autorité grandissante et une simplicité peu commune ses arbitrages à ses turbulents vassaux.

    Le plus terrible avait été Eudes 1er, comte de Blois, qui entretenait des relations assez floues avec l'entourage de l'empereur Otton III et qui avait même fait main basse sur la ville de Melun. Hugues l'avait aisément délogé grâce à l'appui de Foulque Nera, comte d'Anjou. Peu après, Eudes de Blois était mort en demandant la paix.

    Complications

    Tout s'était compliqué très vite à cause des aventures sentimentales du jeune roi associé, Robert, dont on se souvient qu'il était sacré depuis Noël 987. Ce bon garçon, au sortir d'une éducation excellente dispensée à Reims par Gerbert d'Aurillac, avait été marié discrètement en 988 à Rosala dite Suzanne, fille du roi Béranger d'Italie, et veuve du comte de Flandre Arnoul II. Avec ses vingt ans de plus que lui, cette femme ne pouvait guère s'accorder plus avec Robert que quelques années plus tôt Adélaïde d'Anjou avec le dernier des Carolingiens Louis V ! La rupture semble avoir été rapide et aussi discrète que le mariage. Sacrifiant la galanterie à la politique, le roi de France avait gardé une partie de la dot : Montreuil- sur-Mer, une fenêtre sur la Manche !

    Le coeur de Robert était donc resté disponible. Quelques mois avant la mort de son père, ce jeune prince de vingt-quatre ans était tombé follement amoureux de… la veuve d'Eudes de Blois, Berthe de Bourgogne, vingt-six ans, déjà six enfants ! Or, cette trop jolie femme, fille de Conrad le Pacifique, roi de Bourgogne, était sa cousine : leurs deux grands-mères, celle de Robert, Hedwige, épouse d'Hugues le Grand, duc des Francs, et celle de Berthe, Gerberge, épouse de Louis IV roi de France, étaient les deux soeurs de l'empereur Otton 1er ! Immense scandale : Gerbert, enfin devenu depuis peu archevêque de Reims, interdit le mariage, le pape Jean XV (déjà excédé de la manière dont Hugues Capet avait disposé de l'archevêché de Reims) menaça Robert de l'anathème. Rien n'y fit : Robert s'obstina. Pire : il se mit à soutenir les intérêts des enfants d'Eudes de Blois (qui étaient aussi ceux de Berthe) contre la Maison d'Anjou qui avait si fidèlement servi Hugues Capet.

    Savoir se sacrifier

    Les choses en étaient là quand celui-ci mourut en recommandant à son fils le modèle du grand saint Benoît. Toujours aussi aveuglément épris, Robert réussit juste après les funérailles du vieux roi à faire bénir son mariage par Archambaud, le complaisant archevêque de Tours, mais le pape Grégoire V, succédant à Jean XV, somma aussitôt les époux de rompre.

    Bravant toutes les menaces d'excommunication, et voulant amadouer Rome, Robert allait même oser sacrifier son ancien maître Gerbert, lui retirant l'évêché de Reims pour le rendre à Arnoul, l'intrigant et fourbe fils naturel du roi Lothaire.

    Savoir se sacrifier

    Pendant cinq années, Robert et Berthe résistèrent sans faille. Toutefois, Gerbert, de son côté, utilisait avantageusement sa retraite : devenu en 998 archevêque de Ravenne, le voici pape le 18 février 999, sous le nom de Sylvestre II. Le premier pape français, le pape de l'an Mil ! C'est alors lui qui parvint à persuader son ancien élève de congédier Berthe. Ils se séparèrent la mort dans l'âme, mais, après tout, cette femme ne lui avait pas donné d'enfant…

    Le roi doit savoir se sacrifier pour la dynastie. Robert courut alors aussitôt en Arles demander la main de Constance, dix-sept ans, fille de Guillaume Taillefer, comte de Provence. Belle et cultivée, mais de la race dont on fait des mégères qui ne se laissent pas apprivoiser, Constance allait être le purgatoire de Robert. Détail quelque peu croustillant : elle était la fille qu'eut, de son troisième mariage, Adélaïde d'Anjou, la femme éphémère de Louis V venue oublier ce gringalet dans des bras provençaux. Ainsi, les enfants qu'elle n'a pas donnés au dernier des carolingiens, sa fille les donnerait au deuxième des capétiens…

    Nous retrouverons dans notre prochaine chronique en 1003 le roi Robert, qui, ayant surmonté ses peines d'amour, allait se révéler un modèle de roi chrétien.

    MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 21 mai au 3 juin 2009

  • Les hauteurs béantes de l’école par Claude BOURRINET

     Il m’arrive d’écouter ce que colportent les médias, non que j’aie dans l’idée d’être informé correctement, mais il est toujours intéressant pour un dissident de prendre connaissance de la propagande exsudée par le système, pour peu qu’on maintienne une distance hygiénique et qu’on possède les clés permettant de décoder certains messages. Pour celui qui ne se contente pas d’avaler sa bouillie quotidienne sans broncher, l’information, ou la déformation, si l’on veut plus de précision dans le sens, offre plusieurs strates de significations. Tels mots, apparemment dotés d’un signifié univoque, de façon biaisée connotent des associations idéologiques beaucoup plus insidieuses, et stratégiquement participent d’une vaste économie rhétorique destinée à promouvoir certaines thèses, ou, plus directement, d’instaurer dans le champ du bavardage médiasphérique, un rapport de force définitif.

     

    Les études qui ont toute l’apparence de la scientificité donnent à des discours dont l’innocente partialité est parfois stupéfiante un semblant de poids et de sérieux qui en grugent beaucoup. Les soi-disant débats qu’on nous assène depuis maintenant plusieurs décennies sur l’école et ses problèmes en sont des illustrations probantes, quoique assez stupéfiantes, si l’on y réfléchit bien, les doses de poison ingérées par le pauvre Mammouth ayant été assez importantes pour le terrasser définitivement. Ce qui aurait d’ailleurs permis de clore définitivement toute dispute, parce qu’un cadavre n’a plus de problèmes… si n’avait été, on se demande pourquoi, une sourde résistance du terrain, perverse et suspecte, atterrante si l’on veut bien se rappeler la sensibilité gauchère de l’ensemble de corps enseignant. D’aucuns les accuseraient presque de défendre des intérêts de classe inavouables, tant leur comportement va à l’encontre d’un projet on ne peut plus généreux, puisqu’il vise à régler tous les problèmes de violence, d’inégalité, d’injustice que la société a encore de mauvais goût de générer (restant sourde aux messages bienveillants, aux pulsions fraternitaires de nos élites et de leurs ouailles).

     

    À propos d’injustice, justement, l’O.C.D.E., dont on ne saurait soupçonner l’intégrité morale, et l’objectivité de ses enquêtes, sinon l’honnêteté scientifique de ses analyses, lesquels visent à voir plus clair afin de construire un meilleur monde… marchand (le meilleur des mondes possibles), vient de publier un sondage montrant que ce sont les élèves français qui sont les plus sensibles au sentiment d’injustice. Cette souffrance devant l’échec, les mauvaises notes ou les retenues, voire les réprimandes, doit sans doute expliquer (peut-être justifier, pour certains) la dextérité avec laquelle quelques jeunes têtes blondes (plus ou moins) manient le couteau, de cuisine ou non. Comme disait Sartre, un révolté a toujours raison. Tant pis pour les maîtres, qui ont le malheur de ne pas se situer du côté des opprimés.

     

    Il faut dire qu’un de nos meilleurs usurpateurs en matière de pédagogie avait déjà évoqué la guerre civile pour s’en prendre à un enseignement trop autoritaire, directif, quasi-papiste ! Ouvriers, paysans, Indiens du Chiapas, immigrés, élèves, même combat ! À quand le cocktail Molotov ou la Kalachnikov ?

     

    Il est vain de vouloir discuter des chiffres dont les présupposés, l’objet délimité tendancieusement dont ils prétendent être le reflet (quel intérêt de comparer des pays complètement dissemblables sur d’innombrables points, comme la Finlande, la France, le Japon ?), et exploités de façon éhontée par des médias et des spécialistes complices n’ont d’objectif que d’écraser l’infâme. L’enfer étant pavé de bons sentiments, il est clair maintenant, sauf pour les crétins des syndicats d’instituteurs ou d’éducateurs, les hystériques des associations de parents d’élèves, animées d’ailleurs par des enseignants, ou bien les cyniques qui voient dans l’inculture généralisée l’équation enfin trouvée d’une société libérale avancée (vers quoi ?), que l’« improbable » accointance entre libertaires et libéraux trouve une légitimité dans la préparation d’un type humain, celui de l’avenir, dont nous voyons déjà les prémisses parmi les consommateurs apathiques, poreux au prêchi-prêcha, pulsionnels, ignorants, incultes, peu désireux d’en savoir plus, d’outrepasser les limites autres que celles des vitesses autorisées, des lignes de cocaïne et des portails des parcs d’attraction.

     

    Nous avons, il faut le dire pour ceux qui luttent encore avec la passion des amateurs de beauté, de culture humaniste et de vérité, que le combat est désespéré. Non point qu’il faille abandonner la lutte ! Ne serait-ce que l’honneur suffirait à être encore le dernier, en face de la barbarie s’élargissant comme une lèpre. Mais certains combats gagnent à être plus lucidement menés, si l’on veut avoir quelque chance de le gagner un jour. Car la résistance sur la ligne Maginot que constitue l’École républicaine, aussi cher à notre cœur son souvenir se présente-t-il à nous, qui en sommes issus, est une bataille perdue d’avance.

     

    Les destructeurs de cette belle tradition d’ailleurs n’ont pas tout à fait tort. Que disent-ils ? Que, massivement, la société a opté pour les habitudes beaucoup plus souples, pour un accès plus facile à des sources de connaissances certes plus superficielles, mais qui ont l’avantage d’élargir le champ de conscience à la planète, et de fédérer en un immense magma les affects autour de thèmes universellement reconnus, comme la compassion, les droits de l’homme, des animaux, de la nature etc., voire la simple défense du consommateur; que l’individu actuel, atome d’une société de l’avoir, poursuit une stratégie de réussite, de satisfaction, le plus souvent sensorielle, dont la portée sociale et collective est subordonnée à son égocentrisme, y compris quand il compatit avec son prochain dans les grands messes télévisées, comme le Téléthon; que les « Grands récits » ont disparu au profit des petites historiettes de chacun ou des « people »; que cet individu, bien campé sur des certitudes médiocres, à la hauteur de ses préoccupations matérialistes et vulgaires, se moque éperdument de l’épopée historique des ancêtres, et que les seuls frissons qui lui parcourent le corps se produisent face à des jeux vidéo, des films pour ados ou des matchs, qui en modulent la représentation fantasmatique et les mauvais rêves; que, de toute façon, l’essentiel est qu’il se prépare au travail en entreprise, argument suprême pour Monsieur Prudhomme; qu’enfin cet être engoncé dans la gaine émotionnelle et nerveuse, souffre de plus en plus difficilement toute idée de sacrifice, d’austérité, de labeur long et fastidieux, de ténacité (sauf dans le domaine commercial), d’effort et de discipline.

     

    Nous avons là un fort fidèle portrait de l’élève moyen tel que formaté par le système néo-capitaliste (ou post-soixante-huitard), lequel réclame, dans sa prétention à exhiber son ego, comme ses aînés, tous les droits d’expression, de débats démocratiques, de votes etc., dont notre société démagogique, qui repose sur le dogme de la volonté populaire, est prodigue.

     

    Et cette société, qui met dorénavant en avant, avec la forfanterie et la gouaille de maquignon qui sont les siennes, le droit à …, au lieu du droit de …, la revendication de la réussite pour tous, et, avec cette bêtise qu’elle tient de la culture stalinienne, évalue ses prétendus résultats (qui sont des escroqueries, comme tous les enseignants le savent) à l’aune de chiffres illusoires, les 80 % de reçus au baccalauréat, par exemple, et d’autres amuse-journalistes, ne peut qu’engendrer des frustrés, des ratés, des mécontents, des jeunes, à l’aube de leur existence, déjà empoisonnés par le ressentiment. D‘où le sentiment d’injustice, dans un pays qui a gardé de vieux réflexes de jacobins. Tout le monde docteur ou rien ! Comme l’indique un rapport de l’O.C.D.E., les familles accepteront plus facilement la baisse du niveau de culture et d’exigence que de se voir refuser l’accès aux classes supérieures. Comment alors s’étonner qu’il y ait 50 % d’échec en première année d’université quand il y a 100 % de réussite en fin de troisième ? Le report de toute sélection accroît bien évidemment la cruauté d’un nécessaire écrémage, in fine.

     

    Et, malgré tout, bien qu’on ne donne plus, depuis longtemps, à nos enfants, les armes pour réfléchir et voir plus clair dans leur destin (le rideau d’encre de nos pédagomaniaques, qui sont en fait des pédagocrates, ne fait que voiler la réalité crue, pour la bonne raison qu’ils présupposent tous que l’enfant, étant doté naturellement d’une intelligence que leurs aînés ne font que gâter, n’ont rien à apprendre, et qu’ils n’ont qu’à se construire par eux-mêmes), sentent obscurément qu’on leur ment et qu’on les conduit à l’abattoir. Cela ne les empêche pas, du moins par le truchement d’associations lycéennes et parentales fort minoritaires, d’en exiger toujours moins, moins de travail, moins d’autorité, moins de sélection.

     

    On peut bien sûr vouloir revenir à une conception plus saine de l’école : à chacun selon son mérite. Retourner au principe des filières serait probablement la solution la plus sensée, si n’était la passion pour l’égalité qui anime le débat public dans notre nation (bien que personne ne semble s’apercevoir que l’égalitarisme vulgaire actuel génère plus d’« injustices » sociales que naguère, du temps de l’école républicaine). La vérité demande de constater que le corps social et les mentalités ont tellement dégénéré, au point d’occulter les vraies valeurs, qu’il semble impossible de réformer à rebours, de détricoter un costume qui semble contenter beaucoup de monde, à commencer par les petits arrivistes qui en vivent. L’un des vices de la démocratie étant que le peuple offre bénévolement le bâton pour se faire battre.

     

    L’école de demain sera celle des identités. Elle sera tout le contraire de celle qui prévaut maintenant, aseptisée, amollie, inculte, uniformisée, catéchisée, déracinée, abêtie par les produits sirupeux de la modernité et de l’endoctrinement bien-pensant. Les élèves de la future Europe n’auront pas peur de l’adversité, ils ne crieront pas à l’injustice (tout ce qui nous arrive dépendant de notre responsabilité), ils auront du caractère, seront curieux, et rejetteront avec horreur la présomption d’être le sel de la terre. Ils sauront qu’on ne naît pas homme, mais qu’on le devient, que la souffrance peut être connaissance, que le plaisir et la possession sont méprisables au regard de ce qu’exige l’honneur d’être, que la hiérarchie est naturelle, que les Anciens en savent plus qu’eux, qu’il faut être respectueux et polis, car il n’est pas de société sans maîtrise de son comportement, que la recherche du bonheur passe par l’oubli de soi et la quête d’une plus grande vérité, celle qui nous a fait comme l’on est, nous, les Européens.

     

    Claude Bourrinet http://www.europemaxima.com

  • Une enquête sur les nouveaux païens

     Une maison d’édition non conformiste réputée, Dualpha, a publié en 2005 dans sa stimulante collection « Politiquement incorrect » une enquête de Christian Bouchet sur le monde néo-païen en France. Docteur en ethnologie et militant nationaliste-révolutionnaire bien connu, Christian Bouchet avait déjà fait paraître en 2001 chez Pardès un très remarquable Néo-paganisme quand bien même cette appellation suscite la plus grande réserve.

     

    Surpris au cours d’une précédente enquête, politique celle-là, consacrée aux Nouveaux nationalistes (Déterna, 2001), que la jeune génération militante « droitiste » s’affirme païenne, il en fait ici son sujet d’étude, d’où un ouvrage composé d’entretiens qui en couvrent imparfaitement le champ. Regrettons toutefois l’absence de quelques éminents penseurs du paganisme au XXIe siècle.

     

    Parmi les contributions, signalons la participation du grand spécialiste des religions et de leurs dissidences contemporaines, Massimo Introvigne, qui prend au sérieux cette renaissance. L’universitaire polonais Jaroslaw Tomasiewicz retrace – bien trop brièvement, hélas ! – son renouveau en Europe de l’Est. Dans cette partie de l’Europe, loin de se restreindre à l’ultra-droite, le « néo-paganisme » touche la gauche et s’implante dans le courant écolo-alternatif underground.

     

    Principal contributeur du « retour des Dieux dans la pensée européenne », Alain de Benoist regarde avec une distanciation sereine, clinique même, l’effervescence néo-païenne qu’il initia un quart de siècle plus tôt. Rejetant les dérives possibles, « sectaires », du regain païen, l’auteur de Comment peut-on être païen ? craint le simulacre et réaffirme l’impossibilité de reconstituer un paganisme européen qui nierait deux mille ans de christianisme. Il pense par ailleurs que toutes les tentatives de revenir au polythéisme pré-chrétien sont vaines, car dépendantes, quelque soit la bonne volonté des restaurateurs, de la forme chrétienne des mentalités. On retrouve cette réserve chez Édouard Rix qui montre dans « Julius Evola et le néo-paganisme » la grande méfiance du théoricien du traditionalisme radical envers des formes parodiques (contre-modernes) de paganité.

     

    Les différents entretiens donnent au lecteur une pluralité de points de vue, ce qui est la moindre des choses puisque le paganisme implique évidemment et nécessairement un polythéisme de sensibilités, de comportements, de spiritualités, quitte à paraître contradictoire. Si Thierry Jolif considère que le néo-druidisme est une imposture dont les racines ne remonteraient pas aux derniers druides traqués par Rome, mais plus prosaïquement au XVIIe siècle et à la genèse de la franc-maçonnerie, deux défenseurs du druidisme, Alain Le Goff et Jean-Lionel Manquat, affirment pour leur part une continuité traditionnelle ininterrompue pour ensuite expliquer leur foi. L’écrivain Bruno Favrit apporte, lui, un témoignage capital sur ce qu’il entend par « paganisme ». Estimant avec raison que « le paganisme pourrait bien constituer l’état le plus naturel de l’homme », il souhaite l’apparition d’« un type d’homme exigeant, qui rendrait sa vie utile aux siens (Aristote) avant de l’être pour la Cité (Platon), [qui] serait plus précieux pour la vitalité de l’espèce en général. Il n’irait pas en tout cas dans le sens de la panmixie telle qu’elle est encouragée par le nouvel Évangile réducteur de biodiversité… » Quand Marie des Bois soutient un paganisme charnel, féminin, naturaliste, très troisième fonction, Bernard Marillier avance un paganisme guerrier de deuxième fonction de très bon aloi et Bernard Mengal propose un « paganisme politique et scientifique ». En ce qui concerne l’écrivain et éditeur Philippe Randa, s’il ne se dit païen, il adhère néanmoins à sa philosophie, à son esthétique et à son érotisme.

     

    Des « professions de foi » aristocratiques côtoient des déclamations « plébéiennes ». La thiase marseillaise Libération païenne réalise ainsi des expériences spirituelles d’ordre dionysiaque et s’aventure, comme d’ailleurs Marie des Bois, sur une sorte de « voie de la main gauche ». Thomas Stahler appréhende le paganisme selon une inclination plus intellectuelle qui confirme néanmoins l’indispensable enracinement. En effet, « être païen, paganus, c’est avoir la religion “ du pays ”,  autochtone ». Il préfère en outre se « qualifier de polythéiste européen voire d’euro-païen, seule façon logique à [s]es yeux d’être européen ».

     

    L’attitude des païens à l’égard du monde moderne diffère donc selon les tempéraments. Vivant en symbiose dans ses forêts bourbonnaises, Marie des Bois ignore superbement la Modernité tout en déplorant ses ravages. D’une orientation plus activiste, Bernard Mariller et Thomas Stahler acceptent la confrontation avec notre monde sinistre et désenchanté. Il est par conséquent normal qu’une fois le livre refermé, le lecteur soit troublé devant cette merveilleuse polyphonie. En effet, quel rapport peut-il exister entre un spécialiste des cultes solaires européens comme Jean-Christophe Mathelin et le druide Jean-Lionel Manquat si ce n’est leur refus du monothéisme biblique et leur adhésion commune aux plus anciennes racines de l’Europe ?

     

    Georges Feltin-Tracol http://www.europemaxima.com

     

    • Christian Bouchet, Les Nouveaux Païens, Dualpha, coll. « Politiquement incorrect », 2005, 338 p., 26 €.

  • BUFFON : Vulgarisateur, scientifique et philosophe

    Pline l’Ancien fut, au premier siècle de notre ère, l’auteur d’une Histoire naturelle dans laquelle, les siècles suivants, jusqu’à Darwin lui-même, ne cessèrent de puiser (1). L’année 1707 a vu naître un “Pline du Nord”, le Suédois Karl von Linné, et un “Pline français”, Georges-Louis Leclerc, futur comte de Buffon. Pour célébrer ce tricentenaire, une sélection de textes et d’illustrations de l’oeuvre de celui-ci a été publié dans la collection de la Pléiade (2).
    Intendant au Jardin du Roi
    Au muséum, une exposition : Buffon et Linné, un regard croisé sur la science, marque le début de l’année Buffon. En 1735, paraît le Systema naturae de Linné qui présente une classification de plantes, fondée sur les caractères tirés du nombre et de la disposition des étamines, ainsi qu’un ouvrage similaire consacré aux animaux. L’un et l’autre feront autorité pendant plusieurs siècles.
    En 1739, Buffon, fils d’un conseiller au Parlement de Bourgogne, originaire de Montbard, est nommé Intendant du Jardin du Roi, peu après la mort de Charles-François de Cistenay du Fay. Ce savant avait eu le mérite d’insuffler un esprit nouveau à une institution jusqu’alors gérée de façon strictement professionnelle par des médecins. Il en a fait un jardin d’essai, ouvert à toutes les espèces, et non plus seulement aux végétaux de la pharmacopée. Se sentant décliner, il avait écrit à Maurepas, secrétaire de la Maison du Roi et ministre de la Marine, soucieux de promouvoir la production du bois destiné à la construction de navires, pour y recommander Buffon. Car ce jeune homme avait fait dans ses propres forêts des observations dont les résultats avaient donné lieu à des mémoires, rédigés en collaboration avec lui et présentés à l’Académie des Sciences. Ainsi, Buffon a pu l’emporter sur de redoutables concurrents : Maupertuis, Duhamel de Monceau.
    Son intendance dure cinquante ans. Il achète des terrains, double la superficie du Jardin, enrichit ses collections et s’entoure d’un brillante équipe dont Antoine-Laurent de Jussieu et Louis Daubenton, son compatriote de Montbard. Indiscutablement, Buffon se révèle un grand administrateur. Il s’intéresse aux flores d’outre-mer, entretient par exemple une correspondance avec un médecin de Cayenne, et, pour encourager les envois d’échantillons, il fait créer un brevet honorifique de “Correspondant du Jardin du Roy”. Mais alors que dans sa jeunesse il avait été un “touche à tout” intellectuel (3), Buffon reçoit de son ministre une mission précise : entreprendre un catalogue des collections accumulées dans ce “cabinet du Roy” qui dépend du jardin. De cette tâche, naîtra l’Histoire naturelle. Buffon se trouve encouragé par la parution de l’Histoire générale des voyages de l’abbé Prévost (4) dont le succès montre le goût du public pour la nature et l’exotisme.
    L’Histoire naturelle
    En septembre 1749, paraissent les trois premiers volumes in-4° de l’ Histoire naturelle générale et particulière. Cette première édition (entre 500 et 1 000 exemplaires) est épuisée en six semaines. Suivent une édition in-12°, où les illustrations sont réduites, une édition hollandaise en français, une traduction allemande.
    Dans tous les cercles où l’on se pique de sciences ou de belles lettres on lit, ou on affirme avoir lu Buffon. De fait, ses descriptions d’un style à la fois clair et majestueux, sont très vivantes (5). On lit et on fait lire aux enfants des textes appelés à devenir célèbres : sur le chien, sur le chat, sur le loup, sur le cheval, « la plus belle conquête que l’homme ait jamais faite », etc. (6). Consécration de son talent littéraire, Buffon est élu à l’Académie française. Au lieu de faire l’éloge de son prédécesseur, ainsi qu’il est de tradition, il prononce, le 25 août 1753, un Discours sur le style, « un classique de l’art oratoire » que des générations d’élèves étudieront jusqu’au XX° siècle...
    Cependant, on remarque dans ce texte que ce n’est pas l’esthétique des Lumières que Buffon admire, mais celle du Grand Siècle. Il est alors au sommet de sa gloire. Drouais exécute de lui un portrait où, selon le mot de David Hume, il semble vêtu comme un maréchal de France ! Il continue à publier des tomes de l’Histoire naturelle présentant des animaux sauvages d’Europe, et commençant, conformément au plan initial, l’étude des espèces exotiques.
    Sa vie semble pleinement réussie, d’autant plus qu’il a épousé une demoiselle de vieille noblesse bourguignonne qui lui a donné un fils, surnommé “Buffonet”, chargé en 1783, d’aller offrir à Catherine II le buste de son père par Pajou (7).
    Buffon a des collaborateurs de talent, dont l’abbé Bexon, Lamarck dont il soutiendra la publication de La Flore française, Lacepède qui écrira le volume consacré aux cétacés et aux reptiles. Il est ami de Mme Necker et apparaît parfois dans son salon. Il devient industriel : des forges installées à Buffon, près de Montbard, sont une affaire fructueuse. En outre, elles lui permettent de réaliser l’expérience, puérile, de boulets portés au rouge pour étudier le refroidissement de la terre.
    Autorité scientifique ?
    Il se pose en autorité scientifique et ose critiquer les travaux de Linné, alors que l’ensemble de son Histoire naturelle relève de la synthèse de travaux antérieurs et de leur vulgarisation bien plus que de la présentation de résultats de recherches personnelles.
    Dans son Histoire de l’homme, il affirme que les différentes races humaines relèvent d’ensembles bien distincts, existant depuis les origines. Toutefois, s’il ne s’affirme pas, comme Voltaire, polygéniste, il n’en appartient pas moins au courant “philosophique” alors en vogue. Il témoigne de la sympathie à Diderot emprisonné à Vincennes, et à Rousseau, en conflit avec ses compatriotes. Mais si les philosophes reconnaissent en lui un membre de leur famille de pensée, il se montre personnellement d’une extrême prudence.
    Extrême prudence
    Le 15 janvier 1751, les députés et syndic de la faculté de théologie de Paris « lui font parvenir une liste de quatorze extraits de l’Histoire naturelle jugés non conformes à l’enseignement de l’Église. Le 12 mars, il fait amende honorable, du moins formellement, sur tous les points relevés par la Sorbonne. Il proteste de sa bonne foi, et affirme que son intention n’a jamais été de contredire le texte de la Bible. Comme son système personnel est purement hypothétique, dit-il, “[je] ne peux nuire aux vérités révélées qui sont autant d’axiomes immuables, indépendants de mes hypothèses personnelles, et auxquels [j’] ai soumis et [je] soumets mes pensées”. » (8)
    À la tension intellectuelle, qui prend de plus en plus d’importance, et aboutira plus tard aux thèses évolutionnistes de Lamarck et de Darwin, Buffon offre une solution, en opérant une coupure radicale entre sciences (de la nature) et théologie (de la Création). Comme Linné, il a choisi la voie d’un accommodement prudent.
    Les pages consacrées à la mort, dans son Histoire naturelle de l’homme, « sans être fondamentalement irréligieuses, n’ont assurément rien de très chrétien ; elles ont des accents éminemment épicuriens, évoquant le ton de Lucrèce dans le chapitre III du De rerum natura » (9).
    René PILLORGET, professeur émérite d’histoire à l’université d’Amiens et à l’Institut catholique de Paris L’Action Française 2000 du 6 au 19 septembre 2007
    1 - Jacques Arnould : Dieu versus Darwin. Éd. Albin Michel, (pp. 168-170).
    2 – Buffon : OEuvres. Préface de Michel Delon. Textes choisis, présentés et annotés par Stéphane Schmitt, avec la collaboration de Cédric Crémière. Remarquable illustration, notamment. Éd. Gallimard, 2007.
    3 - Pierre Chaunu : La Civilsation de l’Europe des Lumières. Éd. Flammarion, 1982 (p.220).
    4 – Abbé Prévost : Histoire générale des voyages. Paris, Didot, 1746- 1780. 20 volumes. Manon Lescaut est du même auteur.
    5 – Ed. La Pléiade : ex. Le chien (p. 640, 688), Le chat (p. 689), Le loup (768), etc.
    6 – Ibid : Le cheval (p.503)
    7 – Georges-Louis-Marie Buffon dit Buffonet. « Le plus pauvre chapitre de l’Histoire naturelle » selon Rivarol. Ce malheureux garçon, compromis dans un hypothétique complot, fut exécuté le 22 messidor an II.
    8 – Ed. La Pléiade. Correspondance avec la Sorbonne (pp. 411-420).
    9 – Ibid, pp. 1462-1463, note 19. Buffon mourut à Paris, le 16 avril 1788, en présence de Mme Necker, et après avoir reçu l’extrême onction : « On le doit au culte public » aurait-il déclaré à Hérault de Sechelles (cf. Ibid. p. LXXVI). Ses obsèques furent célébrées en grande pompe.

  • Arabie saoudite: l’allié problématique de Washington

    C’est avec un acharnement véritablement opiniâtre que l’Arabie saoudite défend ses intérêts stratégiques. Après les soulèvements d’Egypte et de Libye, où Ryad a chaque fois soutenu l’opposition islamiste, le royaume du désert arabique s’immisce désormais dans la guerre civile syrienne. Comme le rapportait le journal britannique “The Guardian”, le 22 juin 2012, les Saoudiens s’apprêtaient à financer les combattants de la dite “Armée Syrienne Libre”. Ensuite, des pourparlers étaient en cours entre les Saoudiens, d’une part, et des représentants des Etats-Unis et d’autres pays arabes afin de fournir des armes aux rebelles syriens, tant et si bien qu’on peut dire que l’Arabie saoudite et l’émirat du Qatar “entraient de plein pied sur le théâtre des affrontements syriens”.

    C’est donc clair désormais qu’une sorte de “division du travail” a été décidée entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite pour favoriser en Syrie un “changement de régime”. La réputation de Washington est bien écornée dans le monde arabe: c’est pourquoi les Etats-Unis se tiennent en apparence en dehors du conflit et font faire le travail sur le terrain par leurs alliés de la région. Dans ce contexte, les Etats-Unis cherchent à lier plus étroitement à leur politique et à celle de l’OTAN leur allié problématique qu’est l’Arabie saoudite, qui finance partout dans le monde les mouvements islamistes. Le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen a déclaré, à l’occasion d’une visite au quartier général de l’Alliance Atlantique du ministre saoudien des affaires étrangères, Nizar Madani, à la mi-juin 2012, que l’Arabie saoudite était “un pays-clef dans la région et que l’OTAN serait ravi d’accueillir le royaume wahhabite comme partenaire lors de l’ “Istanbul Cooperation Initiative” (ICI)”. L’ICI a été créée en 2004 sous l’impulsion du Président américain George W. Bush, avec pour mission de lier les pays arabes à l’OTAN.

    Dans le but de faire tomber le leader syrien Bachar el-Assad, les Etats-Unis parient, une fois de plus, sur un allié fort douteux. Les deux partenaires veulent certes affaiblir l’Iran, leur ennemi commun, en provoquant un changement de régime à Damas; mais, mis à part cet objectif précis et circonscrit, les intérêts des deux puissances se limitent à cela. Washington raisonne sur le court terme et veut protéger Israël du danger hypohétique d’une attaque nucléaire iranienne mais raisonne aussi à moyen terme en spéculant sur un écroulement du régime des mollahs pour s’emparer des réserves de pétrole et de gaz d’Iran. Les Saoudiens, eux, veulent devenir une puissance régionale incontestée sur les rives du Golfe Persique; ils veulent aussi devenir l’Etat arabe le plus influent et exporter leur forme d’islam, le wahhabisme, partout dans la région. Si l’Iran chiite s’affaiblit, l’Arabie saoudite en profitera pour barrer, sur son propre territoire, la route à Téhéran qui cherche à influencer les ±10% de la population saoudienne qui est d’obédience chiite.

    Comme en d’autres points chauds du monde musulman, les Saoudiens soutiennent les djihadistes syriens, en liaison avec le réseau terroriste d’Al-Qaeda, ce qui contrarie fortement les projets américains pour une Syrie post-Assad. “Ces éléments (djihadistes) bénéficient du soutien de l’Arabie saoudite et du Qatar et joueront indubitablement un rôle en Syrie après la chute d’Assad”, écrit, sur le ton de l’avertissement, une étude publiée par le “Royal United Services Institute” (RUSI), une boîte à penser britannique qui entretient d’excellents contacts avec les ministères de la défense de Londres et de Washington.

    Qui plus est, l’étude du RUSI retient que l’Arabie saoudite sait parfaitement bien utiliser les milliards de sa rente pétrolière pour téléguider à sa guise les bénéficiaires du “printemps arabe”. Ryad aurait essayé “avant que n’éclate la vague des soulèvements arabes de se réconcilier avec Assad”. Dans ce contexte, les Saoudiens auraient été prêts à “accepter que le Liban fasse partie de la zone d’influence syrienne”. Mais il est cependant sûr que “les Saoudiens soutiendront tout nouveau gouvernement, après la chute éventuelle d’Assad, qui travaillera pour les intérêts à long terme de l’Arabie saoudite”.

    Néanmoins les Saoudiens peuvent toujours compter sur le soutien inconditionnel de Washington. Même si, dans leur pays, on ne trouve ni démocratie ni droits de l’Homme. On peut considérer, à première vue, que cette alliance est incongrue, mais elle est pourtant une donnée constante dans la région; dans ce cas, on peut aussi conclure que Washington, en dépit des discours répétés à satiété dans les médias, ne cherche nullement à “démocratiser” le Proche Orient mais uniquement à consolider ses intérêts économiques les plus évidents, quitte à faire de l’Arabie saoudite un “modèle”.

    Fin décembre 2011, Washington et Ryad ont signé un accord quant à la livraison d’armes pour une valeur de 30 milliards de dollars. Les Saoudiens devraient recevoir notamment 84 avions de combat de type F15, un modèle américain. Cette coopération “en matières de sécurité” sert surtout à aider l’économie américaine qui est en train de battre de l’aile et à donner un coup de manivelle au “complexe militaro-industriel” des Etats-Unis.

    Lors d’une conférence téléphonique, tenue le 14 juin 2012 et disponible en script sur le site du ministère américain des affaires étrangères, le sous-secrétaire d’Etat aux affaires politico-militaires, Andrew J. Shapiro, a évoqué les vraies raisons de la vente d’armes à l’Arabie saoudite. Selon Shapiro, cet accord entraîne “des effets considérables sur le développement de l’économie américaine”. Grâce à ce contrat, disent des spécialistes de l’industrie, 50.000 emplois se créeront aux Etats-Unis, impliquant 600 fournisseurs et sous-traitants dans 44 Etats de l’Union. Cela rapportera chaque année 3,5 milliards de dollars à l’économie américaine. Et Shapiro conclut: “Cela ne créera pas seulement des emplois dans le secteur de l’aéronautique mais aussi auprès de nos sous-traitants qui ont tous un rôle décisif à jouer dans le maintien de notre défense nationale”.

    Par cette livraison d’armes aux Saoudiens, une course aux armements menace la région du Golfe Persique car on peut s’attendre à ce que l’Iran à son tour renforce son arsenal. On ne peut plus exclure l’éventualité d’une guerre irano-saoudienne à moyen terme dont le but serait d’asseoir l’hégémonie du vainqueur dans la région.

    Bernhard TOMASCHITZ.
    (article paru dans “zur Zeit”, n°33-34/2012; http://www.zurzeit.at/ ).