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Elisabeth Lévy : «Le FN à 25% témoigne de la faillite de l'antifascisme mondain»

A l'occasion de la sortie du nouveau Causeur, Elisabeth Lévy a accordé un long entretien à FigaroVox dans lequel elle revient sur la percée du FN aux départementales ainsi que sur la polémique autour des propos de Jean-Marie Le Pen.
En couverture du nouveau Causeur, le visage de Marine Le Pen avec le titre «Un Français sur quatre». Avez-vous pris votre carte au FN ?
Elisabeth Lévy: Vous êtes de la police de la pensée? Vous travaillez pour Mediapart? Si j'avais interviewé François Hollande, vous ne m'auriez jamais demandé si j'avais ma carte au PS. Mais rassurez-vous: Causeur ne soutient nullement Marine Le Pen - et pas non plus Dieudonné à qui nous avons consacré une «une» assortie d'une longue interview. Cependant, nous avons bien un parti pris qui consiste à parler «normalement» du Front national, sans agiter de gousses d'ail et sans hurler au nazisme. Certes, il est très gratifiant de jouer les antifascistes mondainssans prendre le moindre risque, mais cela ne contribue guère à éclairer le public et voyez-vous, notre péché mignon, à Causeur, c'est que nous préférons comprendre que nous indigner. L'ancrage du FN dans le paysage est en train de changer profondément notre système politique et il suffirait de ne pas en parler ou de n'en parler que sur le mode de l'indignation, et de ne pas donner la parole à ses dirigeants, pour le faire disparaître? Je ne vous savais pas adepte de la pensée magique….Assez de poses et les postures! Si vous voulez combattre le FN, et il y a beaucoup d'excellentes raisons de le faire, il faut arrêter de fantasmer sur la Bête immonde et le combattre normalement: ça s'appelle faire de la politique.
Justement, parler «normalement» du FN, cela signifie qu'il est un parti normal…
Vous êtes expert en normalité, vous ? Moi pas. Ce que je sais, c'est que rien, dans les statuts du FN ou dans son programme, ne contrevient à la légalité républicaine - auquel cas il faudrait l'interdire. Et quand ses dirigeants, ses candidats ou ses élus transgressent la loi par des déclarations odieuses, ils sont condamnés et c'est très bien comme ça. Bien sûr, nous n'oublions pas l'histoire de parti créé en 1972 pour fédérer tous les courants - ou groupuscules - de l'extrême droite. Mais en quarante ans, on peut au moins envisager que ce parti ait évolué, non? Peut-être l'avez-vous remarqué, en 2011, Marine Le Pe n a succédé à son père, en imposant un discours républicain qui n'est pas franchement la tasse de thé du Front canal historique. «Double langage !», «tel père telle fille !», répètent inlassablement les perroquets zélés, experts en cœurs et en reins, qui savent voir les mauvaises pensées derrière les paroles. Franchement, Philippot en pétainiste, vous y croyez ? Quoi qu'il en soit, il y a une différence de taille entre le père et la fille, elle veut arriver au pouvoir et elle ne semble pas penser qu'elle y arrivera avec un programme fasciste. Du reste, si 25 % des électeurs votaient pour un parti fasciste, il faudrait prendre les armes ou décamper. Or même Manuel Valls ne nous a pas appelés à de telles extrémités…il ne croit pas lui-même à l'épouvantail qu'il agite.
C'est tout de même la troisième fois que Marine Le Pen fait la une de Causeur. En prime, une longue interview de six pages! Même Nicolas Sarkozy n'a pas eu cet honneur …
Mauvaise pioche! Nous avons demandé à de multiples reprises une interview de Nicolas Sarkozy, j'attends encore la réponse, si vous pouviez faire passer le message je suis toujours preneuse. Et je ne vous donnerai pas la liste des dirigeants socialistes qui ne nous parlent qu'en privé par peur de voir leur immaculée réputation entachée par notre mauvaise compagnie. Quant à Marine Le Pen, elle est en «une» de Causeur quand elle fait la «une» de l'actualité, c'est ballot. La première fois, c'était en janvier 2011 après le Congrès de Tours, la deuxième en mai 2012 au moment des présidentielles. Et ce mois-ci, en bons citoyens nous avons écouté le Premier ministre qui nous a dit que l'enjeu de ces élections, c'était le méchant FN. Et nous avons interrogé la chef des méchants…Au fait, vous avez compté les «unes» de l'Obs, de l'Express et des autres, sur Marine Le Pen ?
Le public connait votre goût pour la polémique. On vous soupçonne d'éprouver une jubilation particulière à interviewer Marine Le Pen ?
Ecoutez, elle représente l'une des trois grandes forces politiques (ou quatre si vous comptez deux gauches) qui se partagent les suffrages des Français, ce qui serait choquant, c'est qu'on ne lui donne pas la parole - du reste, nous ne sommes pas les seuls à le faire. Si vous me demandez si cela m'amuse de susciter quelques gloussements outrés de benêts qui n'ont évidemment pas lu l'entretien, je ne dis pas…Reste que ce n'est pas pour eux que nous nous donnons du mal, mais pour des lecteurs soucieux de réfléchir plus que de condamner. Alors je souhaite que chacun juge sur pièces et lise non seulement l'entretien mais l'ensemble des contributions. Cela suffira à ridiculiser l'accusation de complaisance….
«Un Français sur quatre», le titre tord un peu la réalité. En effet, un français sur deux n'est pas allé voter ! N'est-ce pas «le système» dans son intégralité, y compris le FN, qui a été rejeté lors de cette élection ?
Vous n'avez pas connu le glorieux «Deux Français sur trois» de Giscard… Mais oui, si vous voulez, «un Français sur quatre», ce n‘est pas une vérité scientifique, car on ne saurait jurer que la moitié abstentionniste des électeurs se répartit de la même façon sur l'échiquier politique que la moitié votante. Cependant, il est probable que Marine Le Pen recueillera autour de 20 % des voix au premier tour de la présidentielle, ce qui ferait un Français sur cinq. Ce que nous voulions dire avec ce titre très descriptif, c'est que le FN est l'un des principales forces du pays et qu'il est temps d'en tirer les conséquences, surtout si on veut le combattre. Et par ailleurs, quoi qu'on pense du parti et de ses militants (groupe de plus en plus hétérogène d'ailleurs), «un Français sur quatre», ou un électeur sur quatre, cela exclut la thèse du vote fasciste.
Vous avez critiqué la «diabolisation» du FN. Au vu du résultat des départementales, décevant par rapport aux sondages, on peut considérer que la stratégie de Manuel Valls était efficace…
Ce n'est pas parce qu'une stratégie marche, à la marge et conjoncturellement, qu'elle est bonne! Il est fort possible que les déclarations paniquardes de Valls aient mobilisé quelques électeurs et fait perdre des voix au FN. Mais si on croit enrayer sa progression en annonçant le retour du nazisme, on se fourre le doigt dans l'œil. D'ailleurs, comme toujours après une débâcle, on entend des grandes ou petites voix de gauche dénoncer l'abandon de l'électorat populaire au FN. La gauche n'a plus de base sociologique (à part les bobos des centres-villes) et il semble que la coalition arc en ciel (l'alliance des femmes, des immigrés, des minorités sexuelles…) rêvée par Terra Nova ne suffise pas à en refaire une. L'enjeu réel, pour Valls et Hollande, c'est la reconquête du «prolo», plus précisément des ouvriers et des employés, et pas le combat contre un fascisme imaginaire. L'ennui, c'est que même quand la gauche lui parle, à ce prolo, elle ne parle qu'à une moitié de ce qu'il est ; elle veut bien entendre l'angoisse du chômeur et du délocalisé, certainement pas celle du «de souche» qui voit son pays changer et à qui ce changement ne plait pas. Traiter ces peurs «identitaires» par le mépris, c'est, pour reprendre une formule d'Alain Finkielkraut, laisser le monopole du réel au Front national. S'il donne de mauvaises réponses à de bonnes questions, trouvons les bonnes réponses !
Tout de même, Jean-Marie Le Pen vient de récidiver en répétant que les chambres à gaz étaient un «point de détail» de l'histoire. Son père est-il devenu son meilleur ennemi ?
Elle a viré sa vidéo hebdomadaire du site et s'est clairement désolidarisée de ses propos, faut-il qu'elle le tue physiquement ? Soyons clairs : il y a encore au FN de vieux briscards pétainistes, OAS, racistes et antisémites. Je n'ai pas le sentiment que ce sont eux qui font la ligne, mais cet héritage existe et il constitue une excellente raison de ne pas voter pour ce parti. Et on a justement épinglé les déclarations dégoûtantes d'une quinzaine de candidats, dont aucun n'a été élu et qui ont été exclus du parti. Mais il serait particulièrement injuste de mettre dans le même sac d'extrême droite tous les gens qui se battent aujourd'hui sous l'étiquette FN. Il ne faut pas se faire avoir par le show coproduit par le «Vieux» et quelques médias. Comme par hasard, au lendemain des élections, Jean-Marie Le Pen est convié sur les plateaux, on appuie sur le bouton, il dit des horreurs et on se retrouve soudain dans un débat «pour ou contre le nazisme» (je vous rassure, je suis contre). Et le chœur des vierges médiatiques triomphe: vous voyez bien qu'ils n'ont pas changé ! Certes, Jean-Marie Le Pen n'a pas changé et il ne changera pas : il ne résistera jamais au plaisir de lâcher une énormité - et au passage de savonner la planche de sa fille. Je comprends qu'il ne soit pas simple de désavouer son père, mais si Marine Le Pen veut prouver que son FN n'a plus rien à voir avec celui de papa, elle devra en arriver là : par exemple en refusant qu'il dirige la liste FN en PACA pour les régionales.

NoteElisabeth Lévy est journaliste, essayiste et polémiste. Elle dirige le magazine Causeur et intervient régulièrement sur RTL.

SourceFigarovox :: lien

http://www.voxnr.com/cc/tribune_libre/EuklElypAyEhXGOOel.shtml

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