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15/02/2018

L'habitation dans la nation

Heidegger insiste sur le fait que l'homme n'est pas séparable du monde qui l'entoure et qui le pénètre. Il y a co appartenance entre le monde et l'homme à travers l'être. Être, c'est habiter. Or, l'homme habite dans la nation qui établit un lien communautaire entre l'individu et le collectif. Ce lien est affectif, comme l'a montré le sociologue Tönnies. C'est pourquoi le Gestell s'acharne à détruire ce lien, soit en le relativisant (société multiculturelle) soit en l'asséchant (tout réduire au marché et à l'échange utilitaire, élimination du don). On ne veut dans le système du Gestell n'avoir à faire qu'à des masses et des egos, ni nations, ni personnes humaines véritables.
     Michel Haar décrit bien cette situation : "le règne des masses fait partie du gigantesque, c'est-à-dire de ce par quoi le quantitatif devient une qualité propre. Il ne faut pas comprendre ce règne seulement comme un phénomène social, démographique ou politique, bien que le collectivisme ou l'américanisme en soient les manifestations les plus frappantes. La massification suppose une mutation logique du sujet qui prélude à son effacement. Le citoyen (national) d'autrefois est maintenant réprimé et embrigadé dans le Nous qui par l'intermédiaire des moyens d'information de masse normalise et standardise toutes les possibilités de décisions économiques et politiques. (...) L'homme ne subsiste plus que comme un matériau exploitable et manipulable aux seules fins de la conservation et de l'accroissement de tels ensembles." 
     L'homme est désormais installé sur toute la planète "où les conditions d'existence tendent hâtivement à s'uniformiser, l'homme habite-t-il encore quelque part ? Le "où" de son habitation semble anéanti. L'habitation est l'incarnation dans un lieu d'une relation spécifique à l'ensemble du monde. Habiter, c'es être, et être, c'est habiter. C'est pourquoi l'oubli de l'être est aussi l'oubli de l'habitation. (...) se déplaçant de plus en plus souvent et de plus en plus rapidement, l'homme tend à perdre ses attaches avec un lieu familier rassemblant son être et dont son être dépend, lieu natal ou lieu d'élection. Pourtant, ce n'est pas la planétarisation qui menace ou détruit le lieu familier, c'est inversement l'absence de terre familière (Heimatlosigkeit : absence de patrie) à demi avouée, à demi niée, de l'homme relativement à son essence est compensée par la conquête organisée de la terre (...) La Heimatlosigkeit (absence de patrie en allemand) a donc une double signification ; c'est le manque d'enracinement de l'existence et des œuvres dans une terre particulière (les productions de la culture se standardisent et s'universalisent toujours davantage dans le mauvais sens) ; c'est plus profondément une perte de familiarité de l'homme avec lui-même (...) La subjectivité ne lui assure plus de point d'appuis ou d'assise. Il se voit contraint de fuir le vide de son identité métaphysique par le pur accroissement quantitatif de puissance. (...) Mais l'homme techniquement aliéné ne peut pas sortir de son aliénation par une prise de conscience : celle-ci lui est interdite. L'errance constitue un esclavage plus radical que toute aliénation."
     C'est pourquoi l'homme moderne ne pourra prendre conscience des conditions de son salut qu'en subissant des crises de façon douloureuse. Ces conditions doivent pour Heidegger s'accompagner d'un certain détachement à l'égard des choses (Gelassenheit) et de l'ouverture au mystère de notre existence qui le conduiront à penser, c'est-à-dire à questionner, et donc à remettre en cause le Gestell.
     On se trouve donc, selon Heidegger, en présence de deux types d'hommes, l'animal calculateur et le "mortel". Seul ce dernier a le sens de l'histoire et du tragique ! Le premier est hostile à la nation : elle empêche en effet de rendre les hommes totalement interchangeables en tant que matières premières. Le mortel au contraire y trouve un sens à sa vie car la possibilité de la mort dans le sacrifice accroît la valeur de la vie, et même donne un sens à la mort comme c'est le cas du héros.
     Par contre, en détruisant la nation, le Gestell ramène l'homme au calcul et à l'animalité. Le calcul fait-il la supériorité de l'homme sur l'animal ? Toute notre tradition civilisatrice le nie : le martyr chrétien ou le héros guerrier qui peuvent parfois fusionner comme chez Jeanne d'Arc, ne calculent pas dans un but utilitaire pour donner un sens à leur vie ! Leur sacrifice est au-delà de l'utilitarisme.
Yvan Blot, L'oligarchie au pouvoir

14:09 Écrit par pat dans culture et histoire | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | | |

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