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Covid-19, Europe, mondialisation : et si nous achevions “l’ordre libéral international” ?, par Pierre-Yves Rougeyron.

Source : https://www.valeursactuelles.com/

La pandémie mondiale de Covid-19 semble avoir emporté avec elle, le libre-échange, les mythes européistes et la mondialisation. Pierre-Yves Rougeyron, conférencier et spécialiste des relations internationales, fait le deuil de cet ordre international qui depuis 30 ans allait à sa perte.

Il y a des morts que l’on ne compte pas dans la pandémie actuelle, de peur peut-être que nul ne les pleure. Parmi ces défunts ou ces cacochymes, on trouve la mondialisation, le mythe européen, et maintenant « l’ordre libéral international », selon les mots d’Henry Kissinger en début de mois dans le Wall Street Journal. Le grand historien et praticien des relations internationales exhortait les États du monde à ne pas tourner le dos à la prospérité qui se trouverait au coin de la rue, entre le libre-échange mondialisé et la mobilité internationale.

La dévotion légitime à l’une des intelligences les plus pénétrantes du XXe siècle ne doit pas nous empêcher de prendre du recul face à une défense sans mesure d’un ordre international qui n’en fut pas un. Au lieu de lui tresser des éloges funèbres ou de penser devoir le « préserver », peut-être est-il temps de l’achever ou de le laisser mourir.

En à peine 30 ans, cet ordre international a connu trois échecs majeurs.

La communauté internationale, le nouvel ordre mondial et maintenant l’ordre libéral international recouvrent la même réalité, soit la période des relations internationales occidentalo-normée qui a succédé à la guerre froide et qui s’éteint doucement sous nos yeux. Schématiquement, cette période a connu une montée en puissance à partir de la fin de l’URSS (1991) et son acmé lors de la crise du Kosovo qui voit le couronnement du droit d’ingérence. C’est à la même période les réformes d’Ievgueni Primakov annoncent le relèvement de la Russie. L’entrée de la Chine à ses conditions dans l’OMC (2003) est un signe précurseur du déclin de cet ordre. Le déclin définitif de ce dernier est amorcé suite aux crises à répétition de 2005 (« non » français au référendum) et de 2008 (crise financière). Cette seconde phase de déclin se poursuit et s’amplifie aujourd’hui.

Un ordre injuste qui a légitimé l'ingérence et des guerres d'agression

C’est un ordre injuste car, en imposant une dichotomie morale, jugeant les gouvernements au lieu de reconnaître les États, il ne fut pas inclusif, pour reprendre un mot à la mode. Il a légitimé les anciennes guerres d’agression au nom du droit d’ingérence. Ce faisant, il a opéré une régression civilisationnelle majeure par rapport à la Charte des Nations Unies de 1945. Il a échoué à maintenir la paix (Rwanda, ex-Yougoslavie) et a plongé des régions dans le chaos (Libye, Syrie, Irak, Ukraine). De même, ses organisations internationales régulatrices manquèrent gravement à leurs obligations de neutralité géopolitique et idéologique lors de la transition post-soviétique qui faillit emporter la Russie dans l’abîme et culmina avec la gestion lamentable de la crise de 1998, comme l’ont souligné plusieurs experts internationaux comme Dani Rodrik ou Joseph Stiglitz.

C’est un ordre inefficace contre les menaces sécuritaires dont la plus visible est le terrorisme. Plus grave, il a amplifié, par la dévitalisation des États qu’il a provoqué (et particulièrement en Europe de l’ouest), les menaces de séditions intérieures. De même, l’absence de réaction sérieuse à la crise de 2008 a prouvé que le discours sur la fluidité des réseaux financiers relevait de l’abdication devant la finance mondialisée. Enfin, cette pandémie à dangerosité relative a démasqué ceux qui préfèrent sauver les flux (le marché intérieur européen, par exemple) que sauver leurs populations. Les brigands, les marchands, les virus constituaient trois ennemis de l’ancien ordre étatique contre lesquels les États avaient imaginé un arsenal (frontières, régulations, circuit du Trésor, santé publique).  Ces mêmes ennemis contre lesquels le monde nouveau des « start up nations » a lamentablement échoué et apparaît aujourd’hui frappé de ringardise.

L’Occident est jalousé, détesté parfois, mais ne fut jamais mésestimé comme il l’est aujourd’hui.

C’est un ordre autodestructeur car il a affaiblit de manière irrémédiable ceux qui l’ont promu. La crise de 2008, par exemple, a eu pour conséquence la disparition du poids de la parole occidentale. Or, depuis deux siècles, l’Occident est jalousé, détesté parfois, mais ne fut jamais mésestimé comme il l’est aujourd’hui. De plus, comme tout ordre fondé sur la puissance comme absolu et non sur la puissance comme équilibre, il est dépendant de l’hégémonie militaire de sa puissance dominante, dans le cas présent les États-Unis. Cette puissance est aujourd’hui affaiblie sur ses possibilités matérielles et techniques (échec du projet de l'avion de chasse américain F35), sur sa définition politique de la stratégie (l’Amérique ne sait pas gagner la paix), sur son esprit de sacrifice (l’Amérique manque de soldats) et sur le coût incommensurable de son appareil militaire.

Cet état de fait peu reluisant souligne la nécessité de ne plus s’appuyer sur la seule simple symbolique verbeuse d’un ordre que l’Occident n’a plus les moyens d’incarner dans la matérialité du pouvoir. Enfin, c’est dans le cœur de nos populations – la plus grande force des cités, d’après Périclès – que ce modèle a contribué à ronger la concorde civique et à propager la défiance. Dépendant de l’extérieur, soumis au pouvoir réputé informe et dénué d’adresse des « marchés », mis en coupe réglée par des institutions à la légitimité fantôme comme l’Union européenne, nos démocraties Potemkine ne sont que des versions occidentalisées des anciennes démocraties populaires à souveraineté limitée. Nous souffrons de la même dépendance, du même sentiment d’étrangeté et de décrochage.

Si cet ordre s’efface, en tant que Français nous n’avons pas à le pleurer. Le monde poly-centré qui s’ouvre comporte bien des menaces, mais surtout porte en lui des possibilités nouvelles. Il va nous falloir rebâtir sur des principes simples. Certains d’entre eux sont nés sous nos latitudes. Les grands pays émergés ont connu l’absence de souveraineté et le manque à être qu’il implique, il est légitime qu’ils défendent leur liberté comme le bien le plus précieux. C’est à nous de réapprendre comment revenir à l’esprit de la diplomatie classique. Les grands émergés comme la Russie, l’Inde, la Chine, l’Indonésie, la Corée, le Brésil nous demandent des bases solides que sont l’accès à la puissance (la puissance comme droit), la démoralisation de la vie internationale (en finir avec la « moraline ») et le respect du droit international classique.

Il est dangereux d’espérer maintenir en vie des chimères ; elles n’auraient pas dû vivre, il n’est pas injuste qu’elles meurent.

Ce sont des demandes non exorbitantes et des bases de négociation où la France doit pousser ses pions et ses intérêts (comme une défense des legs de la convention sur le droit de la mer, par exemple). S’ils ne l’obtiennent pas, ils l’imposeront car leurs demandes recouvrent une demande de dignité qui est un moteur puissant de l’évolution historique, et qu’ils disposent d’une puissance matérielle qui ne saurait être sous-estimée. Bien sûr, il ne faudra être dupe de rien, mais il est dangereux d’espérer maintenir en vie des chimères ; elles n’auraient pas dû vivre, il n’est pas injuste qu’elles meurent. Ainsi l’ordre libéral international rejoindra le cimetière des grandes idées mobilisatrices engendrées par les puissances dominantes à destination de leurs vassaux, comme l’était la Pax romana. L’illusion de la puissance par l’extérieur sera dissipée et nous pourrons reprendre l’exigeant et permanent travail sur soi que constitue le fait d’être une nation, soit le seul être collectif historique qui ait porté durablement la liberté.

http://lafautearousseau.hautetfort.com/archive/2020/04/27/covid-19-europe-mondialisation-et-si-nous-achevions-l-ordre-6233577.html#more

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