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Bainville : cet historien fut un prophète

Une biographie ressuscite la figure de Jacques Bainville. Dès 1920, cet historien annonça l’enchaînement des événements qui mèneraient à la Seconde Guerre mondiale. Sa méthode est-elle toujours valable ? La politique étrangère doit-elle considérer l’histoire comme un champ d’expérience ?

A Paris, les piétons qui sortent du métro à la station Solférino débouchent sur la place Jacques-Bainville. Mais combien sont-ils à qui ce nom dit quelque chose ? En 1920, Bainville publiait les Conséquences politiques de la paix. Réponse au Britannique Keynes lequel, après la Première Guerre mondiale, attendait de la reprise du commerce une normalisation avec l’Allemagne , ce livre visionnaire disséquait le traité de Versailles : « Devant quoi la France, au sortir de la grande joie de sa victoire, risque-t-elle de se réveiller ? Devant une république allemande, une république sociale nationale supérieurement organisée. Elle sera productrice et expansionniste. » En moins de deux cents pages, Bainville esquissait le scénario qui se déroulerait quinze ans plus tard : réarmement allemand, annexion de l’Autriche, crise des Sudètes, pacte germano-soviétique, invasion de la Pologne. Avec une plus grande longueur d’avance, il prévoyait même l’éclatement de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie.

Prophète, Bainville ? Tirant des leçons du passé il se bornait à examiner les faits présents, leurs causes et leur enchaînement, et à en déduire les conséquences à court ou long terme, logique répudiant tout préjugé partisan ou sentimental.

En 1900, il s’était signalé par une biographie de Louis II de Bavière, écrite à 20 ans. Dominique Decherf, un diplomate qui retrace l’itinéraire intellectuel de Bainville et présente son journal (partiellement inédit) de 1914 et 1915, note cependant que « sauf l’histoire, il avait tout sacrifié au journalisme ». Compagnon de Maurras et de Daudet à L’Action française, l’historien s’en distinguait par le style. A la philosophie ou à la polémique, cet esprit placide, courtois et souriant préférait la démonstration froide et l’ironie. Au demeurant, sa dimension propre le faisait exister au-delà de la droite nationaliste : ses relations dans le personnel parlementaire et diplomatique firent de ce royaliste un conseiller ami de plusieurs ministres de la République, de Millerand à Mandel.

Politique étrangère, analyse économique et financière, critique littéraire et théâtrale : de sa plume incisive, Bainville rédigeait deux éditoriaux quotidiens (pour L’Action française et La Liberté) et cinq ou six articles hebdomadaires (dans Le Petit Parisien, Le Capital, La Nation belge, Candide, L’Eclair de Montpellier ou La Nacion de Buenos Aires) ; directeur de La Revue universelle, il collaborait en outre à de multiples tribunes mensuelles. Un labeur énorme, mené parallèlement à l’écriture d’essais historiques dont certains furent d’authentiques succès de librairie (Histoire de France ou Napoléon). En 1935, cette oeuvre lui valut d’entrer à l’Académie.

Miné par un cancer, Bainville s’éteignait l’année suivante, à 57 ans. Cette mort prématurée lui épargna de voir s’accomplir ses sombres prévisions. Germaniste et traducteur de Heine, il n’avait jamais utilisé le mot « boche ». Mais patriote français, il avait été hanté par la nécessité de l’équilibre franco-allemand, dénonçant le pangermanisme, alertant contre Hitler. En vain. « Il n’est pas toujours agréable d’avoir raison, soupirait ce Cassandre désabusé. Il est cruel, en particulier, d’avoir raison contre son pays. »

Après-guerre, la division du monde en deux blocs, comme l’hégémonie longtemps exercée par le marxisme dans les sciences humaines, semblaient l’avoir relégué au rang des témoins d’une époque révolue. Mais avec la chute du communisme, le fait national a refait son apparition sur la planète, de façon brutale en Europe centrale et balkanique. « Celui qui s’interroge sur l’actualité, en ce nouveau passage de siècle, interroge l’Histoire et rencontre Bainville », souligne Dominique Decherf. Depuis les années 30, les temps ont certes changé. D’autres défis géopolitiques sont apparus, ainsi la dialectique Nord-Sud dont Bainville n’a pas connu l’acuité. Mais les enjeux d’un univers que certains voudraient unipolaire, alors que l’avenir s’annonce multipolaire, les illusions de la globalisation et du tout économique pourraient nous forcer à mesurer le poids des réalités enracinées dans la durée – patries, civilisations, forces spirituelles – et les vertus du politique. Pour que cet atterrissage s’effectue sans dommages, relire Bainville pourrait nous éclairer, surtout si nous savions réinventer sa méthode : penser historiquement dans un siècle idéologique.

Jean Sévillia

Dominique Decherf, Bainville, l’intelligence de l’histoire, Bartillat.
Jacques Bainville, la Guerre démocratique. Journal 1914-1915, Bartillat.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/bainville-cet-historien-fut-un-prophete/

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