Un sommet pour quoi faire ?
Si rien, absolument rien ne signale qu’ici se tient le 26e Conseil des ministres franco-allemand. (Emmanuel Macron, Friedrich Merz et vingt de leurs ministres) c’est parce qu’ils ne sont pas à « la Préfecture maritime », comme l’ont écrit les rares titres qui ont annoncé ce non-événement. Ils sont bien à l’écart des gueux, dans la somptueuse Résidence du Cap Brun, sur la corniche qui surplombe la mer. La République en faillite a les moyens pour cela.
L’Elysée a communiqué sur la forme : Toulon s'est imposé car « la tradition veut que ces Conseils des ministres franco-allemands se tiennent loin des capitales. L'an passé, nous étions au château de Meseberg (en Allemagne, NDLR). L'idée aussi du président de la République était de pouvoir recevoir le chancelier allemand à Brégançon dès le jeudi soir pour un dîner de travail et une discussion en tête-à-tête ». Elmut Kohl y fut reçu en 1985, invité par son grand ami Mitterrand, et “Mutti“ Merkel en 2020. Depuis, Emmanuel Macron a fait creuser une piscine sur le rocher. Il faut entretenir l’amitié car « L’intimité franco-allemande est un fait majeur de notre politique étrangère ». Et puis la vue est grandiose et le cap Brun à un court vol d’hélicoptère.
Sea, sun et langue de bois
Pour le fond, en revanche, on n’a guère de détails. Globalement, il s’agirait de « faire converger nos approches ». Après avoir envoyé Madame Van der Leyen s’aplatir à Washington, il faut maintenant se concentrer sur l’efficacité et la compétitivité de l’Europe : « Nous avons à agir ensemble pour que, à Bruxelles, nous disposions de tous les outils, notamment budgétaires, permettant d’assurer la souveraineté de l’Europe et lui donner la puissance ».
Si déjà on pouvait commencer par les assurer à la France, on serait content, mais ça n’en prend pas le chemin. En effet, comment tirer des plans sur la comète allemande quand le Premier ministre Bayrou sonne le tocsin ? Les ministres réunis au Cap Brun doivent, paraît-il, définir une stratégie assurant notre compétitivité dans ces domaines cruciaux que sont le commerce, l’énergie, le numérique, l’IA et même l’espace.
Mieux encore, il y a au menu de l’après-midi une réunion spéciale entre les ministres des armées et les ministres des Affaires étrangères sur les questions d’immigration, de défense et de sécurité. En outre, « compte tenu de notre ambition militaire à l'heure de périls toujours importants, le couple franco-allemand doit aussi prendre en compte la dimension méditerranéenne de l'Europe. », écrit l’Elysée. Que faut-il comprendre ? C’est quoi, au juste, notre ambition militaire : l'entrée en guerre contre la Russie, l’achat de matériel militaire à la France plutôt qu’aux Etats-Unis ? Et que peut-on discuter alors que nos forces armées sont à l’os ? On rappellera, un exemple trivial sans doute, les agents de la CRS8, de retour de mission à Calais, obligés de dormir à même le sol. Ou, comme l’écrit Le Point en évoquant le rapport remis au Sénat le 2 juillet dernier, l’état calamiteux de nos unités d’élite (Raid et GIGN) qui n’ont même plus de cartouches pour s’entraîner !
Un hasard du calendrier ?
Enfin, et l’on nous dira sûrement que c’est un détail, on s’interroge sur le choix de la date de ce sommet. Certes, il ne se tient pas dans l’austère bâtiment de la préfecture maritime construit en 1956, à l’entrée de l’arsenal, par l'architecte Noël Lemaresquier. C’est peut-être parce que le passage des Allemands n’a pas laissé que de bons souvenirs dans la rade…
Entre le sabordage de notre flotte pour échapper aux mains ennemies et les bombardements massifs des alliés qui ont détruit la ville, les séquelles furent plus que lourdes. Alors, curieusement, on pensait – vu la date choisie – que le président venait à Toulon fêter la Libération et commémorer la bataille de Provence qui fit près de 10.000 morts entre le 20 et le 26 août 1944. Coïncidence, sans doute, il y vient le 27 « faire converger nos approches » avec les Allemands. S’en émouvoir est assurément un défaut de l’âge, voire un vieux tic de “boomer“…