
Un vingt–sixième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, extrait de De la réforme et de l’organisation normale du suffrage universel d’Henri Lasserre.
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Par de semblables raisons qui empêchent absolument l’électeur populaire de voter sur une constitution et de se prononcer sur les immenses questions de Monarchie, de République ou d’Empire, pour de semblables raisons le plébiscite ne peut choisir un chef d’État.
Choisir c’est juger. C’est même juger autant de fois qu’il se présente de compétiteurs. Pour choisir, il faut connaître ; pour choisir, il faut savoir. Et si, affectant de prendre parti parmi ces noms illustres qui sont venus jusqu’à lui, quelque illettré vient me déclarer en se gonflant qu’il préfère Horace ou Lucain à Virgile ou à Homère, je l’écouterai en souriant, mais je ne lui permettrai pas de dire qu’il fait un choix réel. Il ne peut choisir par lui-même, tant qu’il ne saura pas le grec et le latin.
De même en politique.
Qu’il s’agisse d’un Bourbon ou d’un Bonaparte, d’un Thiers ou d’un Gambetta, le populaire ne peut ni porter un jugement, ni exprimer une pensée. Le populaire ne connaît ces hommes que sur des ouï-dire confus. Il ne les voit qu’à travers la brume lointaine et multicolore des premiers paris qu’il lit à l’auberge ou au café, les jours de marché ; à travers la poussière épaisse que fait la renommée autour des gens célèbres ; à travers le vaste nuage d’encens dans lequel le font disparaître les fervents et les thuriféraires ; à travers la fumée noire et pestilentielle dont les ennemis les environnent pour les étouffer. Il ne connaît pas davantage les choses que ces hommes représentent. Il sait les mots de Royauté, de République ou d’Empire. Il ne sait pas, il ne peut pas savoir ce que, au fond, signifient ces mots, et il est tout à fait inapte à discerner en quoi que ce soit ce qu’ils contiennent de conséquences heureuses ou de suites funestes.
Aussi peut-il crier un Vive l’un, ou Vive l’autre, suivant le préjugé que lui aura sifflé aux oreilles le journal dont il est le perroquet ; aussi peut-il acclamer par les rues de la ville sa fantaisie aveugle ou son caprice dans son fondement : il ne peut absolument pas faire de choix ni sur un chef d’État ni sur une forme de gouvernement.
Non, encore une fois, et mille fois non ! Ce vote eût-il lieu à une immense majorité, n’est pas ou ne peut être que par une rencontre de hasard l’expression de la volonté nationale. Car nul ne peut se décider qu’en ce qu’il connaît. Car on ne fait de choix réel que dans les matières de sa compétence. Car il n’y a de volonté que lorsque l’on sait ce que l’on fait. Et ce ne sont point là de vaines subtilités de sophiste, c’est une simple remarque de philosophe et un rappel au sens commun.
https://www.actionfrancaise.net/2026/01/24/le-choix-du-chef-et-la-volonte-populaire/