
Entre 1914 et 1922, Thomas Mann joue un rôle important dans les prémices de la Révolution conservatrice allemande ainsi qu’au sein de cette dernière, avant d’en devenir un renégat et d’adhérer aux idées libérales de la république de Weimar. Lionel Baland nous conte la vie à Munich, durant cette époque, du futur récipiendaire du prix Nobel de littérature en 1929, dont les écrits les plus célèbres seront : Les Buddenbrook : le déclin d'une famille (1901), La Mort à Venise (1912), La Montagne magique (1924), Mario et le Magicien (1930), Charlotte à Weimar (1939), Le Docteur Faustus (1947) et Les Confessions du chevalier d'industrie Félix Krull (1954).
Thomas Mann naît dans le nord de l’Allemagne, à Lübeck, en 1875, dans une famille nantie, d’un père allemand et d’une mère brésilienne. En 1891, après la mort du père et la liquidation de l’entreprise commerciale, la mère décide, essentiellement pour des raisons financières, de partir vivre, accompagnée d’une partie de ses enfants, à Munich. Elle habite dans la Rambergstraße, qui, bien que n’étant pas à Schwabing, fait partie de la zone de la bohème littéraire et artistique éponyme. Elle y tient durant quatre ans un salon. Thomas Mann reste dans un premier temps à Lübeck afin d’y poursuivre ses études, puis rejoint sa génitrice en 1894 et s’installe au domicile de celle-ci.
Contraint de vivre de ses propres revenus, Thomas Mann désire tirer ses moyens de subsistance de sa plume. Pourtant, il est actif, durant quelques mois, en 1894 au sein des bureaux d’une compagnie d’assurance. Il quitte cet emploi alimentaire et fréquente des cours à l’université.
Thomas et son frère Heinrich participent à la rédaction d’un mensuel nationaliste intitulé Das Zwanzigste Jahrhundert (« Le Vingtième Siècle »), que son frère Heinrich Mann dirige par ailleurs d’avril 1895 à mars 1896, ce qui fait de ce dernier également un des précurseurs de la Révolution conservatrice allemande. Heinrich rompt avec ces idées en 1896.
Bohème littéraire munichoise
Après avoir voyagé en Italie, Thomas Mann revient à Munich. Il vit à différents endroits au sein du quartier de la bohème littéraire et artistique de Schwabing – qui comprend Schwabing et une partie de Maxvorstadt – de la capitale de la Bavière : Theresienstraße, Barerstraße, Markstraße – de nos jours le bâtiment est dans la Haimhauserstraße –, Feilitzschstraße, Ungererstraße, Konradstraße, Ainmillerstraße, Franz-Joseph-Straße. Il écrit dans Simplicissimus et est correcteur et lecteur de cet organe de presse satirique. Thomas Mann n’aime pas la néo-renaissance en vogue à Munich, qui consiste en la redécouverte de la littérature et des arts de l’antiquité à l’instar de ce qui a eu lieu à Florence au XVIe siècle.
Le 1er avril 1904, Thomas Mann assiste, dans le quartier de Schwabing, à la lecture d’un texte de l’écrivain Ludwig Derleth, disciple de Stefan George et qui fréquente le Cercle cosmique munichois dont les représentants – Alfred Schuler, Ludwig Klages et Karl Wolfskehl, ce dernier étant connu personnellement par Thomas Mann – comptent aussi parmi les précurseurs de la Révolution conservatrice allemande, sans que Derleth ne soit présent. L’événement se déroule dans l’appartement de ce dernier situé au numéro 1 de la Destouchesstraße. Les idées de Ludwig Derleth consistent en l’annonce du retour à un catholicisme purifié et régénéré.
Thomas Mann, qui est homosexuel, épouse, à la mairie de Munich, le 11 février 1905 Katia Pringsheim, issue d’une famille d’origine juive très aisée financièrement. Le couple vit, après son voyage de noces, de février 1905 à fin septembre 1910 au numéro 2 de la Franz-Joseph-Straße à Schwabing. Quatre enfants naissent durant cette période. À l’été 1909, la construction de la maison de campagne que le couple Mann fait ériger à Bad Tölz dans les Alpes bavaroises est terminée. D’octobre 1910 à la fin janvier 1914, la famille Mann demeure au deuxième étage du numéro 13 de la Mauerkirscherstraße dans le quartier de Bogenhausen, puis s’installe en février 1914 au numéro 1 de la Poschingerstraße dans la même partie de Munich. Parmi les personnes présentes lors de la pendaison de crémaillère figure Ernst Bertram, qui est influencé par le poète Stefan George tout en n’étant pas membre du Cercle de ce dernier, qui est, lui aussi, un des précurseurs de la Révolution conservatrice allemande. Deux enfants y naissent.
Défense de la nation allemande
Comme nombre d’individus, Thomas Mann salue avec émerveillement le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Durant le conflit, Thomas Mann se veut le paladin de la culture allemande face à la civilisation et au démocratisme incarnés par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Soutenant l’effort de guerre allemand, il est en dispute avec son frère Heinrich. À l’instar d’autres écrivains germanophones, comme Gerhard Hauptmann, Richard Dehmel, Rainer Maria Rilke, Hugo von Hofmannsthal, Frank Wedekind et, dans un premier temps, Hermann Hesse, Thomas Mann met sa plume au service de la défense de la nation allemande. Il estime que la culture allemande, liée à l’âme, à la passion, à la nature, à l’art, affronte les civilisations française et anglaise, attachées à l’esprit, à la raison, au progrès, à la démocratie, aux Lumières et à la perte des valeurs occidentales. Cette idée est développée dans Gedanken im Kriege ( « Réflexions de guerre ») en novembre 1914. Il rédige également Friedrich und die große Koalition (« Frédéric et la grande coalition ») publié en 1915 et au sein duquel il tire un parallèle historique entre la situation de Frédéric II le Grand de Prusse pendant la guerre de Sept Ans, qui a duré de 1756 à 1763, et celle de l’Allemagne impériale au début de la Première Guerre mondiale, et Betrachtungen eines Unpolitischen (« Considérations d’un apolitique ») qui paraît en 1918 et dans lequel il affirme que la démocratie est antagoniste à la grandeur du peuple et de la culture allemande. « Thomas Mann voit dans l’Allemagne la dernière représentante de la “culture’’ contre l’“entente mondiale de la civilisation’’. […] Lorsque Mann oppose à l’idée cartésienne d’une seule vérité pour chaque chose, sa conviction que chaque peuple possède ses propres normes, il montre que l’idée de culture est par essence pluraliste, tandis que celle de civilisation est essentiellement unitaire, sinon monolithique. C’est pourquoi il prend la défense de la pluralité des cultures, menacée par l’unité réductrice d’une “civilisation’’ qui, dans tous les pays, présente le même visage, jetant ainsi les bases d’une critique contre un monde uniformisé prêt à vendre son âme pour assurer le confort et la sécurité. »(1) À Munich, Thomas Mann est hostile à la révolution de novembre 1918 ainsi qu’à la République des conseils d’avril 1919 écrasée par l’armée et les corps francs.
En 1922, il se réconcilie avec son frère Heinrich et prend ses distances avec l’ouvrage, qu’il avait découvert en 1919 et admiré, Le Déclin de l’Occident du penseur de la Révolution conservatrice allemande vivant à Munich Oswald Spengler, tout en étant horrifié par l’assassinat, par le groupe nationaliste clandestin Organisation Consul – auquel appartient l’écrivain de la Révolution conservatrice allemande Ernst von Salomon –, du ministre des Affaires étrangères Walter Rathenau. Il se mue, progressivement, en adepte des idées libérales de la république de Weimar.
L’appel à soutenir la République lancé la même année par Thomas Mann ne tarde pas à être considéré par certains, tels les écrivains liés à la Révolution Conservatrice allemande Arthur Moeller van den Bruck et Hanns Johst, comme une trahison.
(1) Alain de BENOIST, « Un “révolutionnaire conservateur” : Thomas Mann », in : Le Figaro Magazine du 10 mars 1979, p. 74-75.
BENOIST Alain (de), « Un “révolutionnaire conservateur” : Thomas Mann », in : Le Figaro Magazine du 10 mars 1979, p. 74-75. Article repris dans : BENOIST Alain (de), Au temps des idéologies à la mode. Articles parus dans “Le Figaro-Dimanche’’ et “Le Figaro-Magazine’’ (1977-1982), Association des Amis d’Alain de Benoist, Paris, 2009, p. 159 à 161.
CLAY LARGE David, Hitlers München. Aufstieg und Fall der Hauptstadt der Bewegung, C.H.Beck, München, 1998.
DIE JUNGEN DEUTSCHEN, « Thomas Mann’s Protest Against Literary Civilisation », in : Conservative revolution. Responses to liberalism and modernity, Volume ten, Edited by Troy Southgate / Black front press, s.l., 2023, p. 89 à 98.
HEIẞERER Dirk, Wo die Geister wandern: Literarische Spaziergänge durch Schwabing, C.H.Beck, München, 2016.
MARTYNKEWICZ Wolfgang, Salon Deutschland. Geist und Macht 1900-1945, Aufbau Verlag, Berlin, 2009.
MOHLER Armin, Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932, Friedrich Vorwerck Verlag, Stuttgart, 1950.
SARINDAR-FONTAINE François, Vie et œuvre de Thomas Mann de 1875 à 1924, L’Harmattan, Paris, 2025.
STEININGER Rita, München literarisch, von der Altstadt in die Welt der Schwabinger Boheme, Volk Verlag, München, 2013.
VERMEIL Edmond, Doctrinaires de la Révolution allemande 1918-1938, Nouvelles Éditions Latines, Paris, 1948.
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