
L’Occident a probablement trop bien réussi.
Cela peut paraître étonnant mais le problème de l’Occident moderne est le suivant : la civilisation occidentale a permis l’émergence de techniques et de technologies qui ont rapidement décuplé, centuplé la productivité, amenant une telle richesse pour tous que deux problèmes sont apparus.
Le premier, c’est la persistance puis la croissance inquiétante d’un groupe qui s’apparente de plus en plus aux chasseurs-cueilleurs. Le second, c’est la coagulation de ce groupe dans ce qu’on peut caractériser comme une excroissance de l’État bien au-delà du régalien, à la faveur des facilités qu’ont offertes, ces derniers siècles, les technologies modernes.
Pour rappel, la différence fondamentale entre les classes actives productives et la classe jacassante (composée essentiellement des politiciens, des médias et dans une certaine mesure, des « sachants » qu’on peut retrouver dans certaines positions d’autorité, les experts, les universitaires, etc.) est la même que celle entre l’agriculteur et le chasseur-cueilleur. Un agriculteur crée de la richesse et un chasseur-cueilleur la trouve… De même que les producteurs produisent de la richesse pendant que la classe jacassante se contente de la recevoir.
Il faut comprendre qu’historiquement, la mentalité de chasseurs-cueilleurs ne permet pas l’émergence de civilisations plus vastes qu’un groupe, car celui-ci doit rester mobile : la taille du plus grand groupe viable dépendra essentiellement de la capacité de son territoire à générer des ressources caloriques suffisante pour soutenir ce groupe.
Jusqu’à récemment dans l’Histoire humaine, ces groupes de chasseurs-cueilleurs sont souvent devenus chasseurs-pilleurs, et c’est ce qui a poussé les sédentaires à s’organiser de façon de plus en plus complexe afin de les repousser et éviter au mieux la perte des récoltes et au pire, la perte de leur famille, de leurs biens et la destruction de leur propre groupe. Historiquement, les nomades pillards forçaient les sédentaires à innover en fortifications et en alliances.
Mais aujourd’hui, ces pillards sont internalisés via l’État, qui absorbe les surplus de production sans générer de contre-pression évolutive. Eh oui : de nos jours, ceux qui se contentent de prendre au lieu de produire ne tuent personne et les richesses produites permettent de couvrir leurs demandes ; les classes productives ne sont donc plus prêtes à entrer en lutte ou utiliser la violence pour se débarrasser des parasites tout simplement parce que ce n’est pas rationnel : payer une rançon – appelons ça « impôts » par exemple – est suffisant.
Et c’est bien les gains énormes de productivité qui ont rendu viable la parasitocratie : l’Occident est la première civilisation à avoir transformé son surplus en poison. Nous ne mourons pas de manque, mais d’une indigestion de gratuité apparente.
Par exemple, comme un précédent billet le notait, en 1921, la population de l’Empire français représentait près de 69 millions d’individus sur les cinq continents et l’État employait alors un peu plus de 700.000 personnes pour des services publics devant pourtant gérer un territoire massif sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Or, de nos jours, alors que la France s’est largement recentrée sur son hexagone, la fonction publique compte plus de 5,6 millions d’individus au service de l’État avec les toutes dernières technologies et on arrive encore, malgré cette véritable débauche de moyens, à nourrir tout le monde. La technologie a fait de l’État un prédateur stationnaire qui n’a plus besoin de chasser puisqu’il lui suffit de filtrer le flux, et qui utilise les progrès technologiques pour masquer son inefficacité pourtant croissante.
Certes, il apparaît maintenant clairement que la richesse par tête de pipe est en plein effondrement, mais l’image est parlante : pour arriver, malgré un État obèse, à conserver un tel niveau de vie aux Français, il fallait que les gains de productivité aient été absolument massifs. Quant au niveau de dette atteint finalement assez récemment, il donne surtout une idée de l’ampleur délirante de la « cueillette »…
De façon intéressante, cette différence de perspective – entre agriculteur et chasseur-cueilleur – se manifeste aussi dans l’attitude d’une personne vis-à-vis de la démocratie.
Pour quelqu’un qui considère la richesse comme un acquis – c’est-à-dire pour qui la sécurité et le confort sont naturels – la seule question qui se pose est de savoir comment la partager. Et comme personne ne souhaite s’engager dans un conflit potentiellement coûteux et à l’issue incertaine, alors s’impose assez vite le principe du vote et de la démocratie en général. C’est ainsi que dans ce monde, le droit de vote devient absolument indispensable à tous, sans quoi nul ne recevra une part égale de la « manne tombée du ciel ».
En revanche, si la richesse n’est pas un acquis certain, elle peut s’évanouir… Et dans ce cas, il faut agir « comme un agriculteur », c’est-à-dire surveiller la météo, les récoltes, les maladies, les marchés et les stocks de semences, afin de minimiser les risques d’échec. Dans ce cadre, une mauvaise décision peut coûter très cher, avec une vraie possibilité de famine et de mort au bout. Dans ce monde « agricole », il est crucial de choisir avec soin ceux qui prennent les décisions, car leurs choix peuvent nous mener à la ruine ou à la richesse.
Autrement dit, pour la classe productive, la richesse ne tombe pas du ciel. Elle la crée, et connaît donc tous les obstacles à sa diffusion. Elle comprend instinctivement la nécessité de réserver le droit de vote à ceux qui pensent et agissent sur le long terme, à ceux qui sont instruits, patients et sages. À l’inverse, la classe jacassante ne gère pas des ressources mais des perceptions et elle est donc rapidement horrifié par la perspective de planifier. Pour elle, le blé ne pousse pas, il s’alloue et chacun devrait donc avoir voix au chapitre quant à sa répartition.
En somme, l’agriculteur soumet la nature à la discipline du temps quand le cueilleur soumet l’agriculteur à la discipline de ses besoins.
De ce point de vue, on comprend qu’une démocratie de plus en plus inclusive, large et étendue mène surtout à l’égalité… dans la misère : le suffrage universel se transforme en une loterie suicidaire où l’impulsif pèse autant que le prévoyant, où celui qui hypothèque l’avenir vote aussi fort que celui qui le construit… Et rapidement, le vote n’est plus un choix de direction mais une enchère sur le stock de semences. Dans ce cadre, la démocratie n’est plus un mécanisme d’arbitrage entre producteurs, mais un mécanisme de distribution entre « consommateurs politiques ».
Le succès phénoménal rencontré par l’Occident a permis à un nombre croissant – probablement majoritaire à l’heure actuelle – de personnes de vivre dans un état déconnecté du réel où l’on peut calmement imaginer que la sécurité et le confort sont acquis et qu’on peut donc dévorer ce qui existe sans se soucier de comprendre d’où cela vient ni ce qui pourrait le faire manquer tout en raillant quiconque parle de l’importance des incitations ou de bien faire supporter les conséquences des choix calamiteux à ceux qui les ont faits.
En fait, la classe jacassante a réussi un tour de force biologique puisqu’elle bénéficie de la complexité de la civilisation sans en subir les retours de bâton. Pour simplifier (à peine), si l’agriculteur se trompe de semence, il meurt mais si « l’expert » se trompe de théorie, il est simplement invité sur un autre plateau pour expliquer pourquoi la réalité a eu tort.
Bien sûr, il va de soi que la caste jacassante, instruite et diplômée, est parfaitement capable – tout du moins sur le papier – de comprendre les mécanismes de motivation et les conséquences désastreuses qu’entraîne le vote de personnes incapables de maîtriser leurs impulsions. Elle n’ignore pas les conséquences à long terme, mais sait simplement qu’elles n’entreront pas dans le prochain cycle électoral et comprend qu’il lui est beaucoup plus facile de flatter ces instincts, détruire le passé et hypothéquer le présent, plutôt que les combattre et préparer l’avenir, ce qui demande de changer fondamentalement d’état d’esprit, de passer du mode chasseur-cueilleur au mode agriculteur.
L’Occident meurt de sa compétence à différer la mort : ses technologies ont repoussé si loin les conséquences de l’insouciance que plusieurs générations ont pu vivre et mourir dans l’illusion de l’impunité. Le chasseur-cueilleur ancestral savait qu’un hiver trop rude signifiait la mort mais son descendant bureaucratique actuel peut voter cinquante hivers de déficits avant que le froid ne morde.
Reste à savoir si l’Occident souhaite continuer à vivre comme un chasseur-cueilleur dans un monde agricole ou s’il est encore capable de redevenir agriculteur dans un monde qui ne pardonne plus l’oubli.
https://h16free.com/2026/02/13/83326-loccident-a-eu-trop-de-succes-pour-son-propre-bien

