
Balbino Katz
Un verre de vin à la main, je regardais les chaînes d’information en continu de la télévision argentine, cette lumière bleutée qui pénètre le soir comme un brouillard domestique. Les débats au Parlement sur la réforme du travail se poursuivaient dans une atmosphère que d’aucuns qualifieraient de familière sous ces latitudes, mélange de chaleur, d’excès, d’orgueil blessé. La majorité votait, avec la froideur des chiffres. La minorité, ayant compris que l’arithmétique lui était défavorable, chercha un autre terrain que celui du nombre. Alors les micros furent arrachés, les pupitres frappés, des verres d’eau projetés au visage des députés, les invectives couvrirent la voix du président de séance. La défaite parlementaire se mua en théâtre moral. L’arithmétique était perdue, il restait la dramaturgie.
Il y a dans ces scènes quelque chose de récurrent, presque anthropologique. La gauche, lorsqu’elle sent que la majorité politique lui échappe, quitte volontiers le terrain du suffrage pour celui de l’indignation spectaculaire. Elle transforme la défaite en scandale. Elle déplace la bataille du réel vers le symbolique.
Ce spectacle, ce vacarme organisé, me ramena brutalement à Lyon, à la mort de Quentin Deranque. Là aussi, au début, on parla d’« altercation », de « rixe », comme si deux groupes équivalents s’étaient heurtés dans une symétrie confortable. Puis le procureur parla d’homicide volontaire. Il n’y eut ni duel, ni face-à-face équilibré, mais une attaque préméditée de militants d’ultragauche contre de jeunes femmes venues déployer une banderole. Quentin, venu les soutenir, fut laissé inerte sur le trottoir, victime d’un traumatisme crânio-encéphalique majeur. Le récit rassurant d’une bagarre entre extrêmes s’effondra comme un décor de carton.
Ce qui frappe, au-delà de la brutalité du lynchage, c’est la mutation qualitative de la violence. Les services de sécurité relèvent une hausse de 50 % des affrontements entre ultragauche et ultradroite entre 2024 et 2025. Mais le chiffre n’est qu’une surface. La profondeur, elle, tient dans la nature des actes. Il ne s’agit plus de heurts sporadiques en marge de manifestations, de rencontres fortuites où la rue impose son chaos. Il s’agit d’actions préméditées, ciblées, visant des individus isolés, souvent en infériorité numérique, parfois à leur domicile. Olivier Vial, l’ancien patron à vie de l’UNI reconverti dans le commentaire politique, résume cette transformation d’une formule glaçante, qui sonne comme une confession stratégique : l’objectif déclaré n’est plus d’empêcher une action, c’est de terroriser.
La terreur n’est plus un excès, elle devient méthode.
Cette évolution ne relève pas de la dérive incontrôlée. Elle s’appuie sur une doctrine. L’ouvrage de Mark Bray, référence revendiquée dans les milieux antifas, théorise ce qu’il nomme l’« antifascisme du quotidien ». La violence préventive y est présentée comme légitime pour neutraliser une menace fasciste supposée, quitte à « désintégrer physiquement » l’adversaire si nécessaire. La violence cesse d’être réaction, elle devient anticipation. Elle n’est plus défense, elle est prophylaxie morale.
Tout repose alors sur l’extension indéfinie de la catégorie « fasciste ». Quiconque s’oppose aux causes agrégées sous la bannière antifasciste, droits LGBT, écologie radicale, féminisme décolonial, antiracisme militant, peut être labellisé ainsi. L’étiquette accomplit le travail essentiel, elle déshumanise. Et la déshumanisation, une fois installée, autorise le passage à l’acte. On ne frappe plus un rival, on neutralise une menace.
Un troisième pilier soutient l’édifice, plus subtil, plus inquiétant encore, la porosité entre certaines franges parlementaires et cette radicalité. Mathilde Panot, chef de file de La France insoumise, a déclaré que son parti « n’acceptera jamais » une victoire électorale du Rassemblement national, qualifié de fascisme, anticipant déjà 2027. Refuser par principe la possibilité d’une victoire démocratique revient à poser l’adversaire hors du cadre civique. Le mécanisme est identique à celui qui refuse qu’une simple banderole puisse être déployée devant Sciences Po. L’adversaire n’est plus un concurrent légitime, il est une anomalie morale qu’il convient d’éradiquer.
Des intellectuels médiatisés vont plus loin. Ils expliquent que la légalité importe peu, que le dialogue est une illusion, que seule la force infléchit le cours des choses. Le légalisme serait faiblesse. La conviction serait naïveté. Il faudrait rompre avec l’éthique procédurale pour restaurer le Bien.
Les services de renseignement estiment à environ 3 000 le nombre d’individus évoluant dans la mouvance ultragauche en France, contre 1 500 dans l’ultradroite. Ils redoutent un regain de radicalité à l’approche des échéances électorales. D’anciens magistrats soulignent l’absence d’analyse nationale centralisée face à des organisations en réseau mêlant antifas, militants propalestiniens, écologistes radicaux et anarchistes. Le Parquet national antiterroriste, pour l’heure, se tient en retrait.
Pendant que je regardais les députés de la gauche argentine transformer leur défaite annoncée en foire aux horions revendiquée, l’universalité de cette mécanique mentale me sautait aux yeux. Lorsque l’on se pense dépositaire exclusif du Bien, toute opposition devient menace ontologique. S’opposer n’est plus contester, c’est profaner. Et si l’adversaire est anti-humain, la force prend des airs de purification.
La violence parlementaire de Buenos Aires et celle de rue à Lyon relèvent d’une même anthropologie politique. Incapable d’accepter la défaite démocratique, la minorité déplace la bataille vers l’intimidation. Ce que révèle la mort de Quentin n’est pas un simple fait divers tragique. C’est l’émergence d’une stratégie où la terreur se pare de vertu.
La démocratie ne meurt pas toujours sous les bottes. Elle peut se dissoudre dans la tolérance d’une violence asymétrique excusée parce qu’elle se prétend progressiste. Lorsque certains se voient reconnaître le droit d’user de la force au nom du progrès, tandis que d’autres sont disqualifiés par essence, l’égalité civique s’effrite. La violence n’est jamais qu’un symptôme. Elle révèle le refus d’admettre que l’adversaire appartient au même monde.
La panique du magistère
Mais il y a plus profond encore que la violence. Il y a la peur.
Derrière les cris au Parlement argentin comme derrière les communiqués embarrassés à Paris, se lit la panique d’un système moral qui sent vaciller son autorité. Depuis 1945, une partie de la gauche occidentale a exercé un magistère presque incontesté. Elle définissait le Bien, désignait le Mal, distribuait les certificats de respectabilité. Le mot « fasciste » fut son glaive, sa foudre, son excommunication instantanée.
Or ce glaive s’émousse, il se métamorphose en couteau à beurre.
L’inflation du terme, étendu à des catégories toujours plus vastes, l’a progressivement vidé de sa puissance. Lorsque tout est fasciste, plus rien ne l’est vraiment. Le mot se dilue, comme un vin trop allongé d’eau.
La mort de Quentin a grippé la machine narrative. Les faits, préméditation, homicide volontaire, ont résisté à la symétrisation confortable. Dans certaines rédactions, sur certains plateaux, l’embarras est perceptible. Comment maintenir que la violence antifasciste serait par nature défensive lorsque des hommes cagoulés traquent un adversaire isolé et le tuent ?
La panique naît de la crainte de perdre le monopole de l’indignation. L’antifascisme, clé de voûte symbolique, permettait de fédérer des causes disparates sous un horizon existentiel. Si cette bannière couvre désormais des stratégies d’intimidation, l’édifice chancelle. Alors on redouble d’anathèmes. On élargit encore la catégorie. On accuse la droite de « bascule des valeurs » plutôt que d’examiner la radicalité interne.
En Argentine comme en France, la minorité privée de pouvoir institutionnel tente de conserver le pouvoir symbolique. Si l’argument antifasciste ne disqualifie plus automatiquement, si l’opinion refuse l’intimidation lexicale, la gauche perd une position dominante héritée de la Libération, fixer les frontières du dicible.
Ce qui affole n’est pas seulement la progression d’un adversaire. C’est la perte du contrôle du récit. Quand le magistère moral s’effrite, deux voies s’ouvrent, l’autocritique ou la crispation. La seconde est plus fréquente. Elle conduit à la radicalisation, à l’idée qu’il faut contraindre la société à accepter le Bien.
La violence devient alors le prolongement d’une autorité qui ne convainc plus.
L’effondrement du récit
Il suffit de lire Libération pour mesurer l’ampleur de cette crispation. Dans l’éditorial « Quand les digues cèdent », le journal s’inquiète d’une « inversion des valeurs » attribuée à l’extrême droite, plutôt que de la préméditation du lynchage ou des passerelles entre militants et représentation parlementaire. La mort devient épisode d’une « guerre culturelle ». Le risque ne serait pas la doctrine de la violence préventive, mais l’affaiblissement de l’antifascisme comme matrice morale.
Dans le même quotidien, l’entretien avec l’inénarrable Nicolas Offenstadt, intitulé « Attention à ne pas délégitimer le mot antifascisme au nom du drame de Lyon » est limpide. Il faut préserver la centralité symbolique héritée de 1934 et de 1945. Le drame serait instrumentalisé pour fragiliser une « constituante de la gauche de progrès ».
Inversion remarquable. La doctrine contemporaine légitime la violence préventive, revendique la dissuasion par la peur, s’appuie sur des réseaux en expansion. Ces éléments disparaissent derrière des accusations de « trumpisation ». La rupture démocratique serait toujours ailleurs.
La gauche sent que son arme favorite, le magistère antifasciste, cesse d’être intangible. Depuis soixante-dix ans, il fonctionnait comme un verrou moral. Si l’on admet qu’il peut être radicalisé en justification de violence, toute l’architecture symbolique d’après-guerre tremble.
L’antifascisme historique défendait contre un régime totalitaire installé. Sa version contemporaine, offensive et préventive, conteste le monopole étatique de la violence. Confondre les deux relève d’un tour d’illusion.
Je lis aussi dans Mediapart, sous la plume de Mathieu Dejean, « Souvent stigmatisé, jamais anéanti, l’antifascisme entre en zone de turbulences ». Le ton est celui d’une citadelle inquiète. On parle de « renversement sémantique ». On convoque 1934, le Front populaire, la logique de riposte.
Mais l’ombre portée n’est pas interrogée. L’antifascisme fut aussi un instrument du Komintern, un outil stratégique permettant d’écraser les dissidences au nom du Bien. Sous Staline, il n’empêcha ni les procès de Moscou ni le pacte germano-soviétique. Toute arme morale porte en elle la tentation du pouvoir.
Lorsque Mark Bray théorise la « désintégration physique » préventive, lorsque l’« antifascisme du quotidien » inclut harcèlement et coercition, on quitte la riposte pour entrer dans l’anticipation punitive. Le monopole moral ne s’érode pas par complot, mais par accumulation d’actes et de justifications.
« L’heure est grave », écrit-on. On croirait entendre un clergé inquiet de voir ses dogmes discutés. Ce qui vacille n’est pas seulement un mot. C’est un privilège symbolique.
À force d’élargir indéfiniment « fasciste », on en vide la substance. Invoquer 1934 sans ses ambiguïtés, c’est oublier que l’histoire n’est pas un talisman, mais un avertissement.
Si l’antifascisme entre aujourd’hui en turbulences, ce n’est pas parce qu’il serait victime d’une cabale. C’est parce que le masque tombe. À force d’avoir élargi indéfiniment la catégorie du « fasciste », il a fini par désigner le peuple lui-même lorsqu’il vote mal, lorsqu’il doute, lorsqu’il refuse l’ingénierie sociale. L’antifascisme contemporain ne défend plus la démocratie, il prétend la corriger, la surveiller, la contraindre. Il ne protège plus la cité, il entend la redresser malgré elle.
Ce qui vacille n’est donc pas une tradition héroïque, mais un dispositif de domination morale hérité de l’après-guerre. Pendant des décennies, il a servi à neutraliser toute affirmation identitaire européenne, toute volonté de continuité historique, toute résistance à la déconstruction. Aujourd’hui, il se heurte à une réalité simple : les peuples d’Europe recommencent à se penser comme des peuples, et non comme des fautes historiques à expier.
Lorsque le magistère moral ne suffit plus, lorsque l’anathème ne fait plus taire, il reste la pression, l’intimidation, la violence. C’est toujours ainsi que meurent les idéologies universalistes lorsqu’elles perdent l’adhésion. Elles se raidissent. Elles frappent. Elles accusent.
Mais une civilisation ne se laisse pas éternellement gouverner par la peur d’un mot. Et si quelque chose s’effondre aujourd’hui, ce n’est pas la démocratie. C’est le monopole moral d’une gauche qui avait fait de l’« antifascisme » son arme de dissuasion massive.
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