
Il fut un temps où la France se pensait — et agissait — comme une puissance souveraine. Un État capable d’anticiper, de planifier et de décider dans le temps long.
Elle avait intégré une idée simple : certains secteurs sont non négociables. Énergie, industrie, transports, recherche, infrastructures ne pouvaient être laissés aux seules lois du marché, car ils déterminent directement l’indépendance politique, sociale et stratégique d’un pays.
C’est sur ce principe que furent bâtis les piliers de la puissance française : nucléaire civil, aéronautique, télécommunications, infrastructures ferroviaires, recherche publique.
L’État ne produisait pas tout, mais il fixait un cap, investissait, orientait, protégeait. Ce n’était pas de l’idéologie. C’était du pragmatisme stratégique.
Puis vint le renoncement.
À partir des années 1980, le tournant libéral, la financiarisation de l’économie et l’intégration européenne ont convergé vers un même mouvement : le retrait progressif et volontaire de l’État producteur.
Produire, planifier, protéger sont devenus suspects. Sous couvert de modernité, on a expliqué que le marché ferait mieux, plus vite, moins cher. Qu’il fallait privatiser, déréguler, se retirer.
Ce discours reposait sur une idéologie précise : celle d’un État géré comme une entreprise.
La mondialisation a servi de justification universelle. Sur le papier, le modèle semblait rationnel. Dans les faits, il a fabriqué une chaîne de dépendance.
Chaque pays s’est vu assigner une fonction — production, transformation, logistique, technologies, marchés — dans un système d’interdépendance totale. À la manière d’un puzzle dont toutes les pièces doivent s’emboîter, la France a été progressivement redéfinie comme une « économie de services ».
La mondialisation n’a jamais supprimé la production. Elle l’a déplacée. Produire ailleurs, consommer ici. Elle a instauré une hiérarchie entre pays producteurs, intermédiaires et dépendants. Et la France, manifestement, a accepté de descendre dans cette hiérarchie.
Les crises ont fait voler ce mythe en éclats. Pandémie, guerre en Ukraine, crise énergétique : à chaque choc, la même réalité s’impose. Dépendance énergétique, pénuries industrielles, vulnérabilité stratégique, incapacité à produire ce qui est vital.
Ce modèle ne tient que tant que chaque rouage fonctionne. À la moindre rupture, tout vacille.
— Comment s’étonner alors que certaines populations migrent, lorsque ce « village global » organise la captation de leurs terres, de leurs ressources, de leurs richesses ?
Sur leurs marchés locaux, les surplus de produits occidentaux vendus à bas prix empêchent les producteurs de nourrir leur famille, parfois un village entier. Leurs terres sont achetées par des investisseurs étrangers, expulsant fermiers et communautés locales.
Dumping, accaparement, destruction d’économies locales. Privées de moyens de subsistance dans leur propre pays, ces populations n’ont d’autre choix que de chercher ailleurs les conditions de leur survie.
La colère dirigée contre elles se trompe de cible : elle devrait s’adresser aux mécanismes économiques et politiques qui produisent ces déplacements, non à ceux qui en subissent les conséquences —.
Quant aux effets internes en France, ils sont désormais structurels : perte de savoir-faire, déficit commercial chronique, dépendance accrue aux importations, affaiblissement durable de l’appareil productif.
C’est dans ce contexte que se sont succédé des cessions d’actifs stratégiques. Souvent mal, souvent vite. Rarement pensées à l’aune de la souveraineté.
Des entreprises rentables, des infrastructures déjà amorties, des technologies sensibles ont été cédées au nom d’une urgence budgétaire devenue permanente.
Parmi ces fleurons : Alstom (énergie et transport), Latécoère (cession d’actifs stratégiques de l’aéronautique sous contrainte financière), Technicolor (dissolution d’un acteur historique après des années de pression actionnariale).
Le cas d’Alstom Énergie, cédé en 2014 à General Electric, demeure emblématique. La France a abandonné des technologies critiques — notamment les turbines nucléaires utilisées dans ses propres centrales — sacrifiant une part de son autonomie énergétique. Quelques années plus tard, l’État a dû engager plusieurs milliards pour en récupérer une partie seulement. Perte de souveraineté, argent public mobilisé deux fois, filière fragilisée : la triple peine.
Les autoroutes racontent la même histoire. Financé par l’impôt, ce réseau constituait une rente publique stable, essentielle au budget de l’État. La quasi-totalité des concessions a été transférée à des groupes privés. Résultat : péages en hausse constante, profits records et un État privé d’une source durable de financement. Les citoyens paient pour utiliser ce qu’ils ont déjà financé.
Ce qui relevait de l’intérêt général est devenu une rente privée.
Et ce schéma se répète ailleurs. Pourquoi l’électricité augmente-t-elle alors que le nucléaire français est largement amorti ? Pourquoi le train devient-il un luxe alors que les infrastructures sont publiques ? Pourquoi un pays développé dépend-il de l’étranger pour des médicaments essentiels, au point de subir des pénuries récurrentes ?
La réponse officielle est toujours la même : la dette. Il faut réduire la dette publique et financer d’autres priorités. Mais à quoi a servi cette dette, sinon à masquer la désagrégation méthodique de l’appareil productif ? Quelles priorités justifient fermetures de classes, hôpitaux saturés, suppressions de postes et recul de l’âge de la retraite ?
Ces décisions répondent moins à une stratégie qu’à un besoin immédiat de liquidités. Se pourrait-il que l’État gère une pénurie qu’il a lui-même organisée ?
Ce modèle s’est, en effet, accompagné d’un phénomène décisif : la financiarisation de la décision publique. La rentabilité immédiate et la valeur actionnariale ont supplanté les objectifs industriels, sociaux et territoriaux. Les choix politiques se sont alignés sur les attentes des marchés.
La décision publique est désormais largement dictée par les agences de notation et des impératifs comptables de court terme.
Les conséquences sont mécaniques. Moins d’usines, c’est moins d’emplois qualifiés. Moins d’emplois productifs, ce sont moins de cotisations sociales et moins de recettes fiscales stables. Dans le même temps, les dépenses structurelles augmentent — vieillissement de la population, besoins de santé, exigences éducatives. Résultat : des services publics sous tension.
Face à cette spirale, la réponse politique est devenue systématiquement la même : l’austérité. On réduit les dépenses, on économise sur le fonctionnement parce que l’on a considérablement fragilisé les sources de richesse.
Cette trajectoire s’inscrit dans le cadre de l’Union européenne, dont le modèle économique sacralise concurrence et libre circulation des capitaux. Érigées en dogme, ces règles rendent juridiquement complexes les politiques industrielles ambitieuses.
Soutenir une filière stratégique, protéger une entreprise d’un rachat étranger ou construire de véritables champions industriels devient un exercice contraint, voire dissuasif.
La contrainte n’est pas qu’industrielle. La même logique s’applique à d’autres secteurs stratégiques, notamment l’agriculture.
Cette contradiction se cristallise dans le projet d’accord entre l’Union européenne et le Mercosur. Le débat n’est pas celui du libre-échange en soi, mais de la capacité réelle des États à maîtriser les conséquences de leurs engagements commerciaux.
Ces accords engagent durablement l’appareil productif, les normes sociales et environnementales, les équilibres agricoles et industriels. Une dissociation apparaît alors entre discours politiques et réalité effective.
À cette dépossession économique s’est ajouté un affaiblissement démocratique. Les décisions les plus structurantes se prennent de plus en plus dans des espaces technocratiques opaques — accords commerciaux, règles budgétaires, politiques industrielles fragmentées — marqués par de fortes asymétries de pouvoir.
Une part croissante des choix qui engagent l’économie, l’emploi et les services publics échappe au débat parlementaire national. Non par disparition formelle des institutions, mais par déplacement progressif des lieux de décision, complexification des procédures et limitation des capacités d’amendement et de contrôle. En France, le recours répété à l’article 49.3 en est un symptôme.
On continue pourtant de nous expliquer que tout cela est efficace et nécessaire.
Mais si l’Union européenne se présente comme une puissance, elle agit comme un marché. Si elle se présente comme garante des valeurs, des scandales — comme le Qatargate — témoignent de sa fragilité institutionnelle.
Si elle dispose de ressources considérables, sa capacité d’action autonome reste limitée par des dépendances géopolitiques. Son alignement étroit sur les États-Unis en matière militaire, diplomatique et énergétique en est l’illustration la plus claire.
Le soutien massif à l’Ukraine accentue ce sentiment d'asymétrie. Aides financières, achats d’armements, assistance stratégique relèvent d’un dispositif dominé par l’OTAN, où les leviers de décision restent largement conditionnés par Washington.
Une part significative des dépenses européennes bénéficie directement à l’industrie de défense américaine, renforçant le rapport de force des États-Unis, et non celui de l’Europe, sans contrepartie équivalente, si ce n’est des pressions commerciales et des menaces tarifaires récurrentes.
L’Union européenne finance ainsi un système qui contribue à sa propre marginalisation. Et par ricochet, la France est passée du statut de partenaire stratégique à celui de variable d’ajustement.
Quel est au final le résultat de cette vision libérale poursuivie depuis des décennies par la France ?
Une chaîne de dépendance — France, Union européenne, États-Unis. Un État géré selon une logique managériale, fragilisant concrètement les services publics : fermetures comptables, arbitrages budgétaires déconnectés des réalités sociales, tableaux Excel pour horizon politique.
Sur le papier, la France reste une grande puissance. Mais un État qui ne maîtrise plus son énergie, son industrie, ses infrastructures essentielles, et qui peine à garantir ses services publics fondamentaux, peut-il encore se dire pleinement souverain ?
Ce déclassement n’est pas accidentel. Il est le produit de choix idéologiques répétés depuis plus de quarante ans, imposés au nom d’une efficacité supposée des marchés — une efficacité théorique qui ne résiste plus à l’épreuve du réel. Un pays n’est pas qu’une ligne budgétaire.
La question n’est donc plus économique. Elle est politique. La France continuera-t-elle à se gérer comme une entreprise en liquidation lente, ou retrouvera-t-elle le courage de penser et d’agir comme un État souverain ?
Chroniques citoyennes
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