Dans le mutisme presque total d’une presse occupée à touiller une actualité passablement agitée, la semaine dernière sortait un intéressant rapport de la Cour des comptes dont on sait qu’il terminera rapidement sous le tapis moelleux de la République : publié ce jeudi 12 mars, il se penche sur la gestion douteuse du Système d’Immatriculation des Véhicules (les cartes grises). Ô surprise : c’est la déroute.
Le rapport détaille ainsi une énième faillite régalienne complète.
Les chiffres donnent immédiatement le vertige et des palpitations du portefeuille au contribuable moyen : apparemment, il circule actuellement un million de voitures totalement « invisibles ».
Le trou généré dans les caisses publiques par ces « véhicules fantômes » est estimé entre 550 millions d’euros pour la seule période récente et jusqu’à 1,5 milliard d’euros au total. Parallèlement, les radars automatiques flashent à tout va, avec 160% de grands excès de vitesse supplémentaires constatés entre 2016 et 2022.
L’un n’est pas sans rapport avec l’autre : l’explosion des flashs se fait sur ces véhicules furtifs par nature inverbalisables.
Face à ces fraudes, l’administration réagit évidemment avec la plus grande fermeté et rapidité : vite, vite, allons vérifier qui distribue ces cartes grises fantômes !
Enfin « vite » mais pas trop : d’après le rapport, la fréquence moyenne de contrôle d’un professionnel habilité à délivrer ces documents est d’une fois tous les trente-trois ans. Autrement dit, l’impunité est à peu près totale. Et quand une fraude est miraculeusement détectée par erreur, à peine 9 % des cas font l’objet d’un signalement au procureur, avec un taux de poursuites anecdotique qui plafonne à 7 %. Autrement dit, dans l’écrasante majorité des cas, les autorités froncent fermement les sourcils et font les gros yeux.
Devant un tel laxisme, le légendaire génie français dans la fraude ou le système D s’est exprimé sans entrave. Le rapport met notamment en lumière deux filons.
Le premier utilise le levier du malus écologique. Pour éviter la punition fiscale délirante qui frappe les gros véhicules thermiques, d’astucieux concessionnaires immatriculent des Porsche Cayenne ou de luxueux SUV Mercedes en catégorie « VASP », c’est-à-dire en véhicules spécialisés. Sur le cerfa, c’est clair, c’est tamponné, c’est validé : le véhicule se transforme magiquement en ambulance, en camping-car ou en baraque à frites, grâce à la simple déclaration d’un « kit de conversion réversible » qui, bien sûr, ne sera jamais installé.
Le second, encore plus massif, est celui des « garages fantômes ». Des escrocs à la petite semaine ouvrent de fausses entreprises, obtiennent une habilitation préfectorale sans aucune vérification physique de leurs locaux et vendent sur les réseaux sociaux l’enregistrement de véhicules en « déclaration d’achat ». Le véhicule reste ostensiblement au nom du garage fictif, garantissant au véritable propriétaire une invisibilité totale face aux amendes et aux forces de l’ordre. Une aubaine extraordinaire et inespérée pour le grand banditisme, l’organisation de braquages et la fluidité des go-fast.
Ce rapport impose de tirer quelques constats (que la presse s’empressera de ne pas faire avant de l’enterrer).
Tout d’abord, il apparaît que l’écologie politique est devenue si punitive, si aveuglément délirante dans ses montants de taxation que tous les larrons et les escrocs l’utilisent désormais comme un levier massif pour leurs petites magouilles de boutiquiers. Quand un malus automobile atteint les 60 000 euros, il ne sauve en rien la planète et ne rafraîchit pas le climat d’un dixième de degré mais crée instantanément des opportunités de marché noir et d’ingénierie administrative. Le malfrat ou le bourgeois décomplexé roule ainsi en gros SUV rutilant et défiscalisé, officiellement « baraque à frite » pendant que l’administration reste aveugle et coincée sur ses objectifs climatiques d’opérette.
Ensuite, tout ceci illustre encore une fois que l’État est impitoyablement fort avec les faibles, et pitoyablement faible avec les forts : il est parfaitement capable de vous traquer jusque dans votre salle de bain, de limiter drastiquement vos paiements en espèces, de scruter vos comptes bancaires via Tracfin et de fliquer le moindre de vos mouvements financiers mais s’avère grossièrement infoutu de contrôler les systèmes de plus en plus complexes qu’il impose pourtant de façon péremptoire et sans réfléchir. Il distribue ainsi près de 39 000 accès VIP à son fichier central d’immatriculation à des boîtes aux lettres en Seine-Saint-Denis, sans même vérifier si le garagiste existe ailleurs que dans la dimension merveilleuse des subventions et des Cerfas truqués.
Enfin, cette nouvelle déroute étatique montre que « Start-up Nation » et dématérialisation numérique n’aboutissent dans ce pays qu’à automatiser la fraude et à la rendre plus performante. En 2017, au nom du vent tiède de la modernité et pour supprimer des guichets physiques, l’État a privatisé l’accès aux cartes grises sans mettre en place le moindre garde-fou sérieux et la technologie, mal gérée et mal mise en place, a simplement permis aux délinquants d’industrialiser leurs escroqueries en un clic depuis le confort moelleux de leur canapé.
Heureusement, le ministère de l’Intérieur promet le déploiement d’un nouveau système informatique supposément infaillible pour la mi-2028. Ayez confiance : un nouveau système informatique, piloté et géré par l’État, qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?
Une fois de plus, après avoir créé un problème de toutes pièces dans sa grande croisade vibrante pour lutter contre les méchantes voitures thermiques, après avoir apporté une fausse solution technocratique par la numérisation aveugle des démarches, et après l’avoir appliquée n’importe comment en laissant le premier margoulin venu gérer les immatriculations officielles sans aucun contrôle digne de ce nom, la puissance publique se retrouve acculée et ridicule.
Et comme de bien triste coutume, la voilà devant corriger le tir de façon calamiteuse, exclusivement sur le dos et avec le portefeuille des contribuables honnêtes, désignés d’office comme les seuls dindons de cette farce tragique.
Magie de la bureaucratie française qui transforme ainsi une simple formalité administrative en un échec fumant, un gigantesque trou noir financier et sécuritaire.
