
La dissuasion nucléaire n’interdit malheureusement ni les guerres, ni l’escalade conventionnelle.
Quand Poutine laisse franchir toutes les lignes rouges, jusqu’à accepter sans réagir que l’Otan fournisse avions et missiles longue portée à l’Ukraine, on voit bien que son arsenal de 6 200 têtes nucléaires ne sert qu’à dissuader une autre puissance nucléaire comme les États-Unis, mais certainement pas un pays qui ne possède pas l’arme atomique.
Moralement, cette arme est inutilisable contre un pays qui en est démuni, sauf à vouloir rejoindre les pires bourreaux de l’histoire sur le podium de l’inhumanité. Un pas que ni la Russie, ni Israël ne franchiront dans les conflits actuels qui restent de dimension limitée.
Ukrainiens comme Iraniens le savent, se livrant à une escalade conventionnelle sans limite. Le missile Oreshnik censé intimider Kiev et l’Europe n’a eu aucun effet.
S’il y a une arme éminemment délicate à manier, c’est bien la dissuasion nucléaire, censée effrayer l’adversaire, tant la puissance du feu nucléaire est dévastatrice et terrifiante.
La vitrification instantanée d’Hiroshima et de Nagasaki restera gravée dans les mémoires jusqu’à la fin des temps. Pour toute l’humanité, un seul constat s’impose : plus jamais ça.
Par conséquent, pour tous les dirigeants possédant l’arme nucléaire, même l’utilisation d’une minuscule bombe nucléaire tactique de 2 ou 3 kilotonnes sur le champ de bataille, donc 10 fois moins puissante que celles larguées en 1945 sur le Japon, les mettrait instantanément au ban de l’humanité.
Toutes les doctrines nucléaires actuelles ne sont que des planifications hypothétiques qui ne pourront jamais prévoir et décider du choix de l’engagement du feu nucléaire à la place de celui qui en a la responsabilité ultime. Avant d’appuyer sur le bouton, il faut être prêt à subir le jugement du tribunal de l’histoire, ce qui n’est pas à la portée du premier venu.
C’est pourquoi les faucons du Kremlin qui trépignent de voir Poutine laisser franchir toutes les lignes rouges depuis quatre ans sans la moindre réaction, et qui souhaitent abaisser le seuil d’emploi de l’arme nucléaire, font à mon avis fausse route.
Si la guerre s’éternise en Ukraine et que la Russie s’épuise dans une guerre d’usure qui frappe lourdement son économie, ce n’est pas parce que Poutine s’oppose à user de l’arme nucléaire tactique, mais plutôt parce qu’il se refuse depuis toujours à frapper les centres de décision ukrainiens et à décapiter le régime en place.
Je reste persuadé que vouloir restaurer la peur du nucléaire comme le préconise Sergueï Karaganov, président honoraire du Conseil russe de politique étrangère et de défense et ancien conseiller de Poutine et d’Eltsine, est un pari dangereux.
L’arme nucléaire nous a évité une troisième guerre mondiale depuis 80 ans, elle a calmé le jeu entre l’Inde et le Pakistan, ce n’est donc pas le moment d’en banaliser l’usage avec des mini-bombes tactiques, les mini-nukes, qui ne feront que transformer l’escalade conventionnelle localisée en risque nucléaire mondial.
Voici ce que déclare Karaganov :
Poutine est trop patient avec l’Europe.
« Je critique mon gouvernement d’être trop prudent et trop patient avec eux, il faudrait les punir sévèrement – de préférence de manière limitée ».
« Si la Russie s’approche un jour d’une défaite (même fantasmagorique), cela signifierait que la Russie utiliserait maintenant des armes nucléaires, et l’Europe serait finie physiquement. »
Ses cibles prioritaires ? L’Allemagne et le Royaume-Uni.
Mais personnellement, je ne crois pas à la « menace nucléaire crédible et limitée », excluant l’anéantissement généralisé, que préconise Karaganov.
Qui peut croire à une « escalade contrôlée, calibrée, pensée pour produire un choc psychologique décisif », sans déclencher une guerre nucléaire totale ?
Vouloir intimider le Royaume-Uni, l’Allemagne ou la France par des « frappes nucléaires démonstratives », des « frappes de dégrisement », relève de l’inconscience la plus totale.
On ne joue pas avec le feu nucléaire de façon aussi désinvolte. L’Europe, qui se plaît à jouer les Rambo face à Poutine, devrait se féliciter d’avoir un sage à la tête de la Russie.
Avec une tête brûlée au Kremlin, il y a longtemps que l’Europe et le monde se seraient embrasés pour la troisième fois, au risque d’un anéantissement planétaire.
Jacques Guillemain
https://ripostelaique.com/en-ukraine-comme-en-iran-la-dissuasion-nucleaire-affiche-ses-limites/