
C’était écrit en ces colonnes au lendemain du premier tour des élections municipales : « Il convient de ne jamais oublier que si le “système” gouverne souvent mal, il se défend généralement très bien. Si Édouard Philippe sauve sa peau au Havre, il peut prétendre à entrer dans la course en position de force, voir même à accéder au second tour. » Nous y sommes.
Édouard Philippe reprend donc des couleurs et même à peu près figure humaine, après ses errements capillaires ayant transformé l’athlétique barbu en sosie quasi-officiel de Kung-fu Panda. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres et du Havre à l’Élysée. Ainsi, ce nouveau Boudu sauvé des eaux doit savoir, mieux que quiconque, qu’il n’est pas toujours aisé de régner sur un champ de ruines, surtout celui des deux traditionnels partis de gouvernement, PS et LR, dont il faut bien admettre qu’ils n’ont pas brillé lors de la dernière élection présidentielle. 1,75 % pour Anne Hidalgo et 4,78 % pour Valérie Pécresse, il n’y avait pas de quoi sortir violons et flonflons. Après le résultat, plus qu’en demi-teinte, des élections municipales, l’heure n’est pas non plus à faire sauter les crêpes dans les états-majors de la bonne gouvernance.
Entre antisémitisme et primaires à géométrie variable…
Pour les premiers, s’il n’y a pas encore du sang sur les murs, ça commence bigrement à y ressembler. Olivier Faure, opposé à un accord national avec La France insoumise, mais acceptant des alliances locales (tout comme François Hollande) se retrouve donc sous le feu roulant de son opposition interne, incarnée par Boris Vallaud et Jérôme Guedj. Pis, Nicolas Mayer-Rossignol, maire de Rouen, reconnaît : « Nous sommes apparus comme le parti de la tambouille. » Une tambouille au goût des plus aigres, sachant que les alliances avec les mélenchonistes ont le plus souvent boosté la machine à perdre. Au-delà des postures, toujours la même histoire : l’opposition entre gauche ouvrière (Jules Guesde) et gauche bourgeoise (Léon Blum), avec la question de l’antisémitisme en toile de fond.
Pour les seconds, les questions sont évidemment plus structurelles que conjoncturelles, se résumant à cette seule interrogation : comment survivre ? En cette semaine de Carême, sainte Primaire fera-t-elle des miracles ? Il faudrait d’abord que tout ce joli petit monde puisse s’entendre et faire la synthèse. Saint Thèse, priez pour nous. En effet, il y a un Laurent Wauquiez qui voudrait « une primaire ouverte d’Édouard Philippe à Sarah Knafo. » Un Xavier Bertrand qui « ne veut pas de primaire du tout ». Christian Jacob, lui, souhaite une « plateforme commune avant la désignation d’un candidat à la présidentielle ». Roger Karoutchi pencherait plutôt pour « une fusée à deux étages ». Soit, nous dit Le Figaro du 26 mars : « Un seul candidat par parti (Horizons, Renaissance, LR) ; ensuite, un système de départage entre les deux trois forces. » Nonobstant, il semblerait, toujours selon la même source, que la fête du slip, fut-il tricolore, soit loin d’être au rendez-vous : « À l’issue de l’ensemble des auditions, aucun consensus ne semble se dégager. (…) De nombreux modes de départage ont été proposés ; scrutin interne, primaire ouverte, primaire commune avec d’autres formations, conclave, désignation directe. » Avec toutefois cette précision d’importance : « Plusieurs personnalités du groupe LR ont rappelé la prédisposition historique, au sein de notre mouvement, du chef du parti pour être candidat naturel à l’élection présidentielle. » Comprenne qui pourra.
Tous pour Édouard Philippe ?
Dans le même temps, on lit dans Le Point, hebdomadaire pas très éloigné de ce bloc central, ce constat dressé par un ancien ministre de l’ancien locataire de Matignon : « L’équation d’Édouard Philippe est compliquée, car il a une partie de son électorat plutôt sociale-démocrate, on l’a vu avec les électeurs Pierre-Yves Bournazel, qui se sont reportés sur Emmanuel Grégoire plutôt que sur Rachida Dati. L’électorat de Philippe est moins à droite que lui, tandis que son parti Horizons est plus à droite que lui. » Plus clair, on ne fait pas.
Dans la foulée, à croire que le “système” n’ait plus d’autre choix que de sonner le tocsin, La Tribune dimanche remet une pièce dans le juke-box, ce 29 mars en publiant un sondage triomphaliste, en ces termes présenté par Bruno Jeudy, sorte de scribe officiel de l’extrême centre : « Entre raison et déraison », vocable relevant plus, notons-le, de la psychiatrie que de la politique. Extraits choisis : « Réélu au Havre, Édouard Philippe transforme l’essai. Il ne s’agit pas seulement d’une victoire locale, mais d’un signal politique. » Déjà, un bémol, cette victoire n’ayant rien d’un triomphe, sachant qu’au second tour, le nouvel héros de la bonne gouvernance n’a obtenu que 47,71 % des suffrages, contre son adversaire communiste, Jean-Paul Lecoq, qui se contente de 41,17 % des voix. Une victoire d’autant plus relative qu’Édouard Philippe a pu bénéficier, lors de ce second tour, des voix de l’UDR (parti allié du RN) et de son champion, Franck Keller qui, se maintenant en finale, n’obtient que 11,12 %, assez loin des 15,30 % récoltés au premier tour. Bref, sans les voix lepénistes, notre homme était condamné à retourner à la pêche aux moules. Voilà qui n’a pas échappé à notre éditorialiste qui, pris d’un soudain accès de prudence, reconnait néanmoins : « Si le bloc central tient, il demeure fragile. (…) Il existe une voix étroite mais réelle. Encore faut-il avoir la lucidité de la voir et le courage de l’emprunter. »
Un sondage providentiel ?
Et du courage, il va leur en falloir, aux vu des résultats de cette enquête d’opinion réalisée par l’institut Elabe. Les résultats du premier tour n’en finissent plus de se répéter, avec un Jordan Bardella ou une Marine Le Pen culminant entre 34 % et 38 %. Là, il s’agit plus d’une tendance lourde que d’une simple humeur sondagière. Au même titre que celle voulant que Jean-Luc Mélenchon soit proprement écrasé en finale. En revanche, le paladin déplumé du cercle de la raison est censé battre les deux têtes du Rassemblement national au second tour : 53 % contre Marine Le Pen et 51,5 % contre Jordan Bardella. À un an de la mère de toutes les batailles, c’est peu. Très peu. Si peu que pour faire avancer la charrette, il a bien fallu en fouetter les mules. Soit une pétition, mitonnée depuis l’automne dernier et intitulée : « Pour la France, construisons l’union ! » et signée par toutes les demi-soldes de l’empire macroniste finissant. Là, entre loosers et éternels cocus, on ne sait que choisir. Mais que nos lecteurs se rassurent, ils sont tous là. Pas un tocard ne manque à l’appel. Car tocard, il faut bien l’être pour signer une telle déclaration d’intention n’engageant finalement pas à grand-chose : « Convaincus que l’union fait la force et que la force fait la dynamique, nous exhortons chacun à dépasser les querelles d’égo pour créer les conditions de ce rassemblement. » Dans les aventures de Spirou et Fantasio, le maire de Champignac n’aurait pas mieux dit, qui affirmait : « Croyez-moi, mes amis, vous broutez les pâturages de l’erreur, tout ça c’est du vent, mais qui apporte de l’eau à mon moulin ; en effet, chaque fois que le sombre voile de l’obscurantisme a mis à jour ses noirs desseins, tout Champignac s’est dressé comme un seul homme, le regard tendu de pied ferme. »
Ou quand la bande dessinée précède et dépasse la réalité.