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L’IA et l’évaporation des « bullshit jobs »

Constat affolant fait dans le journal de révérence : Le Monde explique dans une récente chronique que malgré des gains de productivité énormes (une multiplication par six en 70 ans), le temps de travail n’a diminué que de 39 %. Pour le commun des mortels, la question qui s’impose est alors : « mais où sont donc passés ces gains de productivité ? »

La réponse est assez simple lorsqu’on observe la boursouflure invraisemblable des systèmes fiscaux et sociaux de nos sociétés modernes, qui permettent chaque jour à davantage de personnes de profiter confortablement du travail d’autrui.

Cependant, ce constat ne sera surtout pas dressé dans la chronique du Monde, ce qui lui évitera toute remise en question de l’actuel modèle social qui ancre durablement tout le monde dans une absence d’opulence. Le journaliste préfère s’interroger sur l’avenir des travailleurs, alors que l’intelligence artificielle promet des gains de productivité encore plus impressionnants : l’IA pourrait-elle favoriser les « bullshit jobs » ? se demande-t-il avec gourmandise.

Le « bullshit job » est ce concept forgé par l’anthropologue américain David Graeber, d’abord dans un essai incendiaire en 2013, puis dans un livre éponyme en 2018. Sa thèse est dévastatrice : jusqu’à 40 % des emplois modernes seraient perçus comme dénués de sens par ceux-là mêmes qui les occupent. Coordinateurs de coordination, analystes de rapports que personne ne lit, consultants internes en conformité procédurale, « Chief Happiness Officers »… Le point commun : leur disparition du jour au lendemain ne changerait strictement rien au fonctionnement réel de l’organisation. Le capitalisme, censé être d’une efficacité impitoyable, aurait ainsi engendré une bureaucratie aussi absurde que celle de l’Union soviétique, mais mieux payée et climatisée.

La question initiale du journaliste n’est donc pas innocente : comme beaucoup de travailleurs confrontés aux révolutions les plus récentes, il comprend confusément que son propre job est éminemment remplaçable. Ferait-il lui aussi partie de ces « bullshit jobs » ? En tout cas, plusieurs études récentes montrent que la pénétration de plus en plus rapide de l’intelligence artificielle dans les entreprises redéfinit de façon vigoureuse ce qu’est un travail pertinent, et pousse toujours plus d’emplois dans la catégorie des occupations un peu douteuses, voire superfétatoires.

Dès 2025, le mouvement était déjà bien engagé.

Selon le cabinet américain Challenger, Gray & Christmas, près de 55 000 suppressions de postes ont été explicitement justifiées par l’intégration de l’IA sur l’année. En octobre 2025, le pays enregistrait 153 074 licenciements sur le seul mois, soit 175 % de plus que l’année précédente. L’IA est devenue une ligne comptable assumée dans les plans de restructuration. Parallèlement, une étude de Stanford documentait le phénomène en expliquant que l’IA remplace en priorité les tâches intellectuelles répétitives, la compilation, la synthèse, le code basique, pour déplacer toute la valeur vers la supervision et l’expertise. Les avantages d’un LLM sur un consultant en stratégie sont d’ailleurs évidents : le premier parvient à débiter exactement le même volume d’évidences tièdes, mais sans avoir à facturer le PowerPoint ni le taxi.

Les premiers mois de l’année 2026 n’ont fait que confirmer la tendance, et en accélérer le rythme. En mars, Anthropic a publié une cartographie des métiers les plus exposés : programmeurs, agents du service client, opérateurs de saisie, analystes de marché. Fortune n’hésite plus à qualifier le scénario en cours de « Grande Récession des cols blancs ». Côté américain toujours, l’enquête SHRM révèle qu’au moins la moitié des tâches sont déjà automatisées pour 23,2 millions de travailleurs. Et Goldman Sachs projette 300 millions d’emplois affectés mondialement sur la prochaine décennie, avec un écart de revenus entre travailleurs « augmentés » par l’IA et travailleurs « remplacés » qui explose de 42 à 71 points de pourcentage entre 2022 et 2026.

En somme, le drame moderne du col blanc contemporain, c’est de découvrir qu’un modèle statistique bêtement entraîné sur Reddit peut accomplir en dix secondes le travail qui justifiait tout son Master 2 un peu bidon.

En réalité, plusieurs phénomènes sont en train de se rattraper et d’entrer en collision de façon très intéressante.

Premièrement, il semble bien que ceux qui ricanaient quand les automates remplaçaient les caissières transpirent aujourd’hui à grosses gouttes en voyant ChatGPT rédiger leurs notes de synthèse. On s’inquiétait que l’IA remplace les ouvriers ; elle a finalement commencé par éliminer les « Project Managers » et les « Chief Happiness Officers », dans une sorte de karma algorithmique pas dénué d’humour.

Deuxièmement, il va être difficile d’éviter la collision de deux tendances.

D’un côté, l’État a mis des décennies à inventer le formulaire bureaucratique, qu’un individu moyen met des plombes à remplir, le bic tremblant. De l’autre, l’IA fournit désormais à tout un chacun la possibilité de le remplir en 120 millisecondes. L’administration, engluée dans ses process, ses vérifications, ses directives et ses décrets, ne pourra pas s’adapter à ce changement paradigmatique trop rapide : la bureaucratie va se retrouver perdue dans ses propres cerfas, correctement remplis mais impossibles à traiter sans utiliser l’IA qu’elle s’interdira d’utiliser par principe (et parce qu’elle ne sera vraisemblablement ni française, ni même sécurisée). La bureaucratie avait réussi le prodige d’inventer le travail sans utilité ; l’intelligence artificielle va encore plus loin en inventant l’inutilité sans travail.

Enfin, cerise algorithmique sur le gâteau générationnel, il apparaît que ce sont les digital natives, les « compétents numériques » autoproclamés, qui trinquent les premiers. Stanford et Goldman Sachs documentent une chute de 6 à 20 % de l’emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés. Les seniors, eux, voient leurs postes se renforcer. Eh oui : pour le moment en tout cas, l’expérience et le jugement valent plus qu’un Master en « Data-Driven Innovation Strategy ».

Selon toute vraisemblance, cela ne durera pas. Mais on peut en attendant goûter à l’ironie de la situation : la génération qui ne jurait que par la « disruption » découvre avec effarement que ça va la concerner au premier chef.

https://h16free.com/2026/04/03/83897-lia-et-levaporation-des-bullshit-jobs

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